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Sciences et technologies

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Intelligence économique et stratégie d’influence : état des lieux

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Par le Chef d’escadron de WARREN Thibaud

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Dans la compétition économique que se livrent les Etats et les blocs de puissance, les stratégies d’influence ont une place prépondérante. Pour cela il est nécessaire de peser sur les normes, d’adopter une posture offensive pour diffuser ses idées ou ses concepts et de mettre en place une ingénierie d’influence professionnelle. Point de situation sur la liberté d’action de la France dans ce domaine.

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«Nous pouvons vous suggérer ce que vous devriez rechercher, ce qui vous intéresse. Imaginez: nous savons où vous êtes, nous savons ce que vous aimez.» Déclaration d’Eric Schmidt le 08 septembre 2010 à Berlin alors PDG de GOOGLE, il occupe maintenant le poste de Président Exécutif de l’entreprise. Ces propos illustrent la capacité d’influence de certains acteurs privés, qui dorénavant sont à même de rivaliser avec les acteurs étatiques.

Le 02 septembre 2013, l'Enseignement Militaire Supérieur Scientifique et Technique accueillait, à l’occasion de ses journées de rentrée, Madame Claude REVEL, déléguée interministérielle à l’intelligence économique. Pionnière dans le domaine de l’intelligence économique, elle a acquis au service de l’Etat tout comme dans des groupes privés, une expertise diversifiée qui lui donne une vision globale des défis qui attendent la France dans ce domaine.

Cette conférence fut l’occasion pour les stagiaires d’aborder l’influence, processus constitutif (entre autres) de l’action militaire[1], sous un angle de vue et un éclairage nouveau : l’intelligence économique[2].


Un nouveau contexte

Dans un environnement en perpétuelle mutation, il est impératif d’identifier les changements profonds auxquels sont confrontés les acteurs du paysage économique. Cette observation permet de dégager de grandes tendances qui mettent en perspective stratégies d’influence et nouveaux acteurs.

La mondialisation et l’augmentation des échanges qui en découle ont trop tendance à être observées à travers le seul prisme de l’économie. Pourtant la circulation des flux dans les domaines très divers que sont la culture, le droit, l’enseignement, la diffusion des modèles de pensée ou des modèles sociétaux sont considérables et devancent les changements sur le plan économique. C’est ainsi que les Etats-Unis ont préparé les accords de libre-échange (ALE) avec l’Union Européenne par une intense activité d’influence via des colloques et l’action de think tank.

L’information générée dans tous ces domaines est devenue elle-même une énergie nouvelle. La maîtrise et la gestion de cette information a contribué à modifier en profondeur les rapports de force entre les acteurs économiques. Ainsi les premières capitalisations boursières sont dorénavant celles liées à l’information. En outre certaines entreprises, comme Google, en réussissant à faire coïncider progrès technologique et information, sont devenus des acteurs publics d’influence au même titre que les acteurs étatiques.


Une autre mutation majeure qui caractérise le monde actuel est la percée qu’ont opérée de nombreux acteurs dans la création et la diffusion de l’information. Think tank, mafias ou organisations non gouvernementales (ONG), tous ont développé leurs capacités dans ce domaine ce qui les conduit in fine, à accroître leur influence. Les informations dispensées par les ONG sont ainsi considérées par les citoyens comme plus fiables que celles fournies par les Etats.


Des formes de la puissance profondément remaniées

Tous ces changements ont entraîné une modification des formes de puissance ainsi que de la manière dont elles s’exercent. Si les fondements de la puissance demeurent inchangés (puissance militaire, accès aux ressources naturelles, maîtrise des technologies), une nouvelle typologie des formes de puissance se dessine et la manière de l’exprimer tend également à évoluer.

Les acteurs de la puissance sont répartis en trois familles. La plus ancienne, héritée du XXème siècle, est la forme institutionnelle classique de puissance qui perdure à travers l’Etat. Se développant à l’aide de la dérégulation des marchés boursiers des vingt dernières années, la seconde famille regroupe les acteurs économiques et financiers (grandes entreprises, banques, mafias). L’ultime famille concentre les formes médiatiques et morales : ONG, laboratoires d’idées, réseaux d’anciens, forums sur Internet…


Afin de mettre en avant leurs intérêts, tous ces acteurs disposent d’un large spectre d’outils. Pour s’imposer sur le plan de la perception, il leur est possible d’agir massivement sur les populations en influençant les opinions publiques. Ils peuvent aussi persuader les décideurs en les invitant par exemple, à participer à des programmes universitaires. Pour s’imposer sur le plan technique, ils peuvent déployer une activité intense dans le domaine des normes et des règles juridiques, cela permet  d’imposer « son modèle » lors des ALE ou au sein des zones de libre-échange : 80% des normes en vigueur France sont issues du droit européen. Pour intervenir sur le plan affectif, ils influeront sur la réputation (positive ou négative) d’un modèle qu’il soit culturel ou qu’il fasse référence à une marque.


Les nouveaux enjeux

La mutation des formes de puissance et l’évolution des outils dont elles disposent génèrent de nombreuses inquiétudes. Par ailleurs, appréhender cet environnement mouvant, nécessite une réactivité accrue et un esprit conquérant pour s’imposer sur les nouveaux théâtres d’opération[3].

L’application numérique de la mondialisation remet en cause le premier droit : la liberté. Pour le citoyen, les frontières entre la transparence et la protection sont devenues poreuses et confuses. Pour l’entreprise, la protection de sa propriété intellectuelle est devenue un enjeu majeur qui doit être envisagé en priorité avant toute coopération nationale ou internationale. Pour tous, la guerre de l’image, aussi appelé « guerre de la réputation », est un enjeu permanent à prendre en considération.

Tous les acteurs de la puissance sont appelés à travailler de concert pour certains projets et en compétition sur d’autres. Il leur faut donc, pour s’adapter à ce monde à géométrie variable, accepter et intégrer cette nouvelle logique de partenaire-adversaire. Cela nécessite impérativement de développer des logiques de réseau de niveau individuel et de niveau collectif au sein de son activité.

Les théâtres d’opération ouverts par cette mutation de l’environnement informationnel sont multiples. Si les BRICS[4] font habituellement partie des enjeux, ils sont moins faciles à pénétrer que d’autres pays dont les champs matériels et immatériels sont entièrement à reconstruire. Ainsi tous les pays en crise ou en situation post-crise qu’elles soient humanitaires ou climatiques offrent à l’acteur qui y investit une formidable plateforme d’expansion de ses idées, de sa culture, de ses conceptions juridiques ou de ses normes.


Forces et faiblesses de la France

Dans la bataille de l’influence que se livrent au quotidien les acteurs de l’information, la France dispose d’atouts qui peinent à contre balancer des faiblesses structurelles importantes.

Le principal atout de notre pays est la remarquable somme d’expertises dont elle dispose : une très bonne recherche, de grandes entreprises et de très nombreuses PME. Cependant la coopération entre ces protagonistes n’est pas, lorsqu’elle existe, engagée aussi loin que nécessaire. De surcroît développer une intelligence collective impliquant des acteurs disposant d’approches différentes mais complémentaires (ONG/Etat – Etat/PME,…) est indispensable.

L’optimisation des réseaux actuels est aussi un prérequis pour gagner la bataille informationnelle. Si des réseaux existent en France (anciens des grandes écoles, chambres de commerce et d’industrie,…) ils ne sont souvent que des sources d’information. Il faut donc les transformer en armes offensives et en faire des relais d’influence.

On retiendra comme axe majeur, pour parvenir à modifier ces deux lacunes, la sensibilisation des étudiants et des élèves des grandes écoles sur ces questions : agir sur les acteurs plutôt que sur les structures pour qu’ils soient à même d’apprendre à convaincre lorsqu’ils seront aux postes de responsabilité.



[1] La stratégie d’influence se définit comme l’art d’organiser et d’utiliser les capacités diplomatiques, économiques, informationnelles, militaires et socioculturelles en vue de servir les intérêts d’un État, d’un groupe d’États ou de la communauté internationale en agissant dans les champs psychologiques et cognitifs. In L’influence militaire en appui aux engagements opérationnels, le Concept interarmées (CIA) 3.10(A)_INFLUENCE(2012) du 31 mars 2012.

 


[2] L’intelligence économique consiste en la maitrise et la protection de l’information stratégique pour tout acteur économique. Elle a pour triple finalité : la compétitivité du tissu industriel, la sécurité de l’économie et des entreprises et le renforcement de l’influence de notre pays. Définition extraite du « référentiel de formation » publié en 2005 sous l’autorité de M. Alain Juillet, alors Haut Représentant du Premier Ministre pour l’intelligence économique

 

[3] Les théâtres d’opérations, sont les champs d’application de l’intelligence économique et des stratégies d’influence qui ont des perspectives de croissance importantes.

[4] Sigle désignant les grandes puissances dites  « émergentes » : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

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