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Armée de Terre dans la société

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HARPIE : UNE OPERATION SUR-MESURE POUR L’ARMEE DE TERRE ?

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Par le Capitaine VOYER

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HARPIE est une opération interministérielle d’envergure, menée conjointement par les forces de l’ordre et les forces armées en Guyane (FAG). Près d’un millier de militaires des FAG participent à cette mission. Environ 300 d’entre eux sont déployés au quotidien sur les réseaux fluviaux pour neutraliser les flux logistiques des orpailleurs et en forêt pour démanteler les sites d’exploitation d’or illégaux.

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Le 27 juin 2012, deux militaires du 9e RIMa1 ont trouvé la mort lors d’une embuscade au cours d’une mission de lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane. Les Français ont découvert à l’occasion de cet évènement tragique que leurs soldats risquaient aussi leur vie sur le territoire national.
Résolument impliquée dans l’opération HARPIE, l’armée de Terre met pleinement en oeuvre les compétences de ses unités en milieu équatorial dans des conditions opérationnelles exigeantes. Acteur majeur des forces de souveraineté stationnées en Guyane, elle lutte de manière décisive contre l’orpaillage clandestin. Cet engagement permanent sur le territoire national dans un cadre interarmées et interministériel, montre la capacité de l’armée de Terre à s’adapter à des situations singulières et éprouvantes. Elle le manifeste à travers deux de ses régiments d’infanterie, le 9e RIMa et le 3e REI2 en posture opérationnelle soutenue.
Forts de l’optimisation des structures existantes, ils ont su s’adapter aux besoins spécifiques de leurs partenaires dans cette opération en leur faisant bénéficier de leurs savoir-faire particuliers. Face à un adversaire réactif, très déterminé et maîtrisant parfaitement un terrain complexe et des conditions de vie extrêmes, ils contribuent largement aux succès d’HARPIE.
Optimiser l’existant
Implantés en Guyane depuis près de 40 ans, les deux régiments y ont acquis une expertise du milieu. Cela s’exprime se traduit par une implantation locale affirmée, utilement mise à profit, et par une maîtrise des savoir-faire tactiques adaptés à la forêt équatoriale.
Cette présence de longue date sur le département s’est traduite par la création de postes avancés sur les frontières Ouest et Est. La venue des militaires de l’armée de Terre dans ces endroits isolés a permis de créer et d’entretenir le lien avec les populations, en particulier par le recrutement local de spécialistes de qualité. Les piroguiers expérimentés possèdent les compétences indispensables pour naviguer sur les cours d’eau aux multiples difficultés. Les pisteurs déchiffrent les nombreux signes laissés en forêt par les orpailleurs clandestins, les garimpeiros. Les traducteurs permettent de dialoguer avec les clandestins et d’obtenir du renseignement. Leurs compétences sont de vrais atouts dans l’engagement opérationnel des unités.
Les postes avancés se révèlent précieux dans la lutte contre l’orpaillage clandestin. Le maillage territorial qu’ils offrent a amené l’état-major interarmées (EMIA) des FAG à partager le département en deux zones de responsabilité. Le 9e RIMa, basé à Cayenne, s’est vu attribuer la partie Ouest de la Guyane, le long du Maroni, à proximité du Suriname. A l’Est, la zone frontalière avec le Brésil, le long de l’Oyapock, a été confiée au 3e REI installé à Kourou. Cette répartition géographique peut apparaître surprenante au premier abord, car Cayenne est à l’Est, tandis que Kourou est à l’Ouest. Elle est en fait due à des raisons historiques et pratiques. Le 3e REI s’est implanté à Kourou afin de participer à la protection du centre spatial guyanais (CSG). Ce régiment a participé à la création de la route de l’Est et y a installé ses postes de Régina, sur le fleuve Approuague, et de Saint Georges de l’Oyapock. De son côté, le 9e RIMa bénéficie depuis Cayenne des installations de l’aéroport international Félix Eboué qui lui permet de rallier par voie aérienne ses postes de Saint Jean du Maroni et Maripasoula.
Ces implantations ont été organisées en bases opérationnelles avancées (BOA) permanentes qui permettent aux régiments une organisation solide du soutien logistique des missions en forêt. Les postes de Saint Jean du Maroni et Saint Georges de l’Oyapock sont desservis par voie routière. A partir de ces plates-formes, on peut alors atteindre Maripasoula et Camopi par pirogue via le fleuve ou alternativement par aéronef via leur piste d’aviation. Ce sont des plots de soutien indispensables pour les actions de lutte contre l’orpaillage clandestin. Ils sont en effet les relais logistiques du ravitaillement des hommes et des engins engagés en forêt.
Par ailleurs, les deux régiments ont été restructurés en 2010, chacun voyant une de ses compagnies être armée par du personnel permanent plutôt que par des unités tournantes venant de métropole tous les quatre mois. Cette évolution, justifiée par l’intensification de la mission de protection du centre spatial guyanais de Kourou, a été bénéfique pour HARPIE. Les compagnies permanentes capitalisent en effet une solide expérience qui fait la différence lors des engagements en forêt.
Mettre à profit les compétences indispensables des unités terrestres
L’opération HARPIE est placée sous l’autorité du préfet et du procureur de la République. Elle fait intervenir la plupart des administrations de l'État en Guyane : FAG, gendarmerie nationale, police, douanes, justice (TGI3 de Cayenne), police aux frontières (PAF), immigration, office national des forêts (ONF), parc amazonien de Guyane (PAG), entre autres. Les unités de l’armée de Terre agissent sur les flux de ravitaillement et sur les sites d’orpaillage clandestin (placers) en soutien des forces de l’ordre.
Elles leur fournissent des compétences essentielles qui s’avèrent vitales pour l’action en forêt. La plus-value des unités de l’armée de Terre réside dans les savoir-faire mis en oeuvre par ses militaires dans l’exécution et la conception de la mission.
La maîtrise de certaines techniques particulières est indispensable. Les missions en forêt nécessitent avant tout de garder la liaison avec les postes de commandement. C’est le rôle des spécialistes des transmissions qui usent encore de la graphie (emploi du morse) qui reste le moyen le plus sûr pour communiquer dans ce milieu. Les transmissions satellitaires sont en effet peu adaptées à la forêt équatoriale. Le personnel de santé incarne l’assurance vie de la patrouille. Un médecin, un infirmier ou un auxiliaire sanitaire accompagnent systématiquement toute mission en forêt. Quelques militaires sont également spécialement formés pour être « référent forêt » du chef de détachement. Ils facilitent eux aussi la vie de leurs camarades sur un terrain dangereux par nature.
Ainsi, les patrouilles peuvent agir en forêt sur des durées allant de 3 jours à 7 semaines ce qui est essentiel pour perturber durablement l’organisation des garimpeiros. Ces spécialistes, dont ne disposent pas les forces de l’ordre, garantissent par leurs compétences l’autonomie des éléments engagés dans HARPIE.
La mise en oeuvre d’explosifs et les techniques de bucheronnage sont d’autres illustrations de savoir-faire indispensables en Guyane. Ils permettent d’une part la création et l’entretien de zones de poser pour hélicoptères et d’autre part la destruction des zones vie (curotels) et sites d’orpaillage (placers), en particulier les mines. Ces actions sont menées par les militaires de l’armée de Terre sur ordre des forces de l’ordre, qui relaient l’autorité judiciaire. Ils poursuivent efficacement l’objectif d’éradiquer les activités d’extraction clandestine de l’or guyanais.
Sur le terrain, le chef tactique dispose d’une grande autonomie et conçoit sa manoeuvre en liaison avec le chef du détachement des forces de l’ordre. A différents échelons de commandement, les commandants d’unité, les chefs de section et les chefs de groupe conduisent la plupart du temps leurs missions dans un isolement qui favorise la plénitude du commandement tout en intégrant l’apprentissage de la coopération interministérielle. Le dialogue entretenu entre le chef de détachement issu des régiments et son homologue des forces de l’ordre est un facteur d’efficacité.
Au sein des états-majors, une cellule intégrant des officiers de l’EMIA FAG et du commandement de la gendarmerie nationale incarne cette coopération qui n’a eu de cesse de s’améliorer ces dernières années. L’adaptation reste indispensable pour fédérer les énergies avec détermination et imagination.

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S’adapter aux besoins des partenaires
Impliquées depuis plus de 10 ans dans la lutte contre l’orpaillage clandestin, les unités de l’armée de Terre ont su adapter leur fonctionnement aux besoins spécifiques de leurs partenaires.
L’action de l’armée de Terre s’inscrit dans un cadre nécessairement interarmées. L’appui de l’armée de l’Air est indispensable au succès de l’opération. Ses hélicoptères de manoeuvre (HM) Puma transportent hommes et matériels rapidement en s’affranchissant des contraintes de déplacement sur les fleuves et en forêt. Une mission capitale des HM consiste à ravitailler les BOA et BOA temporaires installées pour une durée déterminée au coeur de la forêt. Les avions de transport CASA sont un vecteur performant pour les BOA disposant d’une piste d’aviation. Enfin, un HM est en alerte permanente afin d’effectuer toute évacuation sanitaire (EVASAN) nécessaire.
Les hélicoptères permettent une mobilité exceptionnelle en Guyane. Ils permettent aux unités déployées sur HARPIE d’agir avec un maximum d’efficacité. Lors des missions sur les placers, les HM permettent de déposer les hommes et leur matériel soit en discrétion pour une infiltration, soit pour un assaut direct. Les hélicoptères légers Fennec et leur tireur d’élite, renforcés par ceux de la gendarmerie, permettent l’appui feu de ces éléments d’assaut. Cette coopération est particulièrement fructueuse et reste le mode d’action préférentiel dès que la disponibilité des hélicoptères le permet.
Les unités de l’armée de Terre ont été amenées à mettre en place des modes d’action spécifiques dans le cadre de ces opérations héliportées. Afin de les empêcher, les clandestins garnissent les zones de poser potentielles de perches de plusieurs mètres de haut, rendant tout poser impossible. Ainsi, le préalable des actions héliportées est l’assaut en corde lisse par des unités particulières qualifiées dans ce mode d’action. Les commandos de recherche et d’action en jungle (CRAJ) du 9e RIMa et la section d’aide à l’engagement débarqué (SAED) du 3e REI se sont spécialisés dans ces actions de choc menées directement sur les placers. Ils agissent en liaison avec leurs partenaires du Groupe d’Intervention de la Gendarmerie en Guyane (GIGG) en tout début de mission afin de préparer les vagues héliportées suivantes.
Assumer la position de soutien aux forces de l’ordre constitue certainement l’adaptation la plus marquante. Seuls les officiers de police judiciaire sont compétents pour procéder aux saisies et destructions effectuées dans le cadre de l’opération. L’intervention des militaires se fait sous réquisition préfectorale dans un cadre légal bien défini. Les chefs de corps sont ainsi désignés nominativement par une lettre officielle du préfet. Par ailleurs, les actions des militaires en forêt sont encadrées par des règles d’engagement strictes (règles d’emploi de la force). Il ne faut pas perdre de vue que l’opération se déroule sur le territoire national, il s’agit d’une opération intérieure.
Les actions communes peuvent se décliner sous divers formats, de la patrouille engageant le volume d’un groupe d’une dizaine d’hommes à l’opération de grande ampleur exigeant l’emploi d’une compagnie d’une centaine d’hommes. Le 9e RIMa et le 3e REI ont su montrer une forte aptitude à la modularité dans ces engagements. La capacité d’autonomie à tous les échelons de commandement et de responsabilité a fait l’objet d’efforts incontestables.
Le 9e RIMa et le 3e REI ont aussi su faire évoluer leurs relations traditionnelles avec leurs homologues des forces armées brésiliennes et surinamaises vers des opérations conjointes liées à HARPIE. L’orpaillage illégal est un problème transfrontalier et la coopération entre la France et ses voisins reste encore à optimiser. Le Brésil et le Suriname sont des zones refuges pour les clandestins qui y ont établis leurs points de soutien logistiques. Les autorités brésiliennes et surinamaises ne semblent pas chercher réellement à les faire disparaitre. Pour mener leurs activités en évitant d’être inquiétés, les clandestins jouent habilement avec les frontières, notamment dans la navigation sur les fleuves Maroni et Oyapock. En liaison avec les autorités civiles, les FAG travaillent actuellement à amplifier leurs actions de coopération. Les patrouilles fluviales conjointes pourraient s’intensifier dans le cadre d’accords intergouvernementaux. Dans le même temps, les autorités brésiliennes semblent vouloir agir avec plus de fermeté vers les activités clandestines. Cela doit encore être traduit dans les faits par le gouvernement de l’Amapa, Etat brésilien frontalier avec la Guyane.
Contenir un adversaire organisé et déterminé
Le plus grand défi à relever par les militaires de l’armée de Terre consiste à conserver en permanence l’initiative face à leur adversaire en réduisant sa liberté d’action. Particulièrement à l’aise en forêt, les garimpeiros affirment une organisation extrêmement performante et une grande résilience.
Leurs réseaux logistiques sont particulièrement efficaces. Ils s’appuient essentiellement sur des porteurs rustiques, pouvant porter plusieurs dizaines de kilos de marchandise de jour comme de nuit sur des layons tracés par des équipes dédiées. Des moyens motorisés sont aussi utilisés : des quads, voire des petits camions, circulent sur des pistes rudimentaires, mais jalonnées par des garages de fortune leur fournissant carburant et pièces de rechange. Sur les fleuves et les rivières, des piroguiers transportent hommes et matériels avec des embarcations légères et des moteurs puissants. Pour agir efficacement, les régiments doivent travailler dans la durée sur leur terrain. Ils mettent en place pour des périodes déterminées des BOA temporaires qui leur permettent de rayonner dans un rayon d’action d’une dizaine de kilomètres. En s’équipant de quads, à la manière de leurs adversaires, les militaires de l’armée de Terre se dotent de moyens adaptés pour optimiser leurs actions.
Harcelés par les patrouilles de l’opération HARPIE, les garimpeiros cherchent à s’en préserver. Ils ont mis en place un réseau de sentinelles installées à proximité des points de passage obligés (en particulier carrefours de pistes et de cours d’eau) qui disposent de postes radio leur permettant de renseigner sur les déplacements observés. Pour contrer ce mode d’action adverse, les patrouilles recherchent le maximum de discrétion et usent de diversions pour leurrer l’adversaire sur leur intention.
Ce dernier est effectivement très réactif. Il choisit par exemple souvent d’abandonner en bon ordre placers et curotels dès la moindre alerte. Les garimpeiros ont mis en place sur leurs sites des caches profondes leur permettant de dissimuler rapidement leur matériel sensible. La découverte d’un site vide au premier abord est souvent une illusion. Les régiments ont mis en place des méthodes de fouille systématique qui permettent de mettre à jour le matériel caché astucieusement.
Les garimpeiros évitent la plupart du temps la confrontation avec les forces de l’ordre. S’il arrive de trouver des armes sur les sites, elles sont majoritairement destinées à la chasse. Les groupes armés qui rançonnaient et terrorisaient les sites d’orpaillage jusqu’en juin 2012 sont tombés avec leurs chefs. Toutefois, les pièges de chasse disposés par les garimpeiros restent un danger non négligeable, surtout lorsqu’ils sont confectionnés avec des armes à feu.
La Guyane est un terrain de manoeuvre bien réel. La lutte contre l’action des garimpeiros nécessite une adaptation permanente gage crucial de succès. L’armée de Terre prend une part prépondérante dans l’opération HARPIE. Si l’objectif d’éradication est loin d’être atteint, les bilans régulièrement réalisés permettent d’estimer que l’orpaillage clandestin est largement contrarié.
La préfecture de Guyane estime que plus de 10 000 clandestins gravitent autour de cette activité. Face à eux, en moyenne 300 militaires des FAG et 140 gendarmes sont mobilisés quotidiennement. Dans ce rapport de force largement défavorable pour l’action de l’Etat, les militaires de l’armée de Terre agissent comme un multiplicateur d’efficacité.
A l’heure où le général DE VILLIERS, actuel chef d’état-major des armées, place sa priorité dans l’action sur le territoire nationale, HARPIE s’affirme comme une de nos opérations majeures. L’armée de Terre s’y est taillé une place capitale et poursuit les efforts considérables qu’elle a déjà fournis pour s’adapter à un contexte aussi complexe en peu de temps.

1 9e Régiment d’infanterie de Marine.
2 3e Régiment étranger d’infanterie.
3 Tribunal de grande instance.
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