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Histoire et Stratégies

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Intervention en gestion de crise : La France au Liban en 1860

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Par le Chef de bataillon Philippe Bignon

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« Vous partez pour la Syrie et la France salue avec bonheur une expédition qui n’a qu’un but, celui de faire triompher les droits de la justice et de l’humanité. » Phrase extraite d’un discours prononcé par l’empereur Napoléon III devant les 5° et 13° régiments de ligne au camp de Châlons le 7 août 1860. C’est honorés de partir châtier les coupables de crimes atroces, que les soldats de l’empire ont embarqué pour Beyrouth le 9 août 1860. Rattrapés par les pièges de l’intervention en gestion de crise, leur déploiement sera pourtant déterminant pour le retour à la paix et l’influence durable de la France au Proche-Orient…

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Au printemps 1860, l’empire ottoman, baptisé « l’homme malade de l’Europe », tente de se réformer sous la pression des puissances européennes, mais fait face à de violents troubles confessionnels entre druzes et chrétiens maronites dans la montagne du Mont-Liban, alors placée sous l’autorité de Constantinople. 8000 maronites sont massacrés par des druzes, 50000 personnes sont déplacées, 300 villages sont incendiés… telle est la situation que doivent affronter 6000 soldats français dans le climat délétère du déclin de la Sublime Porte[1] et de la concurrence stratégique franco-britannique dans la région. Dans cet exemple historique de la première intervention en gestion de crise moderne, tous les ferments des difficultés rencontrées dans les opérations contemporaines sont déjà présents. Outre le retour à la paix et l’instauration de nouvelles institutions, la combinaison des efforts politiques, diplomatiques, informationnels, économiques et militaires de la France lui aura permis d’ancrer sa présence au Proche-Orient. C’est cette combinaison qu’il s’agit aujourd’hui de préserver pour pouvoir agir sur la scène internationale !
« Souvent intra-étatiques, ces situations de violence, que l’on dénomme « crises », trouvent leur origine dans des tensions confessionnelles ou interethniques. »[2] Les exemples récents d’interventions françaises, dans un tel cadre ne manquent pas - Tchad (2007), Côte d’Ivoire (2011), Lybie (2011), Mali et Centrafrique (2013). Conscients de la complexité de telles interventions, menées dans un environnement souvent compliqué, au milieu des populations et sous forte pression médiatique, les armées occidentales et les organisations internationales (Union Européenne, OTAN) ont tenté de les modéliser pour mieux préparer leurs outils diplomatiques et militaires.

Environnement complexe, pression médiatique et mandat international restrictif… tel est le cadre de l’action.
L’intervention se déroule dans le contexte complexe d’une crise confessionnelle qui a germé dans un environnement propice. En effet, le Mont-Liban, province autonome de l’empire ottoman, est alors divisé en deux caïmacamats[3]. Dans le caïmacamat du sud sous l’autorité des druzes, quelques villages importants mais enclavés, Deir-El-Kamar notamment, sont peuplés de maronites. Bien entendu, ces enclaves chrétiennes à la démographie et au développement économique dynamiques, sont les premières touchées par les massacres. Les druzes soutenus par la diplomatie britannique voient, en effet d’un mauvais œil, la réussite économique et sociale des maronites, soutenus par la France.
Si les réactions indignées se font rapidement entendre en Europe et en particulier en France, la souveraineté turque semble d’abord un obstacle infranchissable, d’ailleurs promu quatre ans auparavant par la diplomatie française elle-même, dans l’article IX du traité de Paris[4]. Les puissances européennes, y compris la Russie aux visées expansionnistes vers la mer Noire et les Balkans, s’engageaient alors à respecter la souveraineté de la Sublime Porte. Une intervention extérieure légitime nécessite donc une action diplomatique résolue pour infléchir le droit international.
Mais l’action diplomatique n’aurait sans doute pas suffi sans l’appui d’une force nouvelle sur la scène internationale : l’opinion publique.
Napoléon III, exprimant ses doutes quant à une intervention, dira lui-même dans une lettre à son ambassadeur à Londres : « Je ne puis résister à l’opinion de mon pays, qui ne comprendra jamais qu'on laisse impunis, non seulement le meurtre des chrétiens, mais l'incendie de nos consulats, le déchirement de notre drapeau, le pillage des monastères qui étaient sous notre protection. » Cité dans « Le Liban et l’expédition française en Syrie (1860-1861), Camille de Rochemonteix, Ed. Librairie Auguste Picard, 1921, p. 94.
La souveraineté ottomane passe au second plan, et pas seulement dans la presse catholique, derrière le devoir d’humanité qui impose au sultan de protéger ses sujets, minorités incluses. Par ailleurs, des massacres menés à Damas en juillet 1860 contre des chrétiens, dans un contexte certes différent (les auteurs sont musulmans, mais pas druzes) achève de convaincre sous la pression populaire, les puissances européennes, même les plus réticentes, Grande Bretagne en tête, de lancer une intervention dans la région.
Opportunément soutenu par l’opinion publique, le ministre des affaires étrangères, Édouard Thouvenel, après plusieurs mois de négociations internationales, obtient donc la signature d’un accord par la Grande Bretagne, la Prusse, l’Autriche, la Russie et l’Empire ottoman. En effet, le 3 août 1860, cinq mois après les événements, le concert des nations européennes s’entend sur le déploiement d’un corps expéditionnaire de 6000 hommes devant combiner son action avec les troupes turques, pour un mandat de six mois (qui sera finalement porté à 1 an) dans le but de ramener le calme et châtier les coupables dans la province. Légitimé par un mandat international teinté d’ambiguïté pour préserver les positions britanniques et ottomanes, la liberté d’action du général de Beaufort[5], désigné par Napoléon III pour prendre la tête de l’expédition, est réduite d’emblée.

Comment ? Pour quels résultats ?
La réponse française à ces crimes se veut volontariste. Le général de Beaufort galvanise ainsi ses troupes : « Défenseur de toutes les nobles et grandes causes, l’empereur a décidé au nom de toute l’Europe civilisée, que vous iriez en Syrie, aider les troupes du sultan à venger l’humanité indignement outragée. »

La RDIA-2011/002 Intervention en Gestion de Crise décrit trois phases dans ce type d’opération que l’on retrouve dans l’action entreprise par la France : la réponse initiale, la stabilisation et la normalisation[6].

La réponse initiale, dont l’objectif est généralement de porter un coup d’arrêt aux principales formes de violence, a été donnée trop tardivement pour limiter l’ampleur des massacres initiaux (mai-juin). Malgré ce retard, dû aux méandres diplomatiques, que les protagonistes baptisent « complot des endormeurs », en référence aux atermoiements intéressés de certains acteurs, on ne peut ignorer le rôle dissuasif que le déploiement français a joué, en limitant la vendetta chrétienne contre les druzes et surtout en évitant que de nouveaux crimes ne soient commis. En effet, quand les troupes débarquent le 16 août à Beyrouth, les affrontements ont cessé. Il reste au général de Beaufort à identifier et capturer les coupables en vue de leur passage devant la justice. À cet effet, l’opération de ratissage conjointe avec les troupes turques, qui débute le 25 septembre, repose sur un réseau de renseignement habilement formé dès l’arrivée du corps expéditionnaire selon l’expérience acquise en Algérie et combinant plusieurs types de sources (reconnaissances diverses, réseau diplomatique, informateurs locaux variés). L’intervention frappe pourtant dans le vide lors de son avancée dans la montagne libanaise, les bandes armées ayant pu passer entre les lignes turques complaisantes, censées former un butoir.
La deuxième phase, celle aujourd’hui qualifiée de stabilisation[7], a été en revanche un succès. Les protagonistes militaires ne perçoivent initialement pas l’intérêt de leur action de long terme après le coup d’épée dans l’eau donné le 25 septembre. Le général de Beaufort, frustré par la complexité du contexte et l’inaction strictement militaire, dira même à ses soldats avant leur rembarquement : « Puissions-nous nous retrouver bientôt sur un terrain meilleur, sur un terrain tout militaire, où nulle entrave ne viendra gêner notre liberté d’action ». C’est pourtant leur action de quadrillage, de participation à l’effort de reconstruction, de soutien logistique, bref leur participation au retour à la normale qui a permis aux villages rasés de reprendre vie avec le retour des personnes déplacées. En effet, dès le mois d’octobre, le général installe des compagnies en poste dans toute la région. Comme le souligne Camille de Rochemonteix[8] : « les soldats se firent maçons, serruriers et charpentiers », en complément de leur tâche de sécurisation, redonnant ainsi vie à une région dévastée[9].

L’approche globale en 1860 !
En complément de l’action déterminante des soldats français et grâce à la mobilisation des congrégations religieuses et des Français en général la stabilisation s’opère. L’aide humanitaire afflue, en effet, rapidement au Mont-Liban. L’œuvre d’Orient[10] collecte ainsi trois millions de francs et le gouvernement, grâce à une souscription nationale, lève un million de francs. Une commission centrale, présidée par le consul général, permettant de gérer l’aide humanitaire venue de France est créée à Beyrouth à l’initiative de l’abbé Lavigerie, pour coordonner les actions des différents intervenants civils et militaires, gouvernementaux et non-gouvernementaux. Divisée en six sous-comités déployés sur le territoire, la commission permet d’irriguer financièrement la montagne libanaise et inscrit l’action française dans le long terme.
La normalisation[11], dernière étape de la gestion de crise, est indispensable au retour de la paix à long terme. Elle comprend notamment le soutien au développement des institutions du pays hôte. Prévue par la convention de Paris du 3 août 1860, la commission internationale de Beyrouth, première institution internationale de l’histoire chargée de juger des actes commis dans un État souverain[12], est instituée pour enquêter sur les faits, juger les coupables, indemniser les victimes et créer les conditions politiques nécessaires à une paix durable. Placée sous l’autorité du représentant de la Sublime Porte, Ali Pacha[13], entourée de représentants des nations du concert européen, la commission contribue à l’apaisement. 43 cheikhs druzes condamnés à mort sont finalement exilés sous la pression britannique, quant au chef druze, Saïd Joumblatt, il meurt en prison, sa mort mettant un terme aux événements tragiques du printemps 1860 et ouvrant la voie au retour à la normale[14].
Cette phase est cependant marquée par le choc des intérêts stratégiques divergents des grandes puissances. L’action volontariste de la France demeure ainsi suspecte aux yeux de la Grande Bretagne (soutenant farouchement la communauté druze) et de la Sublime Porte qui voient dans le souci de protection des minorités, un prétexte à la création d’une entité chrétienne au Proche-Orient, favorable à la France.
Les puissances européennes parviennent finalement à la signature d’un protocole de compromis prévoyant « un Liban soumis à un pouvoir unique et chrétien » le 9 juin 1861. Il s’agit pour le sultan ottoman de nommer un fonctionnaire catholique non maronite à la tête de la nouvelle entité. Les avancées politiques et sociales rapidement réalisées par le premier titulaire de cette charge, l’arménien Daoud Pacha, avec le soutien de la France et progressivement de l’église maronite, contribueront à donner naissance au Liban moderne.

La France pourra-t-elle encore tenir l’engagement risqué de la gestion de crise ?
Les interventions en gestion de crise, hier comme aujourd’hui, sont par essence complexes et risquées.
Complexes, car elles nécessitent une parfaite coordination diplomatique et militaire, aux niveaux stratégique, opératif et tactique, notamment pour promouvoir la stabilité locale, tout en préservant l’intérêt national.
Risquées, car leur légitimité repose sur des bases instables telles que le soutien de l’opinion publique (l’opinion française sera bien vite, à nouveau, absorbée par la question romaine[15]) et la position de la communauté internationale notamment quant à l’interprétation du devoir d’humanité, dont la pureté des motifs est toujours mise en doute (les rapports seront dans le cas présent marqués par la défiance britannique vis-à-vis de l’influence française grandissante au Proche-Orient).
Si l’intervention française n’a pas permis une capture rapide des coupables d’atrocités, comme se l’imaginaient les soldats du corps expéditionnaire, elle a néanmoins permis le retour à la vie normale dans les montagnes libanaises, l’instauration d’un nouveau régime plus indépendant du pouvoir ottoman, efficace et favorable aux intérêts stratégiques de l’Hexagone. La présence militaire, quant à elle, a plus spécifiquement donné à la France un poids dans la crise, auquel aucune des nations engagées ne pouvait prétendre. Dissuasive par nature, elle a facilité l’entretien d’un réseau de renseignement et d’influence indispensable à une stratégie de sortie de crise favorable.
Disposer, comme c’est encore le cas de la France, d’un réseau diplomatique suffisamment influent et des forces armées adaptées pour mener ce type d’action est un atout dont peu de nos partenaires peuvent se prévaloir. Comme en atteste la gestion des crises récentes en Afrique, c’est bien la complémentarité des outils diplomatiques et militaires qui rend crédible l’initiative politique sur la scène internationale. C’est elle qui permet d’obtenir mandat des Nations Unies, de bâtir des coalitions internationales et plus généralement de fédérer les initiatives pour créer un environnement favorable au retour à la paix.
Perdre l’un de ces leviers reviendrait à renoncer à peser significativement sur l’issue des crises internationales.


[1] La Sublime Porte est l’appellation diplomatique couramment utilisée pour désigner l’Empire Ottoman. L’expression désignait initialement la porte monumentale à l’entrée du palais du sultan.
[2] Intervention en Gestion de Crise (GdC), réflexion doctrinale interarmées RDIA-2011/002, disponible sur les sites internet et intradef du Centre Interarmées de Concepts de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE).
[3] Entités administratives mises en place sous l’impulsion turque et internationale en 1842 et mettant fin à l’émirat du Liban. Au nord un caïmacamat maronite et au sud un caïmacamat druze sont ainsi créés.
[4] Le Traité de Paris : Le traité du 30 mars 1856, met fin à la guerre de Crimée (1853-1856). Entré en vigueur le 16 avril, il prévoit la neutralité de la mer Noire, y interdit la navigation de navires de guerre ainsi que la construction de fortifications.
[5] Né en 1804, Saint-Cyrien, Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul participe à l’expédition d’Alger en 1830 puis est affecté à plusieurs reprises en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Placé dans une position inconfortable par la complexité de la convention du 3 août 1860. Son action politico-militaire sera jugée, par certains, trop timorée à l’égard des Turcs.
[6] Cf. chapitre 1, paragraphe 103.
[7] « Opération de stabilisation au niveau tactique : Ensemble d’actions tactiques de sécurisation pouvant se dérouler concomitamment à des actions de combat, voire des actions à caractère humanitaire. » Glossaire interarmées de terminologie opérationnelle (GIATO), p. 103, disponible sur les sites internet et intradef du Centre Interarmées de Concepts de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE).
[8] Le Liban et l’expédition française en Syrie, Père Camille de Rochemonteix, Librairie Auguste Picard, 1821, p. 123. 
[9] Les récoltes du printemps avaient, par exemple, été pillées ou détruites.
[10] Association catholique créée en 1856, à l’initiative d’un groupe de laïcs pour venir en aide aux enfants du Liban.
[11] « Normalisation : Dans le domaine opérationnel, phase finale d’une opération, débutant une fois effectué le transfert de responsabilité vers l’autorité civile. » GIATO, p. 97.
[12] Genèse du Liban moderne 1711-1864, Antoine Charif Sfeir, Ed. Riveneuve, 2013, p.382.
[13] Voir encadré page précédente.
[14] Une analyse détaillée des sanctions et leur lecture politique est faite dans « Devoir d’intervenir ? L’expéditions humanitaire de la France au Liban, 1860 », Yann Bouyrat, Ed. Vendémiaire, 2013.
[15] Controverse politique relative au rôle de Rome, siège du pouvoir temporel du pape mais aussi capitale du royaume d’Italie.
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