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Histoire et Stratégies

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Il faut réhabiliter Grouchy

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Par le CEN Fabrice FORQUIN

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« Voilà Grouchy ! » : c’est ainsi que tout absent ou retardataire est encore régulièrement qualifié de nos jours. Grouchy au même titre que Cambronne fait partie de ces généraux d’Empire dont le nom est devenu commun. Il est pourtant victime d’une véritable injustice. Certes, cette théorie de la culpabilité du marquis de Grouchy fut parfois remise en cause mais trop timidement et elle fut le plus souvent reprise par les plus grands historiens militaires, légitimant la version imposée par Napoléon. Le but de cet article n’est pas de faire une biographie de Grouchy mais de réparer cette injustice, d’abord en rappelant ce qui fit de lui un des plus grands généraux de cavalerie de l’Empereur, ensuite en analysant sa très brillante campagne de Belgique, pourtant objet principal de l’accusation.

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Le meilleur manoeuvrier des généraux de cavalerie de Napoléon
 
Grouchy est d'abord l'un des plus grands généraux de cavalerie des guerres napoléoniennes. Sa principale singularité et sans doute la plus remarquable est sa capacité à manoeuvrer, c'est à dire à aborder l'ennemi dans les conditions les plus favorables. Si la recherche de la manoeuvre semble naturelle pour un cavalier, les exemples de charges exécutées sous l'Empire après un mouvement de débordement ou de flanc ne sont pourtant pas si nombreux.
 
Grouchy fait exception. Deux de ses plus beaux faits d'armes illustrent notamment ses aptitudes en la matière, Friedland et Vauchamps. A Friedland le 14 juin 1807, Grouchy comprend l'esprit de sa mission et fixe pendant toute la matinée le gros de la cavalerie russe par une succession de charges et contre charges souvent de flanc. Il contribue de la sorte grandement à la victoire en gagnant un temps précieux sans perdre de terrain et permet à Napoléon de choisir sa remarquable idée de manoeuvre une fois les renforts parvenus. A Vauchamps le 14 février 1814, il effectue de larges et répétés débordements de l'aile droite prussienne, forçant l'ennemi à se retirer en lui abandonnant matériels et prisonniers en abondance. Ainsi Grouchy, au contraire de la plupart des cavaliers de l'époque, privilégie la manoeuvre au choc ou plus exactement la manoeuvre avant le choc. Il parvient le plus souvent à identifier le meilleur moment pour charger, en général quand l'adversaire est au bord de la rupture morale. Il décèle aussi le lieu et la cible à choisir, c'est-à-dire là où la charge aura l'impact psychologique le plus grand. Il adopte enfin la manoeuvre la plus adéquate par exemple en tombant sur le flanc ennemi parfois après avoir attiré l'ennemi par ruse comme à Friedland.
 
Tels sont les critères qui définissent ce qui fait un grand tacticien.
 
 
 
La campagne de Belgique en question
 
C'est une affaire entendue : Grouchy aurait dû marcher au canon le 18 juin et arriver en lieu et place de Blücher aux abords de Plancenoit. En effet, en apparence tout accable le dernier des maréchaux, et la légende napoléonienne a popularisé l'image de l'Empereur croyant voir arriver son lieutenant en apercevant les Prussiens en cette fin de journée du 18 juin 1815. Autre image à charge et tout aussi authentique, la célèbre supplication du général Gérard - qui trouve Grouchy, son supérieur, mangeant des fraises - pour marcher vers Waterloo. Et pourtant il convient pour se faire un avis plus précis sur les événements d'étudier l'accusation en confrontant trois critères : les ordres reçus, la chronologie et la géographie. Cet exercice doit être réalisé sans se laisser « polluer » par notre connaissance de ce qu'il aurait fallu faire, mais en se mettant à la place du commandant de l'aile droite au moment même où il doit décider et avec les seuls éléments en sa possession à ce moment là.
 
 
 
Une accusation qui s'effondre à l'étude des cartes
 
Si Grouchy ne débute que le 17 après-midi la poursuite de Blücher, c'est qu'il n'a reçu sa mission qu'à 13 heures de l'Empereur en personne et a perdu du temps à pister les Prussiens que tous croyaient en fuite vers Liège. Les ordres de l'Empereur prescrivaient de retrouver la trace des Prussiens vers l'Est et de les poursuivre pendant que lui-même marcherait sur Bruxelles et affronterait probablement les Anglais en chemin. Au matin du 18, quand Grouchy entend le canon du côté de la forêt de Soignes, il n'a donc nullement à s'en inquiéter puisque cela correspond à ce qui est prévu. C'est là que se déroule l'épisode célèbre l'opposant à certains de ses généraux, Gérard en tête, qui le supplient de marcher au canon.
 
C'est à ce stade de notre étude que nos deux autres critères doivent être pris en compte, chronologie et géographie. L'étude des cartes d'époque de la région est à cette fin très éclairante. En dehors de l'axe principal Charleroi-Bruxelles aucune route n'est pavée. Tous les chemins de la région ressemblent donc au mieux à celui qui relie Wavre et Waterloo, celui précisément qu'empruntèrent péniblement les Prussiens sur une douzaine de kilomètres ce qui leur prit toute une journée. Grouchy se trouvant alors à Walhaim, à plus de vingt kilomètres, il aurait dû pour se rendre à Waterloo emprunter des chemins plus difficiles encore que ceux pris à marche forcée par Blücher, sur une distance supérieure et dans des délais nettement plus contraints. Dès lors, il ne serait très vraisemblablement arrivé que fort tardivement pour participer à une bataille où il n'était, de toute façon, pas censé se trouver. De plus, ajoutons que Grouchy, s'il avait osé un tel choix, aurait non seulement manoeuvré dans le vide mais sans avoir rempli sa mission et en étant embourbé dans de mauvais chemins. Le seul corps de Gérard aurait-il pu arriver à temps même sans artillerie? Il est permis d'en douter. Il aurait dû en effet rassembler ses troupes, marcher dans des conditions éprouvantes et rattraper des Prussiens par ailleurs bien supérieurs en nombre et qui auraient aisément pu détacher quelques forces dans sa direction, sans pour autant remettre en cause leur effort sur Plancenoit. Vu l'issue de la bataille, le corps de Gérard aurait alors été isolé tout comme celui de l'autre corps de l'aile droite, celui de Vandame, trop faible pour affronter seul la poursuite.
 
En fin de compte, le désastre de la journée du 18 juin n'en aurait été vraisemblablement que plus grand. Quand, dans l'après-midi du 18 juin, Grouchy reçoit enfin des instructions lui prescrivant de se rapprocher de l'Empereur, il ne lui reste alors plus que quelques heures. Il est bien sûr trop tard, définitivement.
 
 
 
Un maître dans l'art si difficile de la retraite
 
Les retraites sont souvent peu étudiées du fait probablement de leur caractère peu glorieux et en apparence peu décisif. C'est un tort car l'art du repli est sans doute le plus difficile à maîtriser pour un général et c'est probablement le plus discriminant quand il s'agit de s'interroger sur la valeur d'un chef de guerre. Pour en comprendre l'importance, il convient de rappeler une donnée fondamentale : l'avant-garde d'une armée - composée de troupes légères, mobiles et accrocheuses - est toujours plus rapide dans ses déplacements que ses arrières composés de lourds chariots, de pièces d'artillerie lourdes ou de «traînards». Ce phénomène devient dramatique dans le cas d'une armée en retraite car mécaniquement l'avant-garde du poursuivant va plus vite que l'arrière-garde du poursuivi. Il en résulte qu'un commandant d'armée en repli ou que le chef d'une arrière-garde n'a que deux alternatives, combattre pour ralentir le rythme de la poursuite adverse ou abandonner quantité de matériels et de prisonniers. Ainsi les retraites les plus rapides (par exemple les retraites françaises de 1812 et 1813, prussienne de 1806 ou autrichienne de février 1814) sont généralement les plus désastreuses. Les meilleurs généraux sont donc ceux qui parviennent le mieux à ralentir la progression ennemie avec des effectifs voire un moral moindres. Sous l'Empire rares sont les maîtres en la matière. Trois nous viennent immédiatement à l'esprit : le Russe Bagration pour ses combats retardateurs de 1805, 1807 et 1812, Clauzel pour son remarquable repli d'Espagne en 1813 et surtout Grouchy pour son exemplaire retraite de 1815.
 
Le 19 juin 1815, enfin averti de la catastrophe de Mont St Jean, Grouchy entame une retraite déjà des plus compromises, poursuivi par des forces prussiennes considérables et dotées d'une nombreuse cavalerie légère. Méthodiquement, la petite armée de l'aille droite va reculer pied à pied, en bon ordre, tout en évitant les mouvements de débordements adverses. Grouchy donne des ordres précis anticipant la localisation des bivouacs, il fixe des horaires de mouvement et des itinéraires prioritaires pour les convois les plus lents. Dans un second temps, il veille à la coordination des mouvements entre ses divisions et laisse toujours en arrière-garde une division allégée de ses bagages et appuyée par de la cavalerie légère et de l'artillerie à cheval afin de gagner en puissance et mobilité. Il va ainsi parvenir à ramener la totalité de ses blessés, convois logistiques et pièces d'artillerie sur le sol de France tout en menant plusieurs combats retardateurs sans jamais avoir à déplorer de pertes importantes, réussissant à dicter à l'ennemi le rythme de sa retraite tout en conservant sa liberté d'action.
 
Cette retraite trop méconnue confirme que dans cette campagne où les fautes ou insuffisances se sont multipliées, Grouchy n'a pas seulement rempli sa mission, mais a démontré des aptitudes propres aux meilleurs commandants d'armée.
 
En conclusion, il convient de dénoncer l'assertion trop souvent entendue sur la comparaison entre toute personne absente ou en retard et le maréchal Grouchy. Il semble incontestable que les accusations contre Grouchy n'aient eu d'autres buts pour l'Empereur que de montrer ses plans plus brillants qu'ils ne l'ont vraiment été et de minimiser ses erreurs.
 
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