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Histoire et Stratégies

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Jeanne d’Arc, chef de guerre

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CBA TRITSCHER Christophe

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L’histoire de la libératrice d’Orléans est connue dans ses grandes lignes, mais ses réelles qualités militaires ne sont guère étudiées. Elles sont cependant richesd’enseignements, pragmatiques et encore d’actualité. Jeanne d’Arc met ainsi enœuvre dès le XVe siècle des principes de la guerre qui ne seront formalisés que plusieurs siècles après.

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Jeanne d’Arc, chef de guerre (1)

2012 fût l’année du 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc (6 janvier 1412). A cette occasion, tout a été dit et redit sur son épopée et sur sa fin tragique.

Tout ? Pas vraiment, car si l’histoire de la libératrice d’Orléans est connue dans ses grandes lignes, ses réelles qualités militaires ne sont guère étudiées. Elles sont cependant riches d’enseignements, pragmatiques et encore d’actualité.

Ainsi, à travers l’étude de ses compétences techniques et tactiques lors de la campagne de la Loire, se révèle l’aspect de « chef de guerre » de Jeanne d’Arc, titre que lui donna le futur Roi Charles VII le 20 avril 1429. 
 
1. Les préparatifs : 

Au XVe siècle, il n’y avait guère de tactique ou de stratégie en vigueur dans les armées européennes. Les rares théories en cours assuraient la victoire à la troupe la plus nombreuse et la mieux équipée, possédant des positions intelligemment disposées et fortifiées, tels les Anglais au siège d’Orléans.

Jeanne d'Arc créa une théorie de la guerre dont les principes généraux étaient :
- L'unité de commandement.
- La coordination des différentes armes entre elles.
- L'économie des forces.
- La surprise.
- La libre disposition des forces.
- La sûreté.
- L'exploitation du succès.

Aucun de ces principes n'a perdu de sa valeur à notre époque. Ce sont les mêmes qui régissent l'art militaire au XXIe siècle.

Elle se garda cependant bien d'en tirer des règles immuables, parce qu'elle eut l'inspiration qu'à la guerre, il n'y a que des cas particuliers, où les données du problème sont, constamment, variables, et, par conséquent n'ont qu'une valeur relative.

Novatrice mais surtout pragmatique en matière de théories de la guerre, Jeanne se montre de plus judicieuse dans le choix de son état-major. Elle le veut réduit, mobile (contrairement aux usages du temps) et ceci afin de s’assurer toute sa liberté de mouvement si utile au point de vue tactique.

Elle s’entoure de chefs dont elle a su immédiatement apprécier la valeur mais ils lui sont subordonnés: elle sera véritablement le commandant en chef.

Grâce à sa connaissance aigüe de la stratégie, elle s’impose d’emblée lorsqu’elle présente son plan de campagne: Orléans et Compiègne, le premier au sud de Paris, le second au nord, symétriquement situés par rapport à la capitale, sont particulièrement précieux de par leur situation stratégique, tout autant que par les puissantes ressources qu'ils renferment.

Orléans et Compiègne seront donc les deux objectifs initiaux à atteindre par son armée. Paris sera l'objectif final.

En conséquence, la campagne va se diviser en deux parties:
1° La campagne de la Loire: opérations autour d'Orléans.
2° La campagne de l'Oise : opérations autour de Compiègne.
 
Pour les grands chefs ce programme semble irréalisable. Mais Jeanne a la solution.

Elle prescrit de faire appel à tous les Français restés fidèles à leur roi légitime. En réalité, elle décrète la mobilisation générale, chose absolument contraire aux mœurs du temps. Sa bonne grâce, le sens invraisemblable des choses de la guerre dont elle fait preuve enthousiasment ses lieutenants. Dès ce moment, ils vont devenir ses meilleurs recruteurs d'hommes. L'enthousiasme devient général.

Les caisses royales sont vides pour survenir aux frais de la campagne. A l'appel de Jeanne, les chevaliers vendent leurs biens et en versent le produit au Trésor.

Et, pendant que tout cela s'organise, Jeanne agit de son côté, sans souci de popularité, de plaire ou de déplaire.

A cette époque, les Grands Seigneurs étaient très pointilleux au sujet du commandement de leurs troupes personnelles. En dehors de l'autorité royale, ils admettaient difficilement l'ingérence de tout autre chef dans leurs affaires particulières. Jeanne ne l'entend pas de cette oreille-là; elle impose immédiatement son autorité, autrement dit : le commandement unique.

Ayant résolu les problèmes d’effectifs, de financement et de commandement, elle va ensuite réorganiser l’emploi des diverses composantes de sa troupe.

L'armée, avec ses armures massives et ses chevaux bardés de fer, n'a aucune mobilité. Elle va l'alléger considérablement.

Ce qu'elle veut, c'est une armure légère, permettant au cavalier de combattre à toutes les allures et aussi bien à pied qu'à cheval. Elle n'admet pas que le cavalier soit cloué sur sa monture par une pesante carapace ou que, tombé à terre, il ne puisse plus se relever.
Elle sépare l'artillerie lourde de l'artillerie légère et donne à cette dernière une application qu'elle n'avait jamais connue jusqu'à ce jour : la contre-batterie (2).

Elle crée le train des équipages.

Elle rétablit enfin la discipline dans l'armée qui cesse d'être une cohue.  
 
Voyons comment elle met en application son génie militaire dans les batailles. 
 
 2. Le siège d’Orléans :
 
La défense française est composée de 3 000 soldats et autant de miliciens locaux. L’armée anglaise devant Orléans aligne 28 000 hommes, commandée par des chefs aguerris. Une série de forteresses, appelées bastilles, avait été construite autour de la ville par les Anglais.

Normalement, pour forcer ce formidable blocus, il eût fallu disposer de troupes considérables mais, que de difficultés à surmonter et que de temps à dépenser pour prendre, une à une, toutes ces forteresses.

On comprend pourquoi le Dauphin et ses Conseils, les docteurs et les généraux, considéraient comme impossible de faire lever le siège, avec leurs faibles forces disponibles.

En d'autres termes, les puissantes positions anglaises présentaient, à cette époque, une apparence d'indestructibilité que l'on peut comparer à celle des fronts continus franco-allemands de 1916 à 1918.

Le problème à résoudre était celui de la percée. Or les généraux de Charles VII se sentaient absolument incapables de réussir une percée dans le front anglais.

Cette réaction compréhensible des chefs de guerre du dauphin met d’autant plus en valeur l’assurance de Jeanne.

Elle n'hésitait pas à déclarer que, non seulement la percée était possible, mais qu'elle s'engageait à la réussir. Elle affirmait hautement qu'elle bousculerait le dispositif anglais et mettrait les masses ennemies en défaut sur leurs points faibles.

Elle part ainsi de Tours le 27 avril 1429 avec son armée de secours de 8 000 hommes et arrive à Orléans le 29 avril après avoir marché 111 kilomètres !

Le plan de Jeanne n'est pas de tenter un assaut sur un point quelconque, mais de ravitailler la place en vivres, en matériel et en hommes. Une fois dans la place, elle tentera de briser le blocus, cette ceinture de fer qui étreint Orléans.

Cet exemple de tactique où l’armée de secours cherche à devenir assiégée pour ensuite chasser l’assiégeant, est unique.

Jeanne parvient à introduire dans Orléans 800 hommes, 200 chevaux et du ravitaillement. Puis profitant du manque de renseignement détenu par les Anglais, elle agit avec surprise en concentrant ses moyens sur une des forteresses. Cette offensive va permettre de rompre l’équilibre en faveur des Français.

Exploitant ensuite ce succès elle va pouvoir faire entrer d’autres convois dans Orléans.

Réitérant son plan, elle va successivement s’emparer de la bastille saint Loup, du bastion du guet de Saint jean-le-Blanc puis de la bastille des Tourelles, et s’y montre à chaque fois d’une telle habilité que le chef des Anglais est complètement déconcerté par cette manœuvre qu’il n’avait jamais vu employer jusque-là.

La prise de la bastille des Tourelles s’avère particulièrement difficile. Le soir du 6 mai, afin de ne pas perdre les résultats obtenus par la préparation d’artillerie, Jeanne fait bivouaquer ses troupes sur place sous la protection d’avant-postes.

Mais les capitaines français, qui ne peuvent admettre ces nouvelles mœurs guerrières, se réunissent en comité secret et décident ensemble de refuser de continuer le combat le lendemain matin. L'un d’eux vient trouver Jeanne et ose lui faire part de la décision des chefs.

Il est bien reçu. Sèchement, Jeanne lui coupe la parole :
- Je n'ai que faire de votre conseil !
- Faites venir les chefs.

A ceux-ci, aussitôt rassemblés, elle précise : 
"Demain, lever de très bonne heure ! Je vous indiquerai, celle de la reprise du combat et faites en sorte d'être prêts, car demain nous entrerons dans les Tourelles". Le lendemain - 7 mai - dès la pointe du jour et à l'heure fixée par Jeanne, le combat reprend de plus belle.

C'est d'abord un violent duel d'artillerie: Jeanne avait inventé la contre-batterie, et les Anglais s'étaient empressés de l'imiter. Mais dans leur méconnaissance de cet emploi du feu, les Anglais négligèrent le tir contre l'infanterie et celle-ci en profita pour se glisser jusqu'aux fossés.

La bastille des Tourelles n'était pas un petit morceau à enlever. Malgré la préparation d'artillerie, les Français durent revenir plusieurs fois à l'assaut.

La prise des Tourelles fut un coup terrible pour la puissance anglaise, d'autant plus terrible qu'elle entraîna la chute des autres bastilles.

Vaincue, l’armée anglaise doit lever le siège et abandonne armement, munitions, vivres, blessés et prisonniers.

Dix jours avaient suffi à Jeanne d'Arc pour obtenir ce formidable résultat. Elle le devait à son sens profond de l'emploi des différentes armes, à la sage coordination de tous ses moyens. Loin d'être esclave de formes absolues, comme on l'était à cette époque, elle fit, au contraire, constamment appel à cette initiative qui se traduit en art d'agir sûrement et en toute liberté d'action. Toujours bien renseignée sur les mouvements de son adversaire, sachant exactement, elle-même, ce qu'elle voulait, elle sut, en toutes circonstances, attaquer sans se découvrir, ou parer sans cesser de menacer l'adversaire. 
 
3. La bataille de Patay : 
 
L’armée anglaise battant en retraite va donner à Jeanne l’occasion de mener une guerre en rase campagne avec autant d’intelligence que lors du siège d’Orléans.

Nous sommes le 20 juin 1429. Les Anglais se sont retirés sur Patay. Sous la conduite de Jeanne d'Arc, toute la masse de cavalerie s'ébranle, à très vive allure, dans cette direction.

Elle peut se résumer ainsi: choc extrêmement violent d'une puissante troupe de cavalerie, lancée à la charge et énergiquement commandée, contre une arrière-garde de troupes en retraite.

Bien que commandée par des chefs valeureux, l’armée anglaise est dispersée. Le commandant des troupes se rend, tandis que le chef de l’unité de réserve s’installe en position de résistance.

En présence de cette nouvelle situation, Jeanne modifie immédiatement sa tactique. Elle appelle à elle, en toute hâte, son artillerie légère et la met en batterie contre les maigres retranchements ennemis. Soucieuse de ménager au maximum la vie de ses hommes et, aussi pour donner le temps au plus grand nombre d'arriver, elle déclenche une préparation d'artillerie de plusieurs heures. Enfin c'est l'assaut final sur une ligne écrasée par les boulets. L'infanterie anglaise, épuisée, offre peu de résistance et est faite prisonnière.

Cette bataille de Patay fut incontestablement la première de l'histoire où l'on vit l'utilisation de l'artillerie d'accompagnement de la cavalerie, et, aussitôt après, la préparation d'artillerie contre des retranchements de campagne. C'est la mise en pratique, avec 500 ans d’avance, de la règle de combat édictée par le général Pétain en 1918: « L'artillerie conquiert, l'infanterie occupe. »

Il n'y a pas deux mois que Jeanne a pris le commandement et, déjà, une partie du sol national est libérée. Orléans, le bastion avancé anglais, au sud de Paris, comme Compiègne est le bastion avancé au nord, leur est arraché.

La campagne de la Loire est terminée.
« Au cours de cette brève campagne de la Loire, a écrit le général Canonge, professeur à l'Ecole Supérieure de Guerre, Jeanne d'Arc fit preuve de qualités militaires éminentes: la préparation puis l'offensive sans répit; une foi imperturbable dans le succès; une intelligence rare; une extraordinaire puissance de travail; l'exemple entraînant; l'esprit de suite, secondé par une volonté inébranlable, le succès obtenu, d'en tirer tout le parti possible. »

Les mêmes remarques sur son sens tactique et son art du commandement s’appliqueraient aux batailles qu’elle conduisit, après le sacre de Charles VII, lors de la campagne de l’Oise et la bataille de Paris. 
 
Conclusion :
 
En 1958 le général Poydenot, ancien directeur de l’école supérieure de guerre, écrivit dans sa lettre-préface du livre « Jeanne d’Arc, chef de guerre » du lieutenant-colonel de Lancesseur :
« De votre bel ouvrage se dégage, avec un puissant relief, la personnalité de Jeanne, d'Arc, Chef de Guerre. L'humble bergère de Domremy domine de très haut tous les capitaines de son temps. Avec les qualités morales de caractère, de rayonnement, d'autorité, elle possède une connaissance parfaite de l'art militaire. […] les concepts stratégiques et tactiques de Jeanne d'Arc sont en avance de plus de 200 ans sur son époque. Il faut attendre Turenne pour les retrouver... […]

La stratégie mise en manœuvres pour la réalisation de cet objectif révèle le grand capitaine qui applique aux manœuvres qu'il conçoit et dirige, les principes, qui ne seront dégagés que des siècles plus tard ; la liberté d'action, l'économie des forces.

Dans le domaine de la tactique, vous montrez d'excellente façon la véritable révolution apportée par Jeanne d'Arc aux procédés de combat assez simplistes pratiqués au XVe siècle. »
 
En France, au XIXe siècle, les valeurs militaires de Jeanne sont reconnues, et son nom est donné à différentes casernes, comme à Reims et à Rouen, ainsi qu’à des bâtiments de la Marine Nationale.
Puissent les officiers du XXIe siècle s’approprier les principes mis en œuvre par Ste Jeanne d’Arc. 
 
 (1) Bibliographie : « Jeanne d’Arc Chef de guerre. Le génie militaire et politique de Jeanne d’Arc. Campagne de France 1429-1430. », ouvrage du lieutenant-colonel de Lancesseur publié en 1961 par les Nouvelles Editions Debresse, préfacé par le GCA Poydenot (ancien directeur de l’Ecole de Guerre). 

(2) C’est à dire des tirs d’artillerie amie sur l’artillerie ennemie.
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