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Histoire et Stratégies

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Hastings 1066 : bataille ancienne, enseignements actuels

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Par le Capitaine François NOËL

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Cette bataille qui a marqué son époque est l’acte fondateur de l’Angleterre. La mort d’Edouard le Confesseur le 5 janvier 1066 déclenche la crise. En effet, celui-ci a désigné son cousin Guillaume, duc de Normandie comme son successeur. Pourtant le Saxon Harold Godwinson, le beau-frère d’Edouard dont les frères Edwin et Morcarsont ducs en Angleterre s’empare de la couronne le jour même des funérailles. Guillaume rassemble un corps expéditionnaire pour traverser la Manche et cherche à affronter son rival dans une bataille décisive. Cette journée est bien connue dans les détails grâce à la tapisserie de Bayeux qui, sur 70 m, raconte cette épopée et grâce aux chroniqueurs de l’époque, Guillaume de Jumièges (1070-71), Guillaume de Poitier (1073-74) et plus tard Wace, qui décrivirent les faits.

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Le 14 octobre 1066 au petit matin le ménestrel Taillefer parade. Guillaume le Conquérant lui a accordé l’honneur de porter seul le premier coup de la bataille qui va avoir lieu entre les Saxons d’Harold et la troupe de Normands, Bretons et Flamands du duc de Normandie :


Et Taillefer piqua tout droit […]


Frappa un anglais qu’il occit ; […]


Et tua un autre de son épée


Puis il cria : venez, venez !


Que faites-vous ? Frappez, frappez !


Les anglais l’avaient entouré

Au second coup qu’il eut donné.


 

Le caractère chevaleresque[2] et suicidaire de cette action d’éclat sera longtemps chanté dans les chansons de geste mais paraît bien vain et anachronique comparé aux modes d’action actuels qui privilégient souvent la furtivité, la feinte, la surprise.

 

Pourtant la bataille de Hastings peut faire l’objet d’une lecture moderne riche d’enseignements toujours valables à propos de l’engagement des armées. L’exemple de la campagne menée par Guillaume, qui l’a conduit à la victoire, reste pertinent aujourd’hui et reste tout particulièrement susceptible de servir de référence et d’illustration dans la préparation des batailles modernes.

 

Cet article tout en restant chronologique afin de conserver la cohérence de l’enchaînement des événements, abordera différents angles de manière thématique. Il traitera successivement d’abord de la volonté à préparer et à s’engager dans la bataille, puis de la conduite de la bataille. Enfin l’accent sera mis sur les qualités humaines mises en avant lors de la bataille de Hastings.

 

*           *

 

*

 


1.   La détermination du chef et la marche à la guerre :


l’importance d’une vision globale


 


1.1L’affrontement tactique s’inscrit dans un tout

La bataille est un acte volontaire qui s’inscrit dans un ensemble plus global.

 


Acquérir la légitimité

Le duc de Normandie est certain de son bon droit. Edouard le Confesseur, sans enfant, l’a désigné comme son successeur dans le cadre d’une politique d’alliances complexes. Sa parole a été transmise par une personnalité : l’archevêque de Canterbury en personne. D’ailleurs Harold lui-même, au cours d’un rocambolesque périple en Normandie en 1064 (ou 1065),[3] a juré fidélité au duc sur de saintes reliques, devenant ainsi son vassal. Ce serment, rapidement renié sous prétexte de contrainte, n’est pas anodin. Il procure à Guillaume le soutien de l’Eglise et en particulier celui du pape Alexandre II.

  • La légitimité de l’action à entreprendre est primordiale pour rassembler les forces morales nécessaires à la bataille.

 

Les approches directes et indirectes sont complémentaires


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Guillaume ne s'attaque pas directement et frontalement à Harold : Harald Haraldra, roi de Norvège a reconnu les prétentions du duc du Normandie et se laisse convaincre de participer au projet. Lui-même s'allie à un frère révolté d'Harold, Totsig Godwinson, réfugié en Ecosse et atteint le nord-est de l'Angleterre le 18 septembre 1066 avec 300 navires en remontant les rivières, à la manière scandinave. Norvégiens et écossais bataillent et repoussent les anglo-saxons d'Edwin et Morcar de localité en localité. Harold Godwinson apprend ces nouvelles alarmantes depuis Londres. Il rassemble précipitamment les troupes dont il dispose (il vient de démobiliser une partie de ses forces) et s'avance vers le nord à marche forcée. Il surprend les envahisseurs au repos à Stamford Bridge. Après une lutte acharnée et au prix de lourdes pertes, il triomphe le 25 septembre 1066. Haraldra et Totsig sont tués et les survivants repartent vers la Norvège ; 24 navires leur suffisent ! Ces événements en apparence défavorables à Guillaume sont cruciaux pour la victoire finale : Harold a perdu beaucoup d'hommes et en particulier ses archers très vulnérables aux haches norvégiennes. De plus, ses hommes sont épuisés par leurs marches forcées. Par conséquent, Guillaume peut débarquer le 29 septembre près du village de Hastings, au sud de Londres sans craindre une contre-attaque immédiate.
  • La combinaison des approches directes et indirectes démultiplie l'efficacité des troupes amies
  • L'approche indirecte doit toujours être développée, planifiée et mise en œuvre.

 

 

1.2Le corps expéditionnaire

 

 

Rassembler les hommes

Lui-même rouage du système féodal en vigueur en France, Guillaume compte sur les liens de vassalité pour constituer son armée. Ces vassaux de tous rangs mais de bonne naissance composent l'essentiel de sa cavalerie. Les plus pauvres, sans chevaux[4], forment l'infanterie. Par ailleurs ses récents succès en Bretagne confèrent au duc un certain prestige militaire, rendant l'aventure attractive pour de nombreux soldats occasionnels qui escomptent des terres, des honneurs et des richesses (le dépouillage des morts est très lucratif pour les vainqueurs). Enfin Guillaume paie largement des mercenaires, principalement des lanciers, archers et arbalétriers qui complètent son dispositif. Au total ce sont 7500 combattants qui se rassemblent dans cette expédition, soit environ 2000 cavaliers, 4000 fantassins et 1500 archers et arbalétriers. Cela ne va pas sans mal et il faut au duc faire preuve de beaucoup de persuasion[5] pour imposer ce service outre-Manche et la diversité des origines (le duc a sous ses ordres des Normands, des Bretons, des Français, des Picards, des Flamands ainsi que des aventuriers venant de toute l'Europe) ne fait qu'ajouter à la complexité du commandement de la flotte qui quitte le continent depuis le port de Saint-Valéry.

  • La gestion d'une coalition n'est pas une problématique nouvelle
  • Une coalition d'opportunité a la capacité d'emporter un succès décisif, y compris face à un adversaire homogène et de force équivalente.

 

Préparer les moyens


Guillaume dispose de moyens de projection limités. Il ne peut pas faire intégralement construire une flotte homogène, selon ses besoins. De fait même si une majorité de nefs sont sur le modèle des esneques vikings, à fond plat, ses alliés flamands, picards, bretons viennent avec leurs propres navires. Il faut acheter ou louer tous les esquifs disponibles, qu'ils soient de pêche ou de commerce pour parvenir à rassembler 696[6] bateaux. L'hétérogénéité cause l'anxiété : les mieux gréés (dont le Mora, navire amiral) distancent les plus lents et doivent jeter l'ancre pour débarquer groupés. D'autres équipages se perdent, s'échouent isolés au hasard du rivage, se font massacrer par les habitants vite rassemblés.
  • Une masse critique de vecteurs de projection est nécessaire pour permettre le succès
  • Les moyens de circonstance sont utilisables, mais l'hétérogénéité complexifie l'opération

 

 

1.3Garder l'esprit ouvert

 

 

 

Se renseigner

Il s'agit de maîtriser le moment de l'action.  Ainsi Guillaume ne débarque pas en juillet, pendant la période traditionnellement favorable aux campagnes, mais en octobre. Si la version officielle des faits a retenu que de mauvaises conditions de navigation sont la cause de ce retard, il reste plausible que le Normand ait volontairement laissé le roi de Norvège s'engager seul au Nord pour se débarrasser d'un allié aux prétentions encombrantes. De part et d'autre, le renseignement est bien sûr d'origine humaine : chacun compte sur ses espions pour le tenir informé des intentions et des mouvements de l'ennemi. Guillaume en particulier possède un réseau très développé. Ainsi il peut suivre, avec quelques jours de décalage, l'arrivée des Norvégiens en Angleterre et le départ précipité d'Harold qui va l'affronter.

  • Le renseignement permet d'orienter la réflexion, en préalable à l'action et de décider du moment de l'action.
  • Le choix du moment est décisif dès lors que les moyens disponibles sont contraints.

 

 

Laisser ouverte la porte du dialogue

A aucun moment le contact n'est rompu entre les deux parties. Les ambassades se succèdent pour trouver une issue favorable en incitant l'autre à plier à moindre coût. Un moine envoyé par Harold se présente au camp normand et lui dit en substance que : « Le roi Harold fait dire au duc qu'il se rappelle fort bien que le roi Edouard avait d'abord fait de lui l'héritier du royaume d'Angleterre. Le roi Harold admet qu'il s'est rendu en Normandie pour confirmer cette succession, mais il se trouve que le roi Edouard a changé ses dispositions testamentaires sur son lit de mort. Le roi Harold demande à Guillaume de retourner en sa terre de Normandie avec ses soldats ; sinon, il devait revenir sur ses accords passés

[7]

Guillaume réplique en envoyant un autre moine, Huon Margot, porter sa réponse. Il défend sa position et propose à Harold de régler cette affaire en justice selon les lois anglaises, c'est-à-dire en champ clos. « Le duc, insiste Huon Margot, ne veut pas l'anéantissement des deux armées. Il veut un combat singulier»[8]. Harold refuse. Jusque dans les dernières minutes, alors que les deux armées se font face, Guillaume fait une ultime tentative de conciliation en proposant un partage de l'Angleterre. Le représentant du Saxon refuse encore. Tout a été fait pour éviter de verser le sang.

  • La bataille a eu lieu. Mais l'affrontement est l'aboutissement d'un choix sans cesse répété. Le dialogue permanent avec l'adversaire peut permettre d'éviter l'effusion de sang.
  • L'ennemi est contesté, non diabolisé. La simple contestation permet de garder ouvert l'éventail des options possibles.

 

2.   Conduire la bataille : l'importance d'une intelligence de situation

 

 

2.1 Faire durer la force

 

 

 

L'utilisation de fortifications de campagne

Les navires du corps expéditionnaire contiennent, outre les hommes et les chevaux, d'énormes pièces de bois destinées à la construction de fortifications provisoires. Ces merrains s'assemblent comme un jeu de construction grandeur nature et s'adaptent sans difficulté à différentes configurations du terrain. Guillaume charge son frère Robert, comte de Mortain d'établir un solide retranchement :


 

 

« Un chevalier de la contrée [...]

 

 

Vit les merrains qu'on débarquait,

 

 

Et vit le camp qu'on fortifiait,

 

 

Vit autour creuser le fossé

Vit écu et armes y entrer; »

 

[9] 

 

 

 

  • Les « fortifications de campagne» protègent les éléments sensibles du corps expéditionnaire
  • Ces fortifications n'ont pas de rôle prévu au cours de la bataille décisive pour ne pas entraver la manœuvre.
  • Les fortifications protègent avant tout une base logistique.

 

 

 

La prise en compte de la logistique

 « L'empreinte » de l'armée de Guillaume n'est pas nulle. Il faut bien sûr nourrir les 7500 hommes mais aussi disposer de projectiles (flèches, carreaux d'arbalète, javelots) en nombre suffisant, d'ateliers de réparation des armes, de chevaux de rechange... La force se rassemble dès l'été, progressivement, à Dives où Guillaume a fait monter un camp. Entretenir tant d'hommes et de chevaux requiert une organisation sans faille afin de retenir les troupes dans l'optique de l'expédition. Harold, lui, ne réussit pas à maintenir son armée mobilisée et, bien que conscient de la menace, en renvoie une grande partie le 8 septembre faute de provisions. Il remobilisera à l'annonce du premier débarquement : trop tard. Par la suite, en terre anglaise, le duc enverra ses cavaliers fourrager, mais d'abord pour montrer aux habitants que les Normands sont maîtres chez eux et surtout pour faire venir Harold précipitamment, avant qu'il n'ait comblé les pertes de la bataille de Stamford Bridge. Guillaume a toujours veillé à établir des filières de ravitaillement pérenne. Ainsi :

  • Etre en mesure de durer, même sans combats, est une victoire en soi.
  • La logistique est une préoccupation permanente

 

 

 

 

2.2 Le combat Interarmes

La bataille s'engage. Face aux 7500 hommes de Guillaume se dresse, sur un léger monticule[10], un nombre sensiblement équivalent de Saxons.

 

La complémentarité entre les armes


La tactique d'Harold est simple : tenir bon et briser les assauts des Normands. Ses troupes sont monolithiques et combattent à pied : les cavaliers ne se servent de leurs montures que pour se déplacer et les chevaux sont gardés à l'arrière. Le roi dispose :

·         d'une garde d'élite, les housecarles[11], d'origine danoise, armés de la grande hache.

·         Des thegns, nobles de diverse importance.

·         Du fyrd, qui est en réalité une milice de paysans, parfois uniquement armée de bâtons au bout desquels est fixé un silex. Les anglais n'ont que très peu d'archers[12] à Hastings.

Guillaume, quant à lui, compte sur les armes de jet pour amoindrir la solidité du « mur » saxon, puis monter à l'assaut avec l'infanterie. La cavalerie, qui à cause du terrain ne dispose pas d'un espace de manœuvre suffisant, doit essentiellement exploiter après que la résistance ait été ébranlée. Le plan comprend donc  l'action successive dans le temps des différentes composantes : les armes de jet d'abord, l'infanterie ensuite puis enfin la cavalerie. Pourtant, au cours de la première phase de la bataille, l'efficacité des archers est réduite. En effet les Saxons se protègent aisément des volées en levant simultanément leurs boucliers. Constatant cela, Guillaume fait retirer les archers, à cours de munitions et fait donner l'infanterie. Le choc est rude. C'est un échec.

  • Le combat « par armes successives » ne donne pas de résultats : à forces égales, un mode d'action simple rend prévisibles les effets et facile la parade.
  • Si la mission doit être simple pour le combattant, le chef doit penser la complexité en élaborant son mode d'action.

 

 

Privilégier l'uniformité au sein de la diversité

L'armée de Guillaume est loin d'être homogène. L'aile gauche est occupée par le contingent breton, les plus nombreux après les Normands, auxquels se sont joints des volontaires de l'Anjou, du Poitou et du Maine. Au centre, les Normands augmentés d'aventuriers de Sicile et des Pouilles. Enfin l'aile droite est constituée par les Français, Picards et Flamands. Chacun des trois contingents est bien distinct et autonome, avec ses propres archers, fantassins et cavaliers. Un intervalle suffisamment large autorisant la manœuvre et l'action de la cavalerie les sépare. Cette organisation rappelle indéniablement le principe divisionnaire et les « divisions » ont reçu la consigne de ne pas perdre leur cohérence interne. Lors de l'assaut les Bretons s'élancent impétueusement, combattant à la manière celte, cherchant l'exploit individuel. Ils pénètrent temporairement à l'intérieur du mur saxon mais trop avancé, leur flanc droit est exposé et les grandes haches font des ravages. Coupés en morceaux, les premiers rangs se retrouvent cernés. Prenant conscience de leur situation, ils reculent en désordre. Guillaume doit faire donner la cavalerie pour rétablir son flanc gauche.

  • Les troupes hétéroclites de Guillaume rappellent les coalitions modernes. Les mesures de coordination avant la bataille ne changent rien aux différences culturelles qui persistent. Il est donc préférable de privilégier la constitution de groupes homogènes au sein d'un ensemble diversifié. Le chef les fera manœuvrer indépendamment en prenant en compte leurs aptitudes et leurs défauts.

 

 

2.3 Le retour d'expérience

 

 

 

Transformer les faiblesses en forces : la débâcle des Bretons ouvre la porte à une solution

Emportés par leur élan à la poursuite des Bretons, les Saxons ont eux même rompu la cohérence de leur mur de boucliers. La cavalerie les surprend isolés et en massacre un bon nombre. En quelques minutes, les Saxons qui croyaient la victoire assurée se retrouvent bousculés. Les Bretons rebroussent chemin et se joignent à la tuerie, achevant les blessés. Ce premier assaut est très meurtrier pour les deux parties. Les deux armées se retirent chacune sur sa position initiale. Une pause est nécessaire à Harold comme à Guillaume pour reformer les rangs. Guillaume sait qu'il doit pourtant faire l'effort ce jour là car l'armée d'Harold, en cours de mobilisation, ne cesse de se renforcer.

La bataille reprend vers 14h. Guillaume et son état-major ont tiré les enseignements de la matinée. Sur l'aile droite, les Français attaquent, puis simulent une retraite désordonnée. Comme précédemment, les Saxons les poursuivent et se font faucher par la cavalerie. Cette manœuvre est encore répétée, toujours avec succès. Croyant à chaque fois la victoire à portée de main, les Saxons se font décimer lors de ces trois sorties catastrophiques.

  • Le temps de la réflexion, pris au cours de la bataille, est bénéfique.
  • L'analyse de l'action en cours permet de déceler les faiblesses de l'adversaire. Ce processus portera d'autant plus de fruits qu'il sera plus rapide que celui de l'ennemi.

 

Développer de nouveaux modes d'action : un autre emploi des archers et arbalétriers


Le front des Saxons est affaibli mais tient toujours. De leur côté les cavaliers normands et plus encore leurs montures sont fourbus par les attaques répétées à contre-pente. Les cadavres d'hommes et de chevaux sont tellement nombreux qu'ils limitent les possibilités de mouvement et modifient l'aspect du champ de bataille. Guillaume rappelle alors les archers et arbalétriers, qui eux sont encore frais. Il en envoie une partie s'abriter derrière les cadavres, à quelques mètres de l'adversaire. Les autres, comme lors de la première phase, s'alignent en ordre et décochent des volées en tir courbe. Lorsque les Saxons lèvent leurs boucliers, les archers avancés les criblent de tirs tendus. C'est l'hécatombe. Les Saxons ne savent plus comment se protéger. Les hommes de Guillaume tirent jusqu'à ce qu'ils aient épuisé leurs flèches. Le duc estime alors l'assaut final possible.
  • Une arme n'est pas limitée à un type d'emploi unique. L'imagination, l'empirisme et l'opportunisme permettent de générer des effets nouveaux et donc décisifs.
  • L'environnement du champ de bataille n'est pas figé. Il est susceptible d'évoluer au cours du temps : en 1066 avec les cadavres, aujourd'hui avec les destructions.

 

 

3.   La guerre et les hommes : l'importance des qualités humaines

 

 

3.1 Le courage individuel et collectif

 

 

Un raid audacieux permet de hâter la conclusion

Harold lui-même est blessé. Il a reçu une flèche dans l'œil, qu'il a difficilement retiré. Guillaume veut en finir. Il lance une vingtaine de cavaliers parmi les plus motivés à l'assaut de la garde personnelle d'Harold. Quatre d'entre eux parviennent jusqu'au Saxon : Hughes de Montfort, Eustache de Boulogne, Hugues de Ponthieu et Gauthier Giffard le jeune atteignent le roi et le transpercent de part en part. Il est environ 16h. Harold mort, la bataille est virtuellement gagnée. Ce raid, sur la base du courage de quelques individus a été lancé pour accélérer l'issue de la bataille.

  • Le courage individuel est décisif dans la rapidité d'obtention de la victoire. Il se traduit par une prise de risque consciente et acceptée.
  • Ce courage n'est cependant pleinement efficient que s'il est encadré et qu'il s'inscrit dans une vision globale.
  • Il est donc du ressort du chef d'employer à bon escient le courage de ses hommes.

 

 

 

 

 

La cohésion des troupes de métier disciplinées constitue l'atout principal des armées

Du côté normand, les cavaliers sont répartis en conrois. Il s'agit d'unités bien définies, commandée par des chefs identifiés. Outre le fait que le cœur de la cavalerie normande existe depuis des années, le séjour au camp de Dives-sur-Mer a donné le temps de travailler les déplacements, les changements de posture, la charge. La cohésion acquise permet, tout au long de la journée, de renouveler les assauts et de maintenir la pression sur l'armée d'Harold malgré les pertes et la fatigue accumulée. Du côté saxon, les housecarles sont l'armature du « mur ». Ces danois armés de haches sont des professionnels. Ils résistent et ne s'enfuient pas même à la mort de leur chef. Malgré leurs énormes pertes, ils combattent encore, jusqu'à la fin. Ces soldats sont la cause principale de la durée inhabituelle pour l'époque de la bataille de Hasting.

  • La cohésion est un facteur fondamental d'efficacité et de puissance.
  • Elle s'obtient avec du temps, sur la base de l'expérience commune.

 

 

3.2 Le charisme du chef

 

 

Le rôle du chef dans la préparation mentale

Guillaume, fils illégitime, est âgé de 7 ans environ lorsque son père Robert le Magnifique meurt, en 1035. Echappant de justesse à plusieurs attentats, il sait depuis longtemps que sa survie, puis la réussite de ses projets passent par une gestion délicate de ses vassaux. Il a ainsi forgé son commandement au cours des années, renforçant peu à peu son emprise sur ses vassaux. Il sait l'importance de la préparation mentale et marque les esprits en transformant un présage funeste en outil de motivation. Ainsi lors du débarquement en terre anglaise, Wace nous raconte un incident :

 

Le duc descendit le premier.

 

Droit sur ses paumes il est tombé

 

Sur le champ surgissent des cris

 

Qui disent tous : « signe maudit ! »

 

Très haut le duc s'adresse à eux :

 

« Seigneurs ! Par la puissance de Dieu !

 

La terre, je l'ai des mains saisie,

 

C'est preuve que le Ciel l'a bénie ;

 

Elle est à nous, tant qu'il y en a ;

 

Je verrai qui la méritera. »

 

 

  • L'habileté de Guillaume renforce la volonté de son armée : le chef a un rôle primordial dans le renforcement du moral de ses troupes.
  • Le moral est une force essentielle décidant de l'issue des opérations

 

 

L'engagement physique du chef

Guillaume ne reste pas en arrière. Sa haute stature et sa force physique sont des atouts qu'il sait utiliser. La tapisserie de Bayeux montre qu'il quitte la colline d'où il pouvait embrasser l'ensemble de la bataille et se lance lui-même dans la charge destinée à sauver les Bretons. Par trois fois son cheval est tué sous lui. Alors qu'il se relève encore une fois, le bruit court que le duc est mort ! Un vent de panique souffle sur les Normands. Guillaume désarçonne un fuyard, enfourche sa monture et, debout sur ses étriers, relève son casque pour se faire connaître. Eustache de Boulogne, un de ses lieutenants, s'empare de la grande bannière et le désigne à tous.  La situation est sauvée de justesse.

  • La potentielle perte du chef désorganise mais surtout démoralise. Pourtant l'engagement du chef au contact fortifie les cœurs et donne l'allant nécessaire à la victoire : par imitation, la troupe s'approprie une partie des qualités du chef.

 

 

3.3 Le respect des autres

 

 

 

L'adversaire d'aujourd'hui est le sujet de demain

Le duc de Normandie renonce à la poursuite des quelques survivants, en partie à cause de la nuit[13] mais aussi parce qu'ils ne sont plus une menace. Alors que l'on enterre les Normands et leurs alliés morts au combat, Guillaume fait preuve de clémence en laissant les familles saxonnes récupérer les leurs. Par la suite, il empêchera systématiquement ses troupes de piller les contrées parcourues, tout en châtiant durement ceux qui lui résistent[14]. Lorsque ses subordonnés incendient des maisons, il indemnise les habitants, sauf lorsque cela fait partie d'un plan déterminé.

  • L'enjeu pour Guillaume n'est pas le prestige militaire mais l'Angleterre. Cet enjeu englobe d'abord le ralliement des nobles mais aussi celui de l'ensemble de la population.
  • La bonne conduite des troupes occupantes est une des conditions nécessaires pour conforter un changement de pouvoir.

 

 

La conclusion est toujours politique

Pourtant Guillaume fait rechercher le corps d'Harold et le fait inhumer, sous un cairn, en un lieu tenu secret, malgré la proposition de la mère du Saxon, d'échanger la dépouille contre son poids en or. Le but est d'éviter la transformation du roi déchu en martyr. L'étape suivante est le couronnement de Guillaume en l'abbaye de Westminster le jour de Noël 1066. Il pacifie d'autant plus facilement le reste de l'Angleterre que beaucoup de nobles saxons sont morts à Hastings. Respectant la promesse faite aux équipages, il donne à ses lieutenants des terres et des titres. Ces derniers s'investissent durablement dans leurs nouveaux domaines, construisant châteaux et abbayes.

  • Les implications à court comme à long terme de la bataille doivent être analysées et les déductions ainsi obtenues servir de base aux actions.
  • La bataille n'est pas une fin en soi, elle ouvre vers un projet réfléchi et complet dont la dimension politique est primordiale.

 

 

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*

 

 

La bataille de Hastings, le 14 octobre 1066, est propice à des enseignements d'une surprenante modernité. Au-delà du choc de deux armées gigantesques pour l'époque, c'est la victoire tactique de la division sur le corps homogène, du mouvement sur l'immobilité. C'est surtout la victoire d'une préparation logistique poussée et de l'intelligence d'un chef servie par ses qualités physiques et humaines. Cette modernité permet aujourd'hui d'utiliser Hastings et la campagne d'Angleterre comme sources d'inspiration pour la préparation et la conduite des opérations actuelles.

 

La prise du pouvoir par un étranger, qui plus est ne parlant pas la même langue, sans pratique des coutumes du pays ne va pas sans remous : plusieurs années seront nécessaires pour asseoir les bases d'un pays qui n'a ensuite plus connu d'envahisseurs. Le vrai rival n'est pas interne mais externe : en accédant au trône d'Angleterre, Guillaume le Conquérant devient un vassal trop puissant du roi de France. Ce sont là les germes du long conflit qui opposera l'Angleterre et la France.

 

 

 

 

Bibliographie :

 

  • Hastings 1066, the fall of Saxon England; Christopher GRAVETT; editions Osprey publishing 2000

 

  • Hastings 1066 cavalerie normande et infanterie saxonne; Thierry LEPREVOST et Georges BERNAGE ; éditions Heimdal 2001

 

  • Weapons and tactics, Hastings to Berlin; Jac WELLER; editions Nicholas Vane 1966

 

  • Hastings - 14 octobre 1066; Pierre BOUET; éditions TALLANDIER 2010

 

 

 

 

 

[1] Wace, roman de rou, vers 8030, 8032, 8036 à 8040. Ecrit près d'un siècle après les faits (entre 1150 et 1175), l'importance relative des événements relatés est sans doute parfois enjolivée mais garde une précision et une cohérence qui en fait une source précieuse d'informations.

[2] Ceci  bien avant l'apparition de la chevalerie, préfigurée par la cavalerie normande

[3] Echoué sur la côte Normande et fait prisonnier par Guy de Ponthieu, un seigneur local dans l'espoir d'une rançon, il est libéré grâce à l'intervention de Guillaume, qui saisit toutes les occasions de conforter sa position.

[4] Chaque cavalier possède une ou plusieurs montures de remplacement et doit également fournir les palefreniers et le fourrage nécessaire à leur entretien.

[5] Le passage de la comète de Halley la semaine du 24 avril 1066 et représentée sur la tapisserie de Bayeux a pu jouer un rôle en tant que signe favorable pour persuader des chances de succès de l'expédition.

[6] « Sept cent moins quatre » selon Wace

[7] HASTING 1066, cavalerie normande et infanterie saxonne Thierry Leprévost et Georges  Bernag, BAYEUX 2001, p.17

[8] Ibidem, p.18

[9] Wace, roman de rou, vers 6617 et  6631 à 6634

[10] Il s'agit de la colline de Senlac (ou Santlach), haute de quelques mètres de hauteur, dont seul un côté ouvert est accessible aux normands.

[11] Ou Huscarls

[12] Un seul archer saxon est représenté sur la tapisserie de Bayeux.

[13] Il faut mentionner l'incident du « malfosse » : des cavaliers normands, à la poursuite de fuyards tombent dans un sombre fossé et les poursuivants se font massacrer par les poursuivis.

[14] Il fait ainsi massacrer le village d'Old Romney coupable du meurtre de l'équipage de deux de ses navires égarés et échoués au hasard.

[15] Guillaume fait incendier les faubourgs de Londres afin d'obtenir plus facilement la reddition de la ville.

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