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Histoire et Stratégies

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Kosovo 2011 - n’oublions pas les principes de la guerre

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Par le CBA SEGUR-CABANAC Philipp

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Il faut tout d’abord définir la situation du Kosovo et des forces alliées en 2011. En août, le COMKFOR a demandé à son échelon supérieur COMJFC Naples l’engagement d’un bataillon de forces de réserve opérative (ORF) sur le théâtre du Kosovo. Cette mesure était officiellement décrite comme une action ayant pour but de permettre la remise en condition des forces de la KFOR, qui étaient toutes déployées. Elle marquait la fin d’une série d’événements qui avaient été déclenchés par l’émeute de la population serbe de la partie nord du Kosovo les 25 et 26 juillet 2011.

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L'OTAN avait significativement réduit l'effectif de la KFOR jusqu'en mars 2011, conformément à l'OPLAN 32606 «Decisive Evolution» Rev.2, qui prévoyait la phase suivante d'opération, dite «Gate 2». Les cinq multinational task forces (MNTF) avaient été dissoutes pour faire place à deux multinational battle groups (MNBG) ouest et est. En même temps, cinq commandements régionaux joint regional detachments (JRD) avaient été établis, ayant pour tâche de maintenir un contact très proche avec la population pour «sentir l'ambiance» et, ainsi, contribuer significativement au recueil d'informations par la KFOR. Les JRDs étaient soutenus dans leur mission par des liaison monitoring teams (LMT) des cinq MNTF existant auparavant. Pour anticiper la phase d'opération suivante («Gate 3»), devant voir aussi la dissolution des deux MNBGs, les cinq zones de responsabilité des MNTFs antérieurs avaient déjà été transférées aux JRDs.
 
Suite à cette restructuration de la KFOR au début de 2011, les JRDs avaient été désignés responsables de la zone d'opération, sans pour autant disposer de forces suffisantes. En revanche, les deux MNBGs restant disposaient de forces, mais n'avaient pas de zone de responsabilité, à l'exception de quelques sites particuliers à protéger (Properties with Designated Special Status - PrDSS), comme le patriarcat de Peć, le couvent de Dečane ainsi que le couvent de Devic. Si nécessaire, les MNBGs ou certaines parties des MNBGs pouvaient être déployés par la KFOR directement dans les zones de responsabilité des JRDs.
 
Selon l'ordre de bataille, les deux MNBGs restant disposaient de douze compagnies au total. Avec les deux compagnies du bataillon de réserve (Kosovo Tactical Manoeuver Force, KTM), la KFOR ne disposait alors que de quatorze compagnies. La plupart d'entre elles étaient employées de manière permanente pour la protection des PrDSS déjà cités, des différents camps de la KFOR, ainsi que des deux postes frontières sensibles entre le Kosovo et la Serbie, GATE 1 et DOG 31. En outre, des patrouilles étaient effectuées dans des zones où vivaient des minorités ethniques (pour la plupart serbes). Une des compagnies de la KTM était par ailleurs déployée dans le «Box de manœuvre» à Zubin Potok.
 
Selon le plan d'opération de la KFOR, en juillet 2011, celle-ci ne disposait que de deux compagnies de réserve pour faire face à d'éventuels développements défavorables de la situation.
 
Pourquoi et suivant quels principes l'OTAN a-t-elle déployé des moyens?
 
Ce qui nous intéresse dans cet article, c'est de savoir pourquoi l'OTAN a déployé un bataillon de sa réserve opérationnelle en août 2011 au Kosovo. Était-ce juste une mesure pour soulager les forces de la KFOR sur place ou bien était-ce indispensable pour reprendre l'initiative? Enfin, est-ce que la KFOR aurait pu éviter cette situation? Pour répondre à ces questions, nous chercherons à évaluer les actions de la KFOR pendant la crise au Kosovo en 2011 au regard des principes de la guerre.
 
Pour commencer, il nous faut définir les principes pertinents de l'analyse. Ceux de la guerre pour l'armée française sont définis par le Maréchal Foch de la façon suivante: liberté d'action, concentration des efforts et économie des moyens. En plus de ces trois là, d'autres principes dans la doctrine française nous intéressent ici, tels que le principe de la constitution d'une réserve et le principe de l'unicité du commandement.
 
La doctrine de l'armée autrichienne ne définit pas de principes de la guerre, mais 13 principes de commandement («Führungsgrundsätze»). Parmi lesquels s'en trouvent cinq qui correspondent essentiellement aux principes français mentionnés ci-dessus.
 
Un autre élément pertinent pour l'analyse est le point culminant. C'est le moment dans une opération à partir duquel l'initiative perdue ne peut plus être regagnée par les moyens propres, mais uniquement par l'ajout des nouvelles forces mises à disposition par l'échelon de commandement supérieur.
 
Comment s'est déroulée la crise au Kosovo en 2011?
 
L'arrestation d'un membre clé du crime organisé à Zubin Potok dans le nord du Kosovo le 24 mai provoqua des manifestations avec les premiers barrages de routes. Ceci n'était point surprenant, car une grande partie de la population serbe dépendait de la personne arrêtée considérée comme leur «employeur». La situation resta tendue. Fin juillet, des douaniers kosovars auraient dû être envoyés à la frontière de la Serbie au nord du Kosovo. Cette tentative échoua complètement, en dépit du soutien de la police spéciale kosovare. Un mouvement de résistance régionale se forma et employa la force. Il y eut des blessés et même un mort parmi les policiers kosovars. En fait, aucun des douaniers kosovars n'arriva jamais aux postes frontières DOG 31 et GATE 1. À partir de ce moment-là, toutes les routes d'accès menant au nord du Kosovo furent bloquées par des barrages routiers. Les barrages étaient formés par des camions, des décombres, des arbres, des cailloux, et - surtout - des personnes. En particulier, des femmes et des enfants y apparaissaient dès que des forces EU-LEX et KFOR approchaient. En un mot, l'accès au nord du Kosovo était bloqué. Les forces de la KFOR aux postes frontières furent ainsi isolées et joignables seulement par hélicoptères.
 
Les mesures de la KFOR en réponse à la crise
 
En dépit des préparatifs, la KFOR fut surprise par les actions rapides, déterminées et généralisées des Serbes au nord du Kosovo.
 
La KFOR rassembla d'abord des forces (une compagnie) à Novo Selo pour affronter les barrages routiers, en coordination avec EU-LEX. Mais toutes les tentatives pour ouvrir les barrages afin de restaurer la liberté de mouvement de la KFOR échouèrent. C'est à ce moment que la KFOR renforça les unités aux deux postes frontières par voie aérienne. Six sections à GATE 1 et sept sections à DOG 31 furent alors déployées de manière permanente et dans une zone très restreinte. En même temps, toutes les forces de KTM disponibles (une compagnie) furent employées dans la «box de manœuvre» de Zubin Potok. Le 5 août 2011, le déploiement des forces au nord du Kosovo était achevé.
 
Comment les cinq principes de la guerre ont-ils été appliqués par KFOR?
 
Liberté d'action
Les ordres pour les forces déployées dans la zone critique ont souvent été donnés directement par la HQ KFOR en sautant les échelons inférieurs, qui n'avaient presque aucune liberté d'action -- les unités sur place aux postes frontières (GATE 1, DOG 31) et les MNBGs qui avaient déployé ces unités. Ces ordres ne laissaient pas de liberté d'action pour les échelons inférieurs.
 
En particulier, le poste de commandement avancé de la MNBG E dans le camp de Novo Selo, qui était censé commander les forces au DOG 31, a souvent été ignoré. En outre, la KFOR n'a ordonné que l'envoi de sections sans prendre en compte l'existence d'un commandement au niveau des compagnies. Par exemple, la MNBG W a reçu l'ordre d'envoyer deux sections pour renforcer au DOG 31. Comme deux sections devaient être envoyées, celles-ci ont été envoyées comme une compagnie avec son commandant. Ceci a conduit à une situation où parfois trois commandants de compagnie sur place se partageaient la responsabilité du commandement. Pour éviter cette situation, on aurait pu établir sur place un poste de commandement du niveau d'un bataillon (d'une des deux MNBGs ou bien de la KTM). C'est après quelques jours seulement, lors d'une visite du COMKFOR sur place, qu'il fut décidé de désigner le commandant de la compagnie française comme commandant responsable de toutes les forces sur place.
 
À cause de la faible liberté d'action, de l'absence d'échelon de commandement local, ainsi qu'en raison d'une transmission d'informations très restrictive, les commandants sur place n'ont pas eu la possibilité de réagir correctement aux changements d'une situation défavorable.
 
Concentration des efforts et économie des moyens
La KFOR a certainement concentré ses efforts! À partir de fin juillet, six à sept sections furent s ur place, de manière permanente, à chacun des deux postes frontières. Cette mesure avait pour but de montrer la détermination de la KFOR à défendre ces deux postes.
 
La zone très restreinte dans laquelle se trouvaient toutes ces unités n'était pourtant appropriée que pour un maximum de trois à quatre sections déployées de façon permanente.
 
Le fait d'avoir déployé trop de forces dans une zone trop restreinte provoqua des problèmes considérables de ravitaillement et de rotation de ces forces, parce que les axes logistiques étaient interrompus par les barrages routiers. La KFOR fut alors obligée d'utiliser tous ses hélicoptères, en dépassant considérablement le nombre d'heures de vol normalement alloué.
 
Au lieu de concentrer toutes ses forces à la frontière, la KFOR aurait dû chercher à démonter les barrages routiers le plus tôt possible en concentrant ses efforts. Mais au-delà des forces déployées à la frontière et de celles employées à soutenir ces forces, il ne restait qu'une seule compagnie disponible pour affronter ces barrages. Ce n'était pas suffisant et la KFOR ne réussit pas à démonter un seul barrage. Plus le temps passait, plus les barrages étaient renforcés. Des systèmes d'alerte y étaient organisés, permettant à une foule considérable (y compris des femmes et des enfants) de se rassembler autour - de jour comme de nuit - dans un très court délai. Des nombreuses actions de la KFOR durent être abandonnées à cause de ces rassemblements de foules.
 
L'unicité du commandement
Il y eut par ailleurs des problèmes de répartition de responsabilités dans les zones d'opération. En principe, les JRDs avaient déjà la responsabilité de «keyleader engagement» (KLE). En réponse à la crise, la MNBG E fut employée dans une zone d'action autour de GATE 1, et l'ORF autour de Zubin Potok. Ceci entraîna des problèmes de coordination et des interférences entre JRDs d'un côté, et MNBG E et ORF de l'autre, en particulier en ce qui concernait le KLE, qui était très important pour faire face à la situation.
 
Enfin, la reprise des patrouilles par des forces des MNBGs augmenta les problèmes de coordination entre elles et les LMTs.
 
La constitution d'une réserve:
Avant la crise, la KFOR avait constitué une réserve permanente de deux compagnies. L'une d'entre elles disposait d'un préavis de mouvement de une à douze heures et l'autre de vingt-quatre. Après le déclenchement de la crise, la première compagnie fut déployée très vite autour de Mitrovica et la deuxième compagnie quelques heures après pour renforcer les forces au poste-frontière DOG 31.
 
Quand la situation s'aggrava avec des barrages routiers, la KFOR ne fut pas en mesure de les affronter de manière rapide et déterminée parce que les force nécessaires étaient bloquées aux postes frontières ou déjà employées dans le ravitaillement de ces forces: la KFOR n'avait plus de forces suffisantes pour reconstituer une réserve.
 
La conséquence de ces déploiements avait entraîné une diminution considérable de la liberté d'action de la KFOR. Elle avait perdu l'initiative et ne disposait presque d'aucune force pour la reprendre.
 
Un aspect supplémentaire fut le timing très malheureux de la relève des compagnies nationales. Voilà un des inconvénients d'une opération multinationale! - il fut pratiquement impossible pour la KFOR d'influencer le planning des rotations des différentes nations.
 
En résumé, il n'a plus été possible pour la KFOR en août 2011 de regagner l'initiative avec l'emploi des forces présentes. Le point culminant était alors atteint, et l'OTAN a été obligée d'envoyer des forces supplémentaires au Kosovo.
 
Conclusion
 
La révolte serbe de juillet 2011, en réponse à la démarche kosovare d'établir des postes douaniers, a surpris la KFOR par sa véhémence, sa détermination et sa flexibilité.
 
La réaction de la KFOR - relativement rapide - a consisté à employer le peu de forces disponibles surtout aux deux postes frontières et le reste autour de Mitrovica. La concentration rapide de pratiquement toutes les forces aux postes frontières, dans une zone très restreinte, a eu deux effets défavorables: premièrement, il ne restait pas de réserve pour affronter le plus tôt possible les barrages routiers (établis de manière très professionnelle et renforcés jour après jour); deuxièmement, dès les barrages routiers établis, les forces à la frontière furent coupées des routes de ravitaillement et joignables seulement par hélicoptère.
 
En plus des problèmes causés par la concentration et l'emploi non économique des forces à la frontière, la réaction de la KFOR a aussi été considérablement compliquée et retardée en raison des problèmes de coordination et d'un manque de clarté dans le domaine du commandement. En particulier, différents échelons de commandement, du niveau de la compagnie jusqu'au niveau de la MNBG, ont été sautés. Enfin, comme la responsabilité des zones d'opération avait déjà été transférée aux JRDs (ce qui aurait dû se faire pendant le «Gate 3» seulement), il y a eu là aussi un manque de clarté et des problèmes de coordination considérables entre les JRDs et les MNBGs qui envoyaient des forces.
 
Selon nous, en août 2011, la KFOR a ainsi perdu à la fois la liberté d'action et l'initiative. Vu qu'il ne res tait plus de forces propres pour regagner cette liberté d'action, la KFOR avait dépassé le point culminant. Il en a résulté que l'envoi de nouvelles forces (ORF Bn) était incontournable.
 
Il est bien évidemment difficile de juger. Une analyse particulière mériterait d'être entreprise pour savoir si les forces de la KFOR auraient suffi pour démonter rapidement et durablement des barrages routiers. Il se peut que la réduction des forces de la phase 1 («Gate 1») à la phase 2 («Gate 2») de l'OPLAN 32606, imposée pour des raisons politiques, ait été faite trop tôt, privant ainsi la KFOR de la possibilité de réagir de manière adéquate à l'égard des développements défavorables de la situation au Kosovo.
 
 
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