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Histoire et Stratégies

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Jean GUITTON

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Par Monsieur Martin MOTTE

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Une fois n’est pas coutume, le penseur militaire d’aujourd’hui n’est pas un soldat de métier mais le philosophe catholique Jean Guitton. Son intérêt pour la stratégie ne tient pas seulement au fait qu’il grandit durant la Première Guerre mondiale et passa la Seconde dans un camp de prisonniers en Allemagne, mais plus encore à son amitié de trente ans avec le général Weygand, disciple de Foch et dépositaire de sa pensée. C’est donc à bon escient que le général de La Chapelle, en 1952, demanda à Guitton de venir parler devant les élèves de l’École de Guerre. L’expérience déboucha en 1969 sur un volume intitulé «La pensée et la guerre» . Dans sa préface, Guitton explique ses motivations: «La politique, la stratégie ne sont que des moyens pour rapprocher l’homme de sa fin ultime qui est la possession de la vérité et du bonheur»; or, comme c’est précisément de cette fin que traite la philosophie, elle ne peut jeter un voile pudique sur la guerre: «L’art de faire la guerre est une technique qui, malgré le mal de la mort qu’il manie, vise un bien, préserver une nation de cet échec radical que serait la perte de son indépendance». Mais si le philosophe a beaucoup à apprendre du stratège, la réciproque n’est pas moins vraie. D’une part en effet la stratégie, sur son versant théorique, est tributaire des méthodes intellectuelles développées par la philosophie. D’autre part la philosophie conditionne indirectement la pratique guerrière, puisque «la distinction des moyens admis et des moyens interdits dans la guerre suppose une métaphysique». Ce point avait déjà été vu de Platon, mais l’apparition de l’arme atomique, et avec elle la possibilité d’un «suicide réciproque» de l’humanité, lui donnent une importance cruciale. Dans le même temps, la guerre psychologique connaît un essor sans précédent. Or, la psychologie est l’un des domaines traditionnels de l’investigation philosophique. Les défis de la modernité obligent donc philosophie et stratégie à converger en ce que Guitton propose d’appeler une «métastratégie».

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Hitler, la révolution et la guerre



La première des quatre études dont se compose le livre est une conférence prononcée par Guitton en mai 1940. Partant du principe que «la connaissance de l’adversaire» est la base de toute stratégie, il se penche sur le cas Hitler, «homme magnétique, médium, derviche». La misère intime du Führer, son absence «de vie personnelle, de vie intérieure», font de lui un véritable «sismographe des âmes»: porte-parole des instincts grégaires, «il est l’homme-foule, l’Allemand inconnu, le soldat inconnu ressuscité», celui auquel peut s’identifier tout un peuple réduit à l’état de masse en fusion. Lui-même en est parfaitement conscient et avoue qu’il a emprunté sa «stratégie psychique» aux bolcheviks. En effet, bien que fondés sur des principes opposés, le national-socialisme et le bolchevisme poursuivent le même but, la révolution, avec les mêmes méthodes, la propagande et la subversion. Ces méthodes aussi anciennes que la guerre ont gagné en importance depuis l’avènement du suffrage universel, car dès lors que le peuple est réputé souverain, sera le véritable souverain celui qui, moyennant un matraquage médiatique de tous les instants et l’exploitation des plus obscures pulsions, réussira à se faire passer pour la volonté incarnée du peuple.

À la «stratégie psychique» dirigée vers l’opinion intérieure répond une «stratégie psychique» tournée contre l’ennemi extérieur. «La propagande commence par dissocier les forces adverses. Puis, le moment venu, intervient le coup de surprise. L’armée se montre partout à la fois. Il s’agit d’une opération en quelque sorte chirurgicale avec anesthésie préalable». Ces deux étapes sont l’analogue politico-militaire du couple tactique fixation-exploitation. Hitler anesthésie ses adversaires en se réclamant de leurs propres valeurs (le principe des nationalités et le pacifisme), en utilisant leurs dissensions diplomatiques et en entretenant dans leur sein des cinquièmes colonnes, puis la Wehrmacht opère le patient. Quant à la stratégie militaire nazie, elle réussit en raison de son caractère hérétique: professant que «c’est toujours l’impossible qui réussit et c’est le plus invraisemblable qui est le plus certain», Hitler n’hésite pas à s’affranchir des dogmes stratégiques les mieux établis. Ainsi a-t-il débarqué en Norvège sans avoir la maîtrise de la mer, mouvement que les Alliés n’ont pu contrer précisément parce qu’une telle audace leur semblait impossible. Ici encore, c’est l’effet psychique de sidération qui assure le succès.

En stratégie comme en politique, Hitler est donc un révolutionnaire. Mais, note Guitton, «il existe deux types de révolutionnaires, selon qu’on se propose un but fini ou un but infini». C’est ce qui distingue Napoléon et Hitler: le premier était certes mégalomane, mais son sens de l’État, c’est-à-dire du fini, agissait comme un élément modérateur, raison pour laquelle il put fonder une constitution, un code civil, etc... Au contraire, Hitler est tout entier lancé à la poursuite d’objectifs illimités, «le bouleversement universel, la domination du monde». Il ne peut donc rien fonder, «car il est davantage un mystique révolté, une intelligence révolutionnaire, ayant une action annihilatrice».

Ici, Guitton pose implicitement une idée qu’il explicitera plus loin dans son livre: la rationalité stratégique consiste à proportionner les moyens et les objectifs. Mais on ne peut proportionner que des grandeurs finies. Se fixer des objectifs infinis, c’est donc nécessairement sortir de la rationalité stratégique. Aussi, suggère Guitton, les succès de Hitler sont précaires. Sa «stratégie psychique» repose exclusivement sur le mensonge intérieur et sur le bluff extérieur, qui ne peuvent être efficaces qu’à court terme. «En longue durée, l’erreur n’a pas d’avenir. Car l’esprit est fait pour connaître ce qui est conforme à la raison et l’expérience de ce qui est vrai». Un jour viendra par conséquent où les Allemands n’écouteront plus la propagande nazie et où les Alliés ne se laisseront plus sidérer par l’audace démentielle de Hitler, qui se retournera inéluctablement contre lui.

Les événements ont confirmé les intuitions philosophiques de Guitton. Non seulement les mensonges du Führer ont progressivement perdu leur efficacité, mais ils ont rongé sa propre lucidité: en 1945, il n’était plus qu’un drogué déplaçant sur la carte des divisions réduites en fait à l’équivalent d’un bataillon et ne pouvant matériellement pas recevoir ses ordres. Sa fin confirme une remarque de Liddell Hart que Guitton reprend dans sa préface: «Quiconque prend l’habitude d’escamoter la vérité dans l’intérêt de l’action immédiate voit s’altérer la rigueur de sa pensée». La stratégie étant la traduction en actes d’une politique, le nihilisme politique ne peut mener qu’au néant stratégique.


L’art de penser et la conduite de la guerre



Le deuxième essai reprend comme les suivants l’enseignement de Guitton à l’École de Guerre. Il vise à élucider le «rapport secret entre les méthodes de l’homme de guerre et les méthodes de l’homme de pensée», rapport dont témoigne notamment Descartes puisque «le père de la philosophie française était à la fois un philosophe et un soldat».



Deux erreurs guettent classiquement les penseurs: la première consiste à systématiser trop vite, au mépris du réel, la seconde à se perdre dans les détails d’un seul problème. Ces deux erreurs contiennent chacune une part de vérité. La seconde a raison de se concentrer sur un seul problème, car cela évite la dispersion intellectuelle. Encore faut-il avoir choisi un problème central, un problème qui par contiguïté éclaire tous les aspects de l’existence, et l’envisager dans sa signification la plus haute, non dans ses détails contingents. En cela on rejoint l’ambition généralisante de la première méthode, mais on la rejoint à partir du réel et non de postulats a priori. Autrement dit, la saine pensée est celle qui distingue l’universel à même le particulier, mais un particulier significatif. Trouver le bon «point d’application», dit Descartes, c’est là «toute la méthode».



On voit immédiatement la parenté avec la stratégie, qui cherche à identifier le centre de gravité de l’ennemi, le point dont la rupture fera tomber l’ensemble de son dispositif. «Le stratège conseille d’attaquer l’armée des adversaires alliés au point de jonction de leurs deux forces; de même dans la bataille dont l’objectif est la vérité. C’est par les jonctions, les liaisons et les jointures que nous discernons le mieux les dessous des choses et leur substructure et leur essence».



Pour Guitton, l’analyse du réel procède essentiellement par «trois ascèses», «unir, dissocier, surmonter», ou encore affirmation-négation-conciliation, ou encore thèse-antithèse-synthèse. «Cette méthode royale n’est pas une méthode parmi d’autres méthodes, mais LA MÉTHODE même de la pensée», la dialectique qui épouse la structure du monde et de l’esprit humain, celle qu’on voit à l’œuvre chez les néo-platoniciens comme dans la Trinité chrétienne.



Premier temps: unir, c’est-à-dire poser l’affirmation ou la thèse qui va donner son unité à toute la suite du processus. Son analogue militaire est la mission, le «De quoi s’agit-il?» de la méthode popularisée par Foch. En se reposant cette question à chaque étape du raisonnement tactique, l’officier sera assuré de ne pas perdre de vue son objectif. Là est «l’unique nécessaire», «le point d’application» à ne pas confondre avec l’inessentiel, c’est-à-dire les moyens. «On se prépare ainsi au sacrifice. Qu’est-ce en effet que le sacrifice, sinon l’opération par laquelle nous acceptons de voir disparaître certains de ces moyens, ou de les modifier radicalement? Le but importe seul et il ne dépend pas nécessairement de tel ou tel moyen: tout moyen est contingent, provisoire et variantable».



Par quoi l’on est déjà entré dans le deuxième temps, celui de la séparation, négation ou antithèse. L’intention initiale, unique et simple en elle-même, s’y heurte à la complexité du réel, qu’elle doit surmonter pour arriver à la synthèse. Il faut donc décomposer le problème en opérations successives. Ici encore on relève la parenté entre la méthode cartésienne et la méthode militaire. «L’idée de diviser une tâche “en autant de parcelles qu’il se pourrait pour la mieux résoudre” est peut-être chez Descartes issue de son passage dans les camps: car de tout temps, l’armée divise, elle sectionne et l’espace et le temps, elle apprend à répartir les devoirs, si bien qu’elle appelle “division” la principale de ses “unités”». Par exemple, «l’idée simple de manœuvre» se décompose en stratégie et en tactique.



La dialectique du philosophe consiste donc à poser une thèse, puis à l’éprouver en se suscitant mentalement un contradicteur, puis à intégrer l’affirmation et la contradiction en un accord supérieur. Mais le militaire a ici un avantage sur le philosophe: il n’a pas à imaginer un contradicteur, il en a un bien réel en la personne de l’ennemi. La négation, l’antithèse n’est pas pour lui une fiction, mais une volonté et une force agissantes, réagissantes. «À la thèse correspondent notre situation et notre intention propres. À l’antithèse correspondent la situation et l’intention de l’adversaire». La synthèse consiste dès lors à «créer un déséquilibre qui vous soit favorable».



Dans les opérations militaires, l’antithèse se concrétise généralement sous la forme de la surprise. Le bon général est par conséquent celui qui possède «la faculté du contre-aléatoire», laquelle suppose entre autres l’existence de réserves permettant de repousser une attaque imprévue, de colmater une brèche, d’exploiter une fenêtre de vulnérabilité dans le dispositif adverse, etc... Grâce à cette réserve, le général peut «créer l’événement, qui est au fond la négation de la négation».



En conclusion, Guitton n’esquive pas l’objection des empiristes: comment de si hautes spéculations peuvent-elles aider le chef pris dans le feu de l’action? Il la réfute en citant Foch, auquel on demandait un jour si l’acquis de ses études stratégiques l’avait jamais aidé à résoudre un problème militaire concret: «Nullement», répondit-il, «mais cela me donne confiance». Le chef ne peut guère en effet reprendre étape par étape la méthode dialectique, puisqu’il lui faut le plus souvent décider dans l’instant. Mais comme le disait Napoléon, sa décision sera d’autant plus juste qu’il aura profité du temps de paix pour étudier à fond la guerre en suivant cette règle d’or du travail intellectuel. Car alors il se sera assimilé les principes de la stratégie, dont l’application lui sera devenue instinctive.


La pensée hégélienne et la conduite de la guerre



Les cours de Guitton à l’École de Guerre eurent pour toile de fond la Guerre froide, qui fut ultimement une lutte entre la philosophie marxiste et la philosophie spiritualiste. Aussi le Général de La Chapelle lui avait-il demandé d’élucider la stratégie marxiste dans ses rapports avec l’hégélianisme, dont le marxisme n’est que la version de gauche. C’est l’objet du troisième essai, fondé sur la conviction qu’«il existe une correspondance, mal définissable mais bien réelle, entre la philosophie prédominante d’une nation à une époque donnée et les méthodes qu’elle applique aux techniques, fût-ce la stratégie».



Pour Platon, la dialectique est un mode d’investigation du monde débouchant sur une réalité transcendante, la vérité divine, dont les phénomènes d’ici-bas ne sont que des reflets à tout jamais imparfaits. Pour Hegel au contraire, la dialectique se confond de bout en bout avec le processus historique. Son terme n’est donc pas transcendant mais immanent: il se réalise intégralement dans la politique. Marx en tire les conséquences en écrivant que la philosophie vise moins à comprendre le monde qu’à le transformer. La dialectique s’identifie chez lui à la lutte des classes, confrontation entre une thèse, l’exploitation de l’homme par l’homme, et une antithèse, le soulèvement des opprimés, se résolvant en une synthèse, l’égalité entre les hommes.



L’hégélianisme et le marxisme sont des messianismes sécularisés, puisqu’ils transfèrent à l’homme et à l’histoire la vérité que Platon accordait à Dieu seul. Marx en déduit fort logiquement que le paradis – la société sans classes – peut être atteint sur cette terre. Il ne peut même être atteint que là, puisqu’il n’existe pas d’autre monde. La dialectique hégéliano-marxiste aboutit donc à une confusion du spirituel et du temporel. Elle repose par ailleurs sur «des concepts contraires l’un à l’autre» alors que la tradition philosophique classique envisageait plutôt des «concepts complémentaires l’un de l’autre». Au cœur de la vision hégéliano-marxiste du monde, il y a en somme «un conflit radical et nécessaire».



Cette conception favorise «l’idée que la guerre est la loi permanente» des relations humaines et «qu’il ne faut pas s’en surprendre, ni même travailler à la diminuer, puisque le bien suprême ne peut sortir que de l’extrême opposition». Elle rejoint en cela le darwinisme social, qui transpose à la politique l’idée de lutte pour la vie (Marx avait d’ailleurs été fort intéressé par les conceptions de Darwin). Il y a là une rupture majeure d’avec la conception antérieure de la guerre comme «ordalie», comme confrontation «parenthétique et conventionnelle» encadrée en amont par le rituel de la déclaration de guerre et en aval par celui du traité de paix. Avec l’hégéliano-marxisme, «tout, à certains égards, est guerre, même la paix», d’où la notion de «guerre froide».



De ce fait, les soviétiques ont pris l’avantage dans la définition d’une stratégie du temps de paix. Lorsqu’un rapport de forces défavorable leur interdit de faire parler la poudre, ils jouent la carte de la lutte des classes ou de «l’offensive de la paix» par le relais des mouvements pacifistes occidentaux, comme Hitler l’avait fait pendant la «drôle de guerre». À son instar en effet, ils ont admirablement compris «la prévalence du résultat psychique, l’importance fondamentale du facteur humain» que l’on peut manipuler par la propagande. L’une de leurs méthodes favorites consiste à culpabiliser l’adversaire de manière à lui faire baisser la garde sans combats.



Mais les parentés entre la stratégie hitlérienne et la stratégie soviétique jettent le doute sur cette dernière, dont l’efficacité à court terme n’est pas nécessairement gage de victoire à long terme. Guitton récuse la prétention hégéliano-marxiste à élucider et à piloter intégralement les lois de l’histoire, tâche qui excède la raison humaine. Cette prétention est certes un formidable outil de propagande, mais elle ne produit au fond qu’«une connaissance inférieure, artificielle et illusoire» détournant l’homme de «la recherche ouverte, désintéressée, laborieuse du réel, toujours complexe, multiforme, inattendu». Elle aboutit donc à «primariser l’intelligence», ce qui «à la longue ne peut avoir que des effets nocifs, puisque l’esprit doit se soumettre à la réalité et non pas soumettre la réalité à ses lois».



En outre, la dialectique hégéliano-marxiste a des conséquences morales désastreuses, car elle permet de «diviniser tel état de fait ou de force, en assurant que cet état a une valeur secrète comme moment nécessaire d’une évolution nécessaire dans une Histoire nécessaire». Or «une méthode qui nie pratiquement les Valeurs ultimes ne peut pas longuement réussir», mais se désigne tôt ou tard à la réprobation universelle. Vingt ans après, de fait, la chute du mur de Berlin scellait la fin du système soviétique, mort de son autisme et vomi par tous ceux qui gémissaient sous son joug.



On se tromperait lourdement en n’attribuant plus aux analyses de Guitton qu’un intérêt historique, car outre que le cadavre du communisme bouge encore, d’autres messianismes dévoyés sont et seront toujours à l’œuvre. L’islamisme, par exemple, procède lui aussi d’une confusion entre le temporel et le spirituel en ce qu’il prétend réaliser sur terre le royaume des cieux. Comme l’hégéliano-marxisme, il ne pense pas la politique dans sa finitude mais en fait le théâtre d’un jihad à mort entre deux principes radicalement incompatibles, dont l’enjeu est la domination du monde entier. Force est malheureusement de constater que les États-Unis lui ont emboîté le pas: leur prétention messianique à imposer partout la démocratie n’a fait que renforcer l’islamisme. Quant au capitalisme débridé, ses liens historiques avec le darwinisme social pérennisent l’idée que la vie n’est qu’un interminable combat. La leçon de Guitton garde donc toute son actualité: «Dans un monde sans croyances et sans valeurs communément admises, la guerre risque de devenir un phénomène déréglé sans commencement déclaré, sans terme signifié, sans contrôle et sans lois».
Philosophie de la dissuasion à l’ère nucléaire



Dans son dernier essai, Guitton s’attaque à la stratégie nucléaire, dont il tente de préciser le sens par comparaison avec la stratégie classique. Comme l’a montré Clausewitz, toute stratégie a pour objet de «compenser l’écart» entre l’intention initiale du général et la réalité imprévisible des événements. Elle y parvient subjectivement par le biais des forces morales, qui permettent de tenir face à l’adversité, et objectivement par des «dispositions contre-aléatoires» telles que l’existence de réserves ou la possibilité de se replier. Aléas et contre-aléas peuvent et doivent être appréhendés à travers le calcul des probabilités, qui constitue donc le cœur de la stratégie. Le stratège calcule le probable pour ne pas être surpris et ruse pour «altérer chez l’ennemi le calcul du probable», c’est-à-dire pour le surprendre.



Le probable n’est pourtant pas certain, de sorte que la décision stratégique reste toujours un pari. Selon Guitton, «l’art du pari est d’annuler le risque en prenant le temps pour allié». Un pari bien combiné offre en effet deux issues: soit le succès immédiat, soit un revers qui ne compromet pas un succès ultérieur, ou mieux qui le favorise. Ainsi le général battu qui fait retraite multiplie-t-il «les chances de voir l’adversaire s’épuiser en prolongeant ses lignes de ravitaillement» tandis que lui-même raccourcit les siennes, c’est-à-dire se renforce. En ce cas, le poursuivant va «de victoire en victoire jusqu’à la défaite», le poursuivi «de défaite en défaite, jusqu’à la victoire».



Mais les choses changent avec l’apparition de l’atome. «La stratégie nucléaire ne dispose pas de report à l’avenir. Elle n’est pas un jeu sur les longues durées. Les guerres presse-boutons pourraient durer un quart d’heure», et un pari perdu y aurait des conséquences irrémédiables. Guitton se tourne donc vers le philosophe par excellence du pari, Blaise Pascal, mathématicien de génie qui développa le calcul des probabilités à propos des jeux de société et théologien qui l’appliqua ensuite au Salut, équivalent dans l’Au-delà du gain au jeu ici-bas. La différence est que ce dernier est un enjeu fini et le Salut un enjeu infini. Or, «les problèmes de pari se modifient du tout au tout si j’introduis dans le pari une quantité infinie». Les libertins auxquels s’adresse Pascal savent fort bien hasarder leur argent au jeu lorsqu’ils ont une chance raisonnable de gagner une somme supérieure, mais refusent de réfréner leurs instincts déréglés en prévision d’un Salut hypothétique. Pascal y voit une étrange inconséquence, car «s’il y a l’infini à gagner ou à perdre et le fini seulement à hasarder, alors il est raisonnable de donner le fini pour espérer l’infini».



La bombe atomique est justiciable du même raisonnement, quoiqu’en sens inverse. Avec elle en effet, ce n’est plus l’infini positif du paradis mais «l’infini négatif» de l’annihilation totale qui s’introduit dans le calcul. «Et il entraîne l’abolition de ce pour quoi on fait tant de guerres. Le jeu n’en vaut plus la chandelle. La guerre devient le type éclatant et indéniable de l’aberration». Jusque-là, l’erreur stratégique par excellence était de se fixer des buts infinis, puisque tous les moyens étaient finis; ce fut, on l’a vu, le péché originel de l’hitlérisme. La bombe atomique renverse les données du problème: «Nul but de guerre, nul espoir de victoire ou de conquête, dès qu’on emploie le moyen infini, qui détruit toute fin».

C’est pourquoi la stratégie nucléaire ne peut tendre qu’à la dissuasion. Mais celle-ci repose sur un paradoxe: elle n’est crédible que si l’adversaire pense que je peux sortir de ma posture dissuasive. S’il est certain que je bluffe, il ne se laissera pas dissuader. «Pour que la guerre absolue n’ait jamais lieu, il faut qu’elle puisse avoir lieu à tout instant». Aussi la dissuasion ne doit-elle en aucun cas être considérée comme une garantie définitive contre le risque de guerre. D’ailleurs, en dévalorisant la guerre conventionnelle, elle stimule le recours à la «petite guerre», moyen de contourner la dissuasion en restant théoriquement sous le seuil nucléaire, mais qui peut déclencher une ascension aux extrêmes conduisant à ce seuil. Le risque est encore plus grand avec les armes bactériologiques, également mentionnées par Guitton, car «à partir du moment où la guerre n’est plus une ordalie soumise à des conventions, toute forme d’extermination est possible».



Enfin, la dissuasion nucléaire ne peut fonctionner qu’entre partenaires décidés à ne pas se suicider. «Mais supposons qu’intervienne un troisième partenaire qui n’admette plus ce postulat tacite, soit parce qu’il désire la mort, soit parce qu’il croit à une chance d’obtenir l’infini. Une police peut protéger un chef d’État dans tous les cas, sauf si l’assassin a fait le sacrifice de sa vie. On ne peut se protéger contre Ravaillac». Guitton tente de définir le profil de ce perturbateur. Il peut s’agir d’un pays menacé de surpopulation, n’ayant le choix qu’entre «la mort par la faim et la fin par la mort», voire pouvant espérer conserver au terme de la guerre nucléaire un restant de population suffisant pour conquérir toute la planète. Il peut aussi s’agir d’acteurs ayant sombré dans le nihilisme, car si «l’existence est absurde», grande est la tentation «de se réfugier dans le néant et d’y entraîner les autres».



Guitton ne met aucun visage sur le premier perturbateur, mais il songe manifestement à la Chine. Pour le deuxième, il se réfère explicitement au vide de valeurs qui mine la jeunesse occidentale et qu’a révélé la crise de mai 1968. Le propos demande à être actualisé, mais il n’est pas dépassé: la faim rôde toujours sur notre humanité, où par ailleurs les armes de destruction massive se démocratisent, et les mises en garde de Guitton contre les conséquences du nihilisme occidental n’étaient pas vaines, comme le confirment les carnages récurrents commis par des adolescents dans leurs lycées ou l’attentat au sarin dans le métro de Tokyo. L’islamisme, quant à lui, combine ces deux ordres de problèmes: à la base, il recrute dans des milieux tellement déshérités que l’attentat-suicide y apparaît comme un moindre mal, surtout s’il donne directement accès au paradis (caricature démoniaque du pari de Pascal); au sommet, il reflète sans doute moins les certitudes religieuses de ses idéologues que les doutes d’un islam de plus en plus battu en brèche par la modernité. Comme chacun sait, la jeunesse de Ben Laden a eu pour cadre l’Occident soi-disant libéré des années 1970… Non, le livre de Jean Guitton n’a malheureusement rien perdu de son actualité.



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