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Histoire et Stratégies

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Indochine : les supplétifs militaires et les maquis autochtones

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Par le Lieutenant-colonel Jean-Vincent BERTE

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Le rôle des 350 000 indochinois qui se battirent aux cotés des Français contre le Vietminh est aujourd’hui mieux connu grâce à un important travail de quelques chercheurs et passionnés. Après une explication sur le recrutement autochtone, la fiche se concentre d’abord sur les supplétifs militaires (soldats irréguliers) puis sur les maquis autochtones du Tonkin. Le rôle et les limites de l’Armée nationale Vietnamienne qui naît à partir de 1950 a fait l’objet d’une étude du Centre de Documentation et d’Emploi des Forces en 2009, dans une démarche de recherche doctrinale. Seuls quelques chiffres la concernant sont donc donnés ici, à titre indicatif.

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I. Pourquoi un recrutement autochtone en Indochine ?

Une logique d’effectifs : il s’agit de répondre au manque d’effectifs du Corps Expéditionnaire qui fut d’emblée au coeur des préoccupations des autorités militaires françaises. Dés février 1946, le Général Leclerc évoque un corps de bataille de 59.671 Européens et de 27.790 Indochinois) :

- les effectifs estimés nécessaires du coté français vont constamment croître : 50.000 début 1946, 115.000 en 1948, 190.000 en 1951. (1947, l'Armée de Terre dans son ensemble ne compte que 400.000 hommes et la gendarmerie 60.000 gardes ou gendarmes au total).

- les demandes de renfort vont être refusées par Paris, malgré l’effort de persuasion du général De Lattre en 1951. Refusée surtout au non de « la primauté de l’Europe » et la nécessité de fournir 10 divisions à l’OTAN dans le cadre du traité de Washington. Vieux débat que celui qui oppose “conflits coloniaux“ et obligations continentales : il avait fait tombé le gouvernement Ferry en 1885 sous les attaques de Clémenceau suite à l’affaire de Langson. Une logique opérationnelle : les autochtones supportent plus facilement le climat, connaissent mieux le pays et les méthodes asiatiques, permettent d’obtenir plus facilement des ralliements et du renseignement. Ils permettent en outre au Corps Expéditionnaire de retrouver de la mobilité tactique en confiant les postes à des troupes de secteurs autochtones. Ce fut là une préoccupation permanente du commandement: « la dispersion et l’immobilisme de nos forces ne laissent au commandement que des possibilités de manoeuvre très réduites » écrira le général Navarre. Une logique financière : en 1948, un soldat « importé » perçoit une solde de 240 piastres, le régulier du cru touche seulement 190 piastres et le partisan 140. C’est surtout à partir de 1950 que les dépenses budgétaires du conflit s’emballent : « tout problème n’est pas budgétaire mais le devient un jour », a dit Mendès France sur ce conflit.

Une logique politique : c’est le désir de faire participer les Indochinois à une lutte qui les concerne au premier chef mais aussi la volonté de faire passer le conflit indochinois d’une logique de guerre coloniale à celle d’une guerre civile au sein de la confrontation générale de la guerre froide qui fut à l’origine de la constitution d’une Armée Nationale Vietnamienne . C’est ce qu’on appelait déjà la « Vietnamisation » du conflit.

La politique suivie consista donc à recourir :

- aux auxiliaires armés, dévolus aux tâches territoriales : gardes des voies ferrés, gardes des minorités ethniques (Garde Nung dans l’Est du Tonkin, Garde Thaï à l’Ouest du Tonkin, Garde indochinoise du Sud Annam, Garde montagnardes du centre Annam) ;

- aux supplétifs militaires aussi nommés partisans : autochtones irréguliers engagés temporairement en complément des forcés régulières et dévolus principalement à des missions défensives de secteur (tenue des postes) mais qui ont aussi accompagné les troupes françaises en opérations.



Les Réguliers (Jaunissement)

1er mai 1954 : 58.497

(TFEO alignent 205.536 hommes).

Les Supplétifs :

1946 : 5.000 hommes,

1950 : 41.900 hommes,

1er mai 1954 : 51.721 hommes

Les maquis : 13 000 hommes

- au « jaunissement » des bataillons du Corps expéditionnaire, c'est-à-dire le recrutement de soldats réguliers indochinois incorporés aux unités françaises : en 1954 les Français représentaient 29% du Corps Expéditionnaire, les Indochinois 31%.

- à la constitution à partir de 1951 d’une armée nationale vietnamienne (4 divisions) qui doit: inciter Bao Daï à mieux s’investir dans la lutte contre le Vietminh, mener des tâches de pacification pour permettre aux TFEO de pouvoir se concentrer contre l’armée régulière de GIAP, enfin prendre la relève du Corps Expéditionnaire français en cas de retrait.

- la constitution de maquis de partisans animés par le GMCA/GMI sur les arrières de l’ennemi.



II. Les supplétifs militaires, auxiliaires indispensables des troupes régulières

(A distinguer des non militaires employés par l’Administration ou les sociétés françaises)

1) Caractéristiques

Issus de recrutements religieux ou ethniques : reprenant de vielles méthodes coloniales, la France exploite les rivalités ancestrales ou confessionnelles pour recruter des minorités anti-Vietminh.

Etaient recrutés :

- des « non confessionnels » hostiles à la propagande Viet Minh comme les Annamites

- des supplétifs confessionnels plus autonomes et guerriers avec une haine farouche du Vietminh (sectes de Caodaïstes, Hoa Hao, ou Union Mobile de Défense des Chrétiens),

- des minorités ethniques comme les Nung (Nord Tonkin), les Muong (Nord Annam) les Tho (Norddu Fleuve Rouge).

- certains « ralliés », anciens rebelles très utiles mais au sujet desquels la suspicion ne disparaissait jamais vraiment. Il est arrivé également que des Vietminh soient recrutés par erreur…

Dédiés à des missions de secteurs essentiellement : intégrés dans des Compagnies de Supplétifs Militaires (CSM, 140 hommes) ces combattants irréguliers étaient employés soit à des missions défensives en tenant les postes aux lisières des villages soit en accompagnement des unités régulières en opérations. Dans ce dernier cadre, ils offraient l’avantage d’un éclairage efficace, de savoir déjouer les pièges, de connaître les méthodes et le camouflage propres au milieu. Les compagnies les plus légères, appelées CSLM prirent aussi l’appellation de Commandos (Vanderberghe) et menaient des actions d’infiltration/coup de main dans la profondeur.

De gestion souple: licenciés sans préavis, ils pèsent peu en intendance (peu nourris, pas logés, peu habillés moins payés) ; sont recrutés au niveau des chefs de secteurs qui ont une certaine liberté dans les volumes (même si en théorie une inspection des forces supplétives fut créée en 1948). Leur emploi le plus souvent est limité à la province de la levée. Certains d’entre eux étaient attachés à un village et ne le quittaient jamais. Les CSM étaient encadrés par des Français sauf pour les minorités religieuses Caodaïste et UDMC.

Les Armées Nationales :

1946

5.588 (Bataillon Cochinchinois, Armée

Royale Khmère, Garde Nationale Laotienne),

1954 :

Armée Vietnamienne : 208.232 réguliers et

41.078 supplétifs,

Armée Laotienne 20.272 hommes

Armée Cambodgienne : 18.884 réguliers et

5.163 supplétifs.

Le 21 novembre 1947, le général Valluy, estimant impossible la relève des éléments arrivés en 1945 et 1946, ordonne de recruter 40.000 supplétifs, encadrés par 1500 Européens. Le Commandement ne minimise pas le danger de l'opération. Le 21 juillet 1947, il précise aux chefs de corps "qu'il n'y a pas lieu de s'indigner de certaines désertions. Il faut prendre les gens tels qu'ils sont. En brousse, les autochtones sont irremplaçables; on ne doit pas faire la guerre sous les tropiques avec des blancs ".

2) Bilan

Tactique : les comportements au combat furent disparates mais globalement les supplétifs tinrent leur rang et rendirent de grands services pour les qualités énoncées. Les “supplétifs dits « à la suite » “ (qui accompagnaient les unités françaises en opérations) ont rarement fait défaut.

Stratégique: face à la stratégie de “pourrissement“ des zones que pratiqua le Viet Minh (la manoeuvre de Médine de Laurence d’Arabie appliquée à la jungle), ils contribuèrent à l’économie des forces régulières, principe de la guerre qui peut rarement être appliqué en contre-rébellion puisque c’est évidemment celui que veut saper en premier l’adversaire. L’utilisation des supplétifs en troupes de secteurs a permis en effet aux forces régulières de récupérer localement de la mobilité pour attaquer le Vietminh mais n’a pas permis à lui seul d’inverser la tendance qui voulut que l’ennemi parvienne à grignoter et garder sous son contrôle des provinces entières.

Citons enfin quelques difficultés qui provinrent au cas par cas soit d’un mauvais mélange de minorités ethniques (Annamites et Cambodgiens), soit d’un déficit d’encadrement soit d’un manque de loyauté, notamment pour certaines minorités religieuses comme les Caodaïstes qui concluaient ponctuellement des pactes avec le Vietminh.

Différence avec le conflit Algérien : le recrutement de supplétifs en Algérie,(groupe d’autodéfense, Mokaznis, Harkas...) prit des proportions numériques beaucoup plus importantes mais visait en plus à encadrer la population et à soustraire au FLN des viviers de recrutement.

3) Le modèle est-il transposable ?

Au niveau tactique, recruter et armer des supplétifs irréguliers offre de nombreux avantages et notamment celui d’opposer à l’ennemi des autochtones du même pied avec la même rusticité et la même connaissance du milieu. Au niveau de la stratégie opérationnelle il offre la capacité d’interdire des zones à l’adversaire en consacrant par exemple ces irréguliers à des missions de secteurs pour éviter une dispersion de la Force expéditionnaire, véritable vulnérabilité d’une force en mission de pacification. La contre-insurrection aujourd’hui demande des effectifs très importants pour contrôler des populations démographiquement très importantes et les supplétifs peuvent représenter une partie de la réponse à cette inflation des besoins. Deux exemples américains ont été des succès. Au Vietnam, les Close Air Platoon (CAP) qui mélangeaient des Marines et des supplétifs stationnaient pour une longue durée dans les villages et ont obtenu de bons résultats. En Irak, l’utilisation de la milice sunnite des « Fils de l’Irak » a permis aux Américains d’inverser la tendance sécuritaire en 2007 et de pratiquer l’ilotage en ville. Ces deux réussites n’ont vu le jour qu’après plusieurs tâtonnements. Recourir aux supplétifs exige plusieurs conditions : une bonne connaissance des populations pour pouvoir jouer sur les rivalités ancestrales ou religieuses dans le recrutement, une connaissance des langues et dialectes, des moyens pour équiper et payer convenablement les recrues afin de susciter les volontariats et d’encourager la loyauté, une conscience des risques de trahison (pour l’encadrement), de désertion, de divisions internes. Il suppose surtout que la Force qui recrute s’engage à rester lutter dans la durée. C’est d’ailleurs toute la difficulté d’une guerre limitée où les enjeux sont limités pour des occidentaux qui partent quand ils le décident mais dans laquelle les autochtones, eux, jouent leur survie en fonction du camp qu’ils choisissent (après le cessez-le feu de1954, les supplétifs indochinois s’engagèrent dans les armées des Etats- associés mais également dans le Vietminh).

Enfin le recours aux supplétifs en même temps que la constitution d’une Armée nationale pose un problème politique autant qu’un problème de recrutement. Dans la deuxième partie du conflit indochinois, les populations autochtones furent l’objet d’une vive concurrence entre le recrutement des français, celui de l’Armée Nationale Vietnamienne et celui du Vietminh.



III. Les maquis autochtones : combattre la guérilla par la guérilla

Longtemps, l’efficacité des maquis du Tonkin et du Nord Laos a été remise en cause, faute d’avoir été réellement étudiée. Trinquier lui-même parle d’échec. Certains jugements hâtifs comme ceux de l’historien Douglas Porch ont vite expédié le concept qui selon lui « prenait son inspiration d’une autre guerre sur un autre continent ». La courte synthèse du CDEF sur le sujet reprenant exclusivement les éléments de Porch conclut donc à la même chose. Mais un mémoire de doctorat d’un officier français, le Lieutenant-colonel David, en plus de rendre justice au sacrifice de ces hommes est venu montrer que le concept était loin d’être idiot et avait obtenu des résultats tactiques très concrets même si l’objectif stratégique (on dirait aujourd’hui opératif) qu’on a imaginé pour eux initialement n’a pas été atteint. L’idée des maquis autochtones était d’organiser à partir de 1951 des groupes de partisans pour créer l’insécurité sur les arrières vietminh au Tonkin. Ces maquis étaient animés et encadrés par les hommes des services spéciaux du GMCA/GMI du colonel Trinquier, et financés plus ou moins par la vente de l’opium que récoltaient les tribus montagnardes. Le vivier était justement constitué de ces tribus Méo ou Thaï hostiles depuis longtemps à la main mise chinoise ou communiste sur leur terres.

Initialement, il s’agissait au Tonkin de forcer le Vietminh à se regrouper pour lui ôter son atout de « fluidité » dans la jungle et pouvoir ainsi l’attaquer avec des forces régulières : « la guérilla doit avoir pour objet de renverser à notre profit la situation générale d’insécurité crée par les rebelles ; Sans cesse inquiétés , ceux-ci doivent être conduits à n’opérer qu’en force, situation qui les mettra ensuite sous le coup de nos unités et groupements » dit la note d’orientation n°1528/FAEO du 16 novembre 1950 du général Charpentier.

Cet effet recherché supposait une coordination avec les forces régulières et sur ce point, ce fut un échec. Le Vietminh fut forcé effectivement de se regrouper et même de faire appel aux divisions régulières chinoises pour venir à bout des maquis mais une action simultanée coordonnée des troupes régulières françaises face à ces regroupements n’a jamais eu lieu. Pour prendre une image, les maquis du Tonkin et du nord Laos, isolés, finirent comme celui de Vercors alors qu’on aurait voulu en quelque sorte qu’ils jouent le rôle des FFI dans la bataille de Normandie de l’été 44. Mao lui-même théorisa cette l’impérieuse nécessité qu’il y a d’obtenir une coordination entre partisans et forces régulières1

Tactiquement, leur utilité fut néanmoins réelle et reconnue par le commandement rôle précieux dans l’obtention de renseignements, harcèlement des arrières adverses, et même guidage de l’appui aérien en profondeur. Les deux premiers objectifs décrits dans leur mission telle qu’elle fut écrite en 1953 furent globalement atteints, le troisième pas du tout :

1. empêcher la collaboration des populations avec le Vietminh

2. créer sur les arrières Vietminh un climat d’insécurité

3. Armer les éléments les plus dynamiques pour qu’ils détruisent l’organisation

politique et militaire du Vietminh sur ses arrières lointains

Concrètement, voici quelques résultats tactiques:

- le maquis Chocolat fixe plusieurs unités Vietminh forçant l’ennemi restreindre sa campagne

d’hiver 1952 ;

- le maquis Colibri bloque la communication rebelles sur la Route 41 puis permet l’évacuation de la

base de Na San en aout 1953 ;

- le maquis Cardamone s’empare de Phong To en juin 1953 et permet l’opération Castor en

novembre (prise de Dien Bien Phu) en fixant les troupes vietminh du secteur ;

1 Mao-Tse-Toung « Problème stratégiques dans la guerre de partisans anti-japonaise », 1938

- les maquis Malo-Servan des tribus Méo ralentissent la grande offensive vietminh sur le Nord du

Laos, facilite la mise en place du camp retranché de la plaine des Jarres et participe à la reprise du

plateau de Tranninh.

- lors de la bataille de Dien Bien Phu, les maquis permirent de soustraire 6 bataillons vietminh à la

manoeuvre principale. Ils ne réussirent pas cependant à couper les voies de communications

ennemies.

Sources documentaires :

- Michel Bodin, La France et ses soldats, Indochine, 1945-1954, L’Harmattan 1996 ;

- Lieutenant-colonel David, Guerre secrète en Indochine, les maquis autochtones face au Vietminh,

Lavauzelle, 2002 ;

- «L’Armée Nationale Vietnamienne et le recours aux formations supplétives », CDEF, août 2009

- Roger Trinquier, les maquis d’Indochine 1952-1954, Broché 1976 ;

- Michel Bodin, Dictionnaire de la guerre d’Indochine, 1945-1954, Economica 2004 ;

- Atlas des guerres d’Indochine, Hughes Tertrais ;

- Site officiel des Anciens Combattants et Amis d’Indochine www.anai-asso.org



MAQUIS DU TONKIN ET DU NORD LAOS

Carte extraite de « Guerre secrète en Indochine, les maquis autochtones face au Vietminh » du Lcl David

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