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Histoire et Stratégies

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L’action de masse de la Cavalerie de la Grande Armée .

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Par le LCL Claude FRANC

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A travers l’exemple de la Réserve de cavalerie de la Grande Armée – à ne pas confondre avec la Cavalerie de la Garde – cet article se propose d’illustrer la nécessité qui a toujours existé d’employer toute réserve de manœuvre sous forme de masse qu’il s’agisse de cavalerie sous l’Empire, de chars hier ou d’hélicoptères de nos jours.

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            Cet article n’a pu être rédigé que grâce à l’amicale complicité de Monsieur de Leffe, Conservateur de la bibliothèque du CESAT qui a autorisé le rédacteur à pénétrer à sa guise dans le « saint des saints » de celle-ci, ce qui lui a permis de dépouiller la collection complète de la revue de Cavalerie dont les fascicules furent publiés de 1885 à 1914, puis de 1921 à 1939. L’extraordinaire richesse de cette bibliothèque, tant par son fonds ancien que moderne[ii] est à souligner et constitue, de ce fait, un outil pédagogique incomparable au profit des stagiaires et du corps professoral du cours supérieur d’état-major et du collège interarmées de défense[iii]. En dépit des vicissitudes qu’a connues notre enseignement militaire supérieur, dans le langage courant, elle continue à être appelée par ses lecteurs les plus fidèles, la « bibliothèque de l’Ecole de Guerre ».

A travers l’exemple de la Réserve de cavalerie de la Grande Armée – à ne pas confondre avec la Cavalerie de la Garde – cet article se propose d’illustrer la nécessité qui a toujours existé d’employer toute réserve de manœuvre sous forme de masse qu’il s’agisse de cavalerie sous l’Empire, de chars hier ou d’hélicoptères de nos jours.

            Héritière de la cavalerie impériale, et pérenne jusqu’à la Grande Guerre, l’organisation de la cavalerie française durant tout le XIXème siècle répond à deux modes opératoires bien distincts : d’une part la cavalerie des corps d’armée et de l’autre la cavalerie employée en masse, qui, dans la Grande Armée, correspond à la Réserve de cavalerie que commande Murat.
            Dans le premier cas, rattachées aux grandes unités interarmes, divisions et/ou corps d’armée, les formations de cavalerie se lient, par conséquent, à leurs mouvements au cours de leurs marches et s’associent à elles dans le combat. Il s’agit d’un rôle strictement limité au seul domaine tactique.
Dans le second, les formations de cavalerie peuvent former elles-mêmes des grandes unités d’un ordre équivalent, constituant ainsi dans la main du commandant en chef une capacité de force redoutable par son nombre, sa rapidité d’intervention et la puissance de son action. Par ces capacités intrinsèques, cette masse de cavalerie est en mesure de « créer l’événement » au cours de la bataille. Jusqu’en 1914, ce rôle bien particulier était qualifié de « stratégique »[iv].

C’est Napoléon qui le premier utilise ainsi la cavalerie en grandes masses et la nette préférence qu’il marque pour ce mode opératoire ne cesse de s’accentuer pendant toute la série de ses guerres successives. En les passant en revue les unes après les autres, il sera aisé de constater l’évolution de sa pensée : poursuivre la réalisation de ce but avec une continuité invariable et tendre à augmenter de plus en plus l’indépendance et l’autonomie de sa cavalerie.

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            En l’An VIII, la division d’infanterie comprend deux régiments de cavalerie (un de Légère et un de Lourde, ou de « grosse cavalerie[v] »). Cette organisation est à peu près constante durant toutes les guerres de la Révolution ; elle répond à la définition de la division donnée par Marmont : « La division est l’unité dans l’armée qui est le premier élément par lequel les trois armes sont liées entre elles d’une manière intime ».[vi]

            Dès la formation de l’armée de réserve en 1800 – destinée à opérer sur le théâtre italien sous le commandement direct de Bonaparte, tandis que Moreau commande l’armée du Rhin en Allemagne - le Premier Consul commence à modifier ce système : s’il conserve une certaine capacité de cavalerie aux divisions chargées d’observer les places autrichiennes et de garder ses communications, il sépare au contraire les deux armes dans le groupement de forces avec lequel il va disputer à Mélas le défilé de la Stradella : à côté des corps de Victor, Lannes et Desaix, uniquement composés de fantassins certes appuyés par de l’artillerie, il crée de toutes pièces un corps de cavalerie dont il confie le commandement à Murat et qui comprend les brigades Kellermann, Duvigneau, Champeaux et Rivaud, soit treize régiments.
            L’effectif de la cavalerie à Marengo, où il conserve la même organisation, s’élève à 3 328 sabres, proportion relativement faible sur un total de 28 127 combattants. Cette proportion est du reste assez voisine pour toutes les troupes qui avaient passé les Alpes : de l’ordre de 7 000 cavaliers sur un total de 57 200 combattants, soit 12%.

            A contrario, dans l’armée du Rhin, Moreau avait conservé l’ancienne organisation :
            Corps Lecourbe : 3 divisions d’infanterie dont deux possèdent un régiment de cavalerie et une brigade mixte comprenant un régiment de chaque arme.
            Corps Gouvion Saint Cyr : 4 divisions d’infanterie possédant 1, 2 ou 4 régiments de cavalerie.
            Corps Sainte Suzanne : 2 divisions d’infanterie à 3 régiments de cavalerie, et 2 divisions à 2 régiments.
            Réserve, aux ordres directs de Moreau : 3 divisions à 2 ou 3 régiments de cavalerie et, unique unité de cavalerie autonome, la division d’Hautpoul à 4 régiments de cavalerie.
            Cette articulation répond aux impératifs du terrain plus ou moins accidenté sur lequel chaque commandant de corps doit s’engager. Moreau n’a guère conservé à ses ordres plus de cavalerie qu’il en a consentie à ses subordonnés et la petite division d’Hautpoul ne peut être considérée comme constituant aux mains du général en chef cet élément d’intervention puissant que réclamaient les nouveaux procédés mis en œuvre par Bonaparte. Quant à la proportion de cavalerie, elle est à peu près la même qu’en Italie : 96 000 hommes dont 13 000 cavaliers, soit de l’ordre de 13%.
            Les armées de 1800 ne pouvaient pas répondre d’une façon complète aux idées de Bonaparte : depuis trop peu de temps au pouvoir, il y avait trouvé une armée en pleine désorganisation et des effectifs trop réduits après les désordres du Directoire pour être à même, dès cette campagne initiale, de constituer un outil militaire suivant des principes réguliers et rationnels.

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            En 1805, a contrario, cet outil existe et l’Empereur s’’est, durant les quatre années de paix précédentes, attaché à le constituer conformément à ses vues et l’armée qu’il a forgée mérite bien à tous égards son appellation de Grande Armée.

            La cavalerie a totalement disparu de l’échelon divisionnaire, ou n’y figure plus qu’accidentellement et sous forme très réduite. Les formations de cavalerie sont regroupées en brigades autonomes au sein des corps d’armée et surtout, endivisionnées au sein de la Réserve de cavalerie, véritable Corps de cavalerie autonome entre les mains du général en chef.

            Le commandant de corps d’armée est donc le premier officier général qui ait les trois armes à sa disposition ; en termes de cavalerie, il ne commande d’ailleurs qu’une brigade de Légère, la Grosse cavalerie et les Dragons (cavalerie de ligne) étant réservés pour former cette masse puissante que Murat va précipiter en avant de l’armée pour reconnaître, tromper et poursuivre l’ennemi. Napoléon a très nettement formulé son opinion à cet égard :
« La cavalerie de ligne qui ne peut être forte utile que par grandes masses et à la fin d’un combat, au commencement ou au milieu, suivant les circonstances, doit être séparée des autres armes pour pouvoir s’engager à propos et indépendamment d’elles, tout en concourrant avec elles au but commun. Elle doit donc être réunie en réserve de l’armée »[vii].

            Les 1er et 2ème corps disposent chacun d’une division de cavalerie légère à deux brigades ; les 3ème et 4ème n’ont qu’une seule brigade et le 6ème une division incomplète. La plupart de ces brigades regroupent un régiment de hussards et un de chasseurs.
            Quant à la réserve de cavalerie, sous les ordres de Murat, elle comprend la brigade de chasseurs Milhaud[viii], deux divisions de Grosse cavalerie, Nansouty et d’Hautpoul, quatre divisions de dragons à trois brigades (Klein, Walther, Beaumont et Bourcier) et, très brièvement car elle sera très vite remontée, la division de dragons à pied de Baraguay d’Hilliers.
            Enfin, il convient d’ajouter la cavalerie de la Garde qui forme l’ultime réserve de 2 500 sabres sous les ordres de Bessières[ix].

            L’effectif global de la Grande Armée se montant à 200 000 hommes, et celui de la cavalerie à 40 000, la proportion de cavalerie grimpe donc jusqu’à 20% des effectifs totaux.

            L’organisation de la Grande Armée arrêtée en 1805 est globalement conservée pour la campagne de 1806 contre la Prusse. Chaque corps d’armée conserve une division ou une brigade de Légère pour s’éclairer. Quant à la Réserve de Murat, elle reçoit un complément d’effectifs et s’éleve à 28 000 sabres. La proportion globale demeure à peu près identique. Il en est de même durant les opérations de l’hiver 1806 – 1807 en Pologne : Napoléon opère seulement les changements nécessaires pour le maintien de ses communications et la surveillance des villes et places prussiennes[x].
            Il a soin également de modifier l’articulation de ses forces en fonction des circonstances, notamment lorsqu’il confie à un corps d’armée une mission déterminée ou que celui-ci doive opérer dans une direction où le large rideau de la Réserve de cavalerie ne le couvre pas. C’est ainsi que, lors de la marche vers la Vistule, Augereau se voit affecter les brigades légères Milhaud et Watier, de façon à compléter et renforcer son service d’exploration et sa capacité de découverte ; de même, Davout reçoit à la même époque le renforcement de la 3ème division de Dragons et Lannes, la 5ème, créée d’ailleurs pour la circonstance.
            Début décembre 1806, l’extension du front de l’armée fait diviser la Réserve de cavalerie en deux corps : celui de droite, demeurant sous les ordres de Murat, comprend une brigade de Hussards, un régiment de Chasseurs, une division de Cuirassiers et trois divisions de Dragons. Celui de gauche, confié à Bessières, est formé de la division de cavalerie légère du général Tilly, ponctionnée sur le 1er corps, de deux divisions de Dragons et d’une division de Cuirassiers.
            En étudiant en détail la façon dont l’Empereur façonne ces masses de cavalerie en les constituant, les disloquant ou les réarticulant au moment voulu, on reconnaît combien son génie était fécond en ressources devant ces délicates questions d’organisation et avec quel art consommé il sait tirer parti des circonstances et des moyens à sa disposition.
            On constate également quel soin il apporte à la préservation de ses effectifs, tant humains qu’en remonte. La rapidité de la campagne de 1806 avait occasionné des pertes considérables. A titre d’exemple, le 1er Hussards, de la brigade Milhaud, n’alignait plus fin novembre que 300 cavaliers sur un effectif théorique de 530 et seulement 213 chevaux[xi] ; sur un même effectif théorique, les hussards de Lassalle arrivaient péniblement à atteindre l’effectif de 350 sabres par régiment.

            Les forces de la Grande Armée demeuraient cependant considérables puisqu’au début des opérations de décembre 1806 elles s’élèvent (en faisant abstraction des troupes laissées en zone arrière) à 111 000 fantassins et 25 000 cavaliers dont 18 000 sont engerbés dans les deux corps de cavalerie de la Réserve. La journée d’Eylau cause des pertes telles que le corps d’Augereau doit être dissous ; mais Napoléon utilise le printemps 1807 et l’accalmie dans le domaine opérationnel qui le marque pour compléter ses effectifs (appel du 8ème corps de Mortier demeuré à Mayence).
En sorte qu’à l’ouverture de la campagne d’été, la Grande Armée cantonnée entre Vistule et Passarge comprend :
  • la Garde impériale dont la cavalerie est commandée par le général Walther,
  • six corps d’armée comprenant une division ou une brigade de cavalerie légère (le 1er corps étant renforcé par la division de Dragons Lahoussaye),
  • la Réserve de Cavalerie de Murat, à savoir, trois divisions de Cuirassiers (Nansouty, Saint Sulpice[xii] et Espagne), trois divisions de Dragons (Latour -Maubourg, Grouchy et Milhaud), la division de légère de Lassalle, soit 21 500 sabres.
L’effectif total de la Grande Armée est de 173 000 hommes, dont 35 000 cavaliers, soit un ratio de 21%.

            A l’issue de la paix de Tilsitt, Napoléon répartit son armée dans les différentes régions d’Allemagne avant de l’engager dans la funeste expédition d’Espagne qu’il méditait déjà.

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            Dès le début du mois d’août 1807, une petite armée est formée sous les ordres de Junot, pour aller détrôner la maison de Bragance qui avait refusé d’adhérer au Blocus continental. Quoique constituée d’éléments à peine instruits, pris de tous les côtés dans les dépôts, et n’ayant qu’une cavalerie insignifiante, elle entre à Lisbonne sans coup férir, le 1er novembre. Ce n’était là qu’un prélude ; à la même époque, une armée de 80 000 hommes, dite corps d’observation de la Gironde, est organisée sous les ordres de Murat et ne tarde pas à envahir l’Espagne. La cavalerie y est peu nombreuse, représentée seulement par les 1er, 3ème, 5ème, 9ème, 10ème, 14ème et 17ème Dragons.
            Les résultats de cette première invasion sont connus : l’abdication forcée de Charles IV, les conférences de Bayonne, la proclamation du roi joseph, et bientôt, ces rapides succès suivis de la capitulation de Baylen et de la défaite de Vimeiro. Devant cette situation critique, Napoléon se résout à frapper un grand coup et d’agir lui-même en Espagne à la tête de la Grande Armée dont les résultats de l’entrevue d’Erfurt lui permettaient de retirer d’Allemagne la plus grande partie. Il rappelle donc les 1er, 5ème et 6ème corps et, avec les moyens déjà engagés dans la Péninsule et des formations provisoires, il réussit à former une armée de 250 000 hommes comprenant la Garde, huit corps d’armée et une Réserve de cavalerie de trois divisions de Dragons, sous le commandement de Bessières. L’effectif de la cavalerie se monte à 35 000 hommes, soit la moitié de l’ensemble de la cavalerie française. Sont désignés pour l’Espagne la quasi totalité des régiments de Dragons ainsi qu’un certain nombre de régiments de Légère, Hussards et Chasseurs. La mesure est dictée par la nature du terrain qui rendait les missions d’exploration[xiii] fort difficile et favorisait le combat à pied. Le reste de la cavalerie légère est répartie sur les nombreux points de l’Europe que la France doit occuper pour y maintenir son influence : en Calabre, en Italie du nord, à Rome, en Hollande, et en Allemagne du sud. C’est dans cette armée dite du Rhin que sont regroupés les Carabiniers et tous les Cuirassiers à l’exception de quelques escadrons envoyés en Espagne pour y former deux régiments provisoires de Grosse cavalerie, regroupés plus tard en un seul (13ème Cuirassiers).

            L’armée ainsi déployée dans la Péninsule, est articulée en trois masses : les armées du Midi, du Centre et du Portugal. Les deux premières, réparties sur de vastes territoires, ayant non à combattre des armées régulières bien organisées, mais à pourchasser des guérillas et à faire le siège de villes insurgées ne présentent pas de constitution régulière et permanente. La troisième, a contrario, formée en vue d’une expédition déterminée, destinée à combattre l’armée de Wellington, a une composition bien définie : elle est sous les ordres du maréchal Soult, aligne un effectif de 40 000 hommes répartis en quatre divisions d’infanterie, une brigade de Hussards (général Francheschi), deux brigades de Dragons (généraux Lorge et Lahoussaye), soit en tout 5 000 sabres. A la suite de l’insuccès de Soult, l’armée du Portugal, est augmentée et son commandement confié à Masséna en 1810. Elle comprend alors trois corps d’armée disposant chacun d’une brigade de cavalerie légère et une réserve de 6 000 sabres sous le commandement de Montbrun (Dragons et Chasseurs). Son effectif total est de 65 000 hommes dont à peine 10 000 cavaliers.

            Ces forces, de même que celles qui sont déployées sur tous les points de la Péninsule, luttant contre les Espagnols soulevés, ne devaient pas tarder à fondre rapidement. En vain, Napoléon cherche-t-il à préserver ses effectifs au moyen des ressources des dépôts, très fortement organisés, et que des appels anticipés ont alimenté dans une large mesure. Dans ce contexte, c’était la cavalerie qui est la plus éprouvée, d’autant plus que le problème de la préservation de la remonte se pose avec acuité, et c’est pourtant au sein de cette arme que Napoléon doit faire les ponctions les plus importantes pour compléter la Grande Armée de 1812 : six régiments de Dragons en sont extraits en 1811, transformés en Lanciers, et dirigés vers l’Allemagne où ils constituent la capacité d’éclairage des divisions de Grosse cavalerie de la Réserve. D’autres régiments perdent soit des escadrons entiers, soit l’élite de leurs cavaliers. Parallèlement à ce déclin de la capacité de combat de la cavalerie française, on assiste à la même époque au renforcement significatif de celle de Wellington.
            Au mois de juillet 1812, l’effectif global de l’armée d’Espagne est pourtant encore de 336 000 hommes et de 40 000 chevaux, soit 250 000 combattants effectifs et 25 000 cavaliers. On était loin du ratio de cavalerie que Napoléon déclarait le plus convenable, à savoir ¼ en Allemagne, 1/6 en Italie et en Espagne. Les campagnes suivantes allaient encore s’effectuer dans de moins bonnes conditions : il fallut en effet pour reconstituer la cavalerie de la Grande Armée de 1813 faire de nouvelles ponctions au sein de l’armée d’Espagne qui allait perdre pratiquement l’intégralité de sa cavalerie régulière : les régiments de Dragons qui n’en avaient pas été retirés lors de la campagne de 1809, ou qui n’avaient pas été progressivement transformés en Lanciers sont successivement acheminés vers l’armée qui combat à Lützen et à Leipzig ou vers le corps d’observation que Napoléon constitue en Bavière[xiv]. En dépit de son affaiblissement extrême, de nouvelles ponctions sont encore effectuées au début de 1814. Il ne demeura plus que des escadrons détachés, groupés en régiments provisoires, et, quand Soult, livre devant Toulouse le dernier engagement de cette longue série de batailles, il ne comptait plus que 2 400 sabres.

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            Au début de 1809, face à la formation de la cinquième coalition, l’Empereur quitte l’Espagne pour aller combattre l’Autriche dans la vallée du Danube. A cet effet, il reconstitue la Grande Armée autour des forces déployées en Allemagne sous les ordres de Davout en les amalgamant à celles qu’il ramène d’Espagne et en les complétant par des contingents alliés, Bade, Hesse, Bavière et Wurtemberg.
            Le 3ème corps – Davout – aligne quatre divisions d’infanterie, la brigade de cavalerie légère Jacquinot et la division de Cuirassiers du général de Saint Sulpice. Cette dernière sera détachée, à compter du 20 avril, ainsi que deux divisions d’infanterie pour former un corps provisoire que l’Empereur confie à Lannes.
            Le 2ème corps, ayant pour noyau les deux divisions de Grenadiers d’Oudinot, est constitué sous les ordres de ce dernier. Il est destiné à être ultérieurement commandé par Lannes. Il comprend la division de Cuirassiers du général d’Espagne et la brigade de cavalerie légère du général de Colbert-Chabanais.
            Le 4ème corps – Masséna – compte quatre divisions d’infanterie et la division de cavalerie légère du général Marulaz.
            Les contingents alliés forment les 7ème et 8ème corps qui disposent de leur propre cavalerie.
            Enfin, la Réserve de cavalerie est confiée à Bessières. Elle comprend 9 000 sabres : la division de Grosse cavalerie du général de Nansouty, la division de Dragons de Beaumont et deux divisions de Légère, commandées respectivement par Montbrun et Lassalle.
            La Garde est en mouvement pour constituer la Réserve générale, mais non encore à pied d’œuvre au moment de la bataille d’Eckmühl, la Grande Armée alignera donc 180 000 hommes dont 30 000 cavaliers.

            A la suite de la bataille d’Essling, perdue, Napoléon réorganise complètement la Grande Armée. Il renforce la Réserve de cavalerie aux dépens des corps d’armée. A l’exception des corps bavarois et wurtembergeois qui ne sont pas modifiés et du 3ème corps qui conserve la brigade de cavalerie légère Pajol[xv] et le 4ème la division Marulaz, tous les autres n’ont à leur disposition, à la date du 1er juillet 1809, que le nombre d’escadrons strictement nécessaires pour leurs besoins de découverte. En revanche Bessières réunit sous son commandement un imposant Corps de cavalerie qui, outre les divisions de Cuirassiers Nansouty, Saint Sulpice et Arrighi, comprend deux divisions de Légère, les divisions Montbrun et Lassalle.
            Quant à l’armée d’Italie, commandée par le prince Eugène, elle comprend, au début de la campagne, sept divisions d’infanterie, articulées en trois corps d’armée. La cavalerie comprend une division de Légère commandée par Sahuc, ainsi que les divisions de Dragons Pully et Grouchy, soit 6 000 sabres pour une armée de 45 000 hommes.

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            L’organisation, de la Grande Armée de 1812 peut être considérée comme réalisant de la façon la plus complète les idées de Napoléon. Les immenses ressources dont il dispose, la possibilité de déployer dans les plaines russes des masses énormes de cavalerie, devaient faire donner à cette arme des possibilités d’action jusqu’alors inconnues. Chacun des onze corps d’armée possède une division de cavalerie légère, forte de 2 500 sabres :
            Le 1er corps, la division Girardin, Le 2ème corps, la division Castex, le 3ème corps, la division Woelworth, le 4ème corps, la division Guyon, le 5ème corps, la division polonaise, le 6ème corps, la division bavaroise, le 7ème corps, la division saxonne, le 8ème corps, la division westphalienne, le 9ème corps, la division Delaistre (contingents allemands), le 10ème corps, la division prussienne et le 11ème corps, la division Cavaignac. Le 2ème corps, chargé de couvrir le flanc nord de l’armée est en outre renforcé d’une division de Cuirassiers.
            La Garde forte de 50 000 hommes, aligne 8 000 cavaliers présents sous les ordres de Bessières.
Enfin, la Réserve de cavalerie, commandée par Murat, atteint des proportions toutes nouvelles : compte tenu de son effectif, il n’est plus possible de la maintenir composée en un corps unique et il devient nécessaire de la subdiviser en corps distincts : elle est donc articulée en quatre corps de cavalerie : 1er corps, Nansouty, 12 000 sabres, 2ème corps, Montbrun, 10 000, 3ème corps, Grouchy, 6 500 et 4ème corps, Latour-Maubourg, 7 500.
            Si l’on ajoute la division de cavalerie du corps autrichien (6 000 sabres) et si l’on ne tient pas compte des corps de Victor et d’Augereau qui forment la réserve sur les arrières de la Grande Armée, ce sont 480 000 hommes qui franchissent le Niemen le 22 juin, dont 80 000 cavaliers. La proportion de 1/6 est respectée.

            Une particularité d’organisation mérite d’être signalée : c’est l’adjonction, prescrite par le décret du 25 décembre 1811 d’un régiment de Lanciers à chaque division de Cuirassiers. Ce système de mixité de la cavalerie lourde et légère est institué en raison des conditions spéciales de ce théâtre d’opérations :
« Vous ferez, écrit Napoléon au général Clarke, une ordonnance sur le service des chevau-légers avec les cuirassiers. Sous aucun prétexte, les cuirassiers ne pourront être donnés en ordonnance. Ce service sera fait par les lanciers. Quand les cuirassiers chargeront des colonnes d’infanterie, les chevau-légers devront être portés sur leurs arrières ou sur les flancs pour passer dans les intervalles des régiments et tomber sur l’infanterie lorsqu’elle est en déroute ou, si l’on a affaire à la cavalerie, sur la cavalerie et la poursuivre l’épée dans les reins. »[xvi]

            La retraite de Russie devait être désastreuse pour la cavalerie qu’il allait être impossible de reconstituer d’une façon complète pendant la campagne suivante. Les principes d’organisation sont du reste les mêmes, mais les ressources manquent pour les appliquer suffisamment. Sur les quatorze corps d’armée mis sur pied, les 5ème, 9ème et 10ème sont complètement dépourvus de toute cavalerie ; les 1er, 2ème, 3ème, 4ème, 6ème, 7ème, 8ème, 11ème et 13ème n’ont qu’une brigade de cavalerie légère constituées à base de formations allemandes, italiennes ou polonaises ; les 12ème et 14ème disposent d’une division dont l’effectif est loin d’être complet.
            La réserve, toujours aux ordres de Murat, comprend cinq corps :
  • 1er corps, au ordres du général de la Tour-Maubourg, comprend deux divisions de Légère, Corbineau et Chastel, une division de Cuirassiers, six régiments français et deux saxons aux ordres du général de Bordessoulle et une division mixte de Cuirassiers et de Dragons, aux ordres du général Doumerc.
  • 2ème corps, sous le commandement du général Sébastiani, regroupe les deux divisions de Légère Roussel d’Urbal et Exelmans ainsi que la division de Cuirassiers du général de Saint Germain.
  • 3ème corps, aux ordres du général de Casanova, duc de Padoue, engerbe deux divisions de Légère, Lorge et Fournier, ainsi que la division de Cuirassiers et Carabiniers du général de France.
  • 4ème corps, sous le commandement du général Kellermann regroupe deux divisions polonaises.
  • 5ème corps, sous les ordres du général Lhéritier regroupe une division de Légère, Klicky, et deux divisions de Dragons, Collaert et Lamotte[xvii].
La cavalerie de la Garde, commandée par le général de Nansouty, est répartie en trois divisions, Lefebvre Desnoëttes, Guyot et d’Ornano. Les quatre régiments de gardes d’honneur, commandés par des divisionnaires constituent un corps spécial.

Au total, la cavalerie aligne 373 escadrons dont 95 sont répartis au sein des corps d’armée, 211 en « masse de cavalerie » dans la Réserve et 67 dans la Garde. Il faut noter que certains de ces escadrons sont squelettiques et se réduisent à un « escadron cadres ». La cause de ce déficit n’est pas tant un strict problème d’effectifs de personnels instruits, mais réside surtout dans la difficulté inouïe de remonter tous les escadrons : la ressource allemande et polonaise en chevaux de selle est tarie et le général Bourcier[xviii] éprouve la plus grande peine à remonter en Hanovre 2 à 3 000 cavaliers tirés des dépôts du Rhin et qui forment l’effectif réalisé du corps Sébastiani. En définitive, sur un total de plus de 300 000 hommes, il y a à peine 40 000 cavaliers. Cette faiblesse était d’autant plus fâcheuse que le rapport de forces des formations de cavalerie s’établissait largement au profit des coalisés :


Autrichiens               22 000                                   16% de l’effectif global
Russes                      44 500                                   26%                id°
Prussiens                 29 000                       16%                id°
Suédois                    5 000                        20%                id°
Total                           100 500                     20%                id°

En 1814, les moins éprouvés des corps de la campagne précédente réapparaissent, mais ce ne sont plus que des débris. Globalement, alors que plus de 200 000 hommes demeurent – inutilement – bloqués dans les places allemandes, seuls 80 000 hommes vont défendre la frontière et participer à la magnifique campagne de France. Les débris des régiments de cavalerie, mal remontés sur des chevaux fatigués et mal nourris, ne peuvent remplir les missions les plus urgentes que les corps auxquels ils sont rattachés leur confient. L’ère de l’action en masse de la cavalerie est totalement révolue. Cependant, jusqu’à l’extrême fin, Napoléon cherche à lui conserver son indépendance et les cavaliers effectueront des prodiges de dévouement : à La Rothière, l’Empereur dispose encore de deux corps, réduits à 5 600 sabres, sous les ordres de Milhaud et Nansouty ; à Vauchamps, il masse tous ses escadrons sous le commandement de Grouchy. Ayant retiré d’Italie et d’Espagne toutes les ressources possibles en cavalerie, Napoléon veut renforcer sur le théâtre principal l’Arme qui peut le plus contribuer au succès, compte tenu du caractère d’extrême mobilité et de rapidité qui ont marqué ces suprêmes opérations. C’est ainsi qu’à Craonne, il engage 6 500 cavaliers sur 38 000 hommes ; qu’Oudinot dispose d’une proportion du même ordre dans la vallée de l’Aube, et que Mac Donald, en arrière, dispose de 4 500 cavaliers pour 7 000 fantassins.

En 1815, au retour de l’île d’Elbe, Napoléon organise sept corps d’infanterie d’un effectif de 15 à 20 000 hommes, soit trois à quatre divisions d’infanterie et une division de Légère. Il crée simultanément quatre corps de cavalerie à deux divisions, destinés à constituer la Réserve de l’armée du Nord dont il confie le commandement à Grouchy, Murat ayant été récusé du fait de ses intrigues napolitaines :1er corps, Pajol, 2 800 chasseurs et hussards, 2ème corps, Exelmans, 3 000 dragons, 3ème corps, Milhaud, 3 600 cuirassiers, 4ème corps, Kellermann, 3 700 cuirassiers. La cavalerie de la Garde forme deux divisions, soit 2 000 sabres. Globalement, l’armée du Nord pénétre en Belgique avec un effectif de 120 000 hommes dont 22 000 cavaliers.
Après la bataille de Ligny, Grouchy est détaché avec deux corps d’infanterie et les deux premiers corps de cavalerie, soit 40 000 hommes dont 7 000 cavaliers. Les 13 000 cavaliers restant à Waterloo s’y couvrent de gloire par une succession ininterrompue de charges face aux carrés anglais qu’ils sont sur le point d’ébranler de manière irréversible, lorsque la cavalerie prussienne, avant-garde de Blücher surgit sur le champ de bataille et renverse inexorablement le rapport de forces.

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            C’est ainsi, qu’élément de manœuvre par excellence, la cavalerie ne peut jouer son rôle véritable qu’employée en masse. C’est le mérite de Napoléon de l’avoir perçu et réalisé.

            Ces principes ont été pérennisés durant le siècle suivant. En 1870, dans un contexte de carence totale d’organisation de l’armée française, le principe de répartition entre une cavalerie organique des corps d’armée et de masse, groupée au sein d’une réserve est néanmoins conservé. Mal employée, alors que la nature du combat avait considérablement évolué du fait de l’apparition du feu sur le champ de bataille, son emploi, limité aux charges aussi sanglantes qu’inutiles, et non à la reconnaissance et à la découverte, est catastrophique. L’armée allemande, a contrario, se sert admirablement de sa cavalerie pour éclairer la marche de ses corps d’armée et obtenir du renseignement. Ainsi, Frédéric Charles ne fut-il jamais surpris lors des combats sous Metz du 15 au 18 août et, surtout, la marche de l’armée Mac Mahon, depuis Châlons, éventée d’emblée par les indiscrétions du Temps , est jalonnée en permanence, ce qui permet à Moltke la mise en place de la nasse de Sedan.

            En 1914, les idées napoléoniennes avaient refait surface et la cavalerie française, intégralement endivisionnée, est répartie entre une cavalerie organique de corps d’armée et des corps de cavalerie, agissant en masse et ayant en charge de prendre contact avec les gros de la cavalerie adverse pour la détruire. En fait, le commandement allemand refusera toujours le combat et les seuls engagements qui ont lieu le furent au niveau peloton ou escadron au maximum, dans le cadre de rencontres de patrouilles. Si bien qu’au moment où le commandement français eut besoin d’une cavalerie puissante, en mesure d’exploiter en masse le succès de la Marne, notamment par une poursuite vigoureuse dans l’intervalle créé entre les armées Klück et Bülow, cet outil lui fit défaut, les chevaux des corps Sordet[xix] et Conneau étant épuisés par six semaines ininterrompues de marches et contre marches en Belgique, puis dans le nord de la France ; le maréchal French reconnut que sa retraite lui fut grandement facilitée par l’action de couverture menée, à son profit, par le corps Sordet.

Enfin, la pérennité de l’action de masse est remise à l’honneur quelques dizaines d’années plus tard par la constitution des divisions blindées : en remplaçant les chevaux par les chars, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il convient de souligner qu’en 1940, par le groupement des 2ème et 3ème D.L.M., au sein du Corps de cavalerie Prioux, le commandement français avait constitué un véritable corps blindé, tout à fait comparable aux Panzer Korps de la Wehrmacht. Mais, cette expérience ne fut pas poursuivie, les 1ère et 5ème D.B. ne furent jamais groupées ensemble au sein de la 1ère Armée[xx].

            Dans le même esprit, le général Delaunay, ancien chef d’état-major de l’armée de terre déplorait[xxi] que lors de la réforme Lagarde de 1977 qui avait vu la recréation des divisions blindées, la logique n’ait pas été poussée jusqu’au bout, dans la mesure où les divisions blindées en question n’avaient pas été regroupées en véritables corps blindés pour faire masse.
            En revanche, la même logique de masse a été appliquée à l’aéromobilité, puisque la création de la 4ème D.A.M[xxii]. en 1984 et sa pérennisation en 1996 sous forme de B.A.M[xxiii]. répondent au même souci du commandement.


[i] Article publié dans le Bulletin de liaison de l’UNOR/ABC de janvier 2008.
[ii] Aujourd’hui dissociés entre le nouveau Centre de Documentation pour le fonds moderne et la bibliothèque patrimoniale pour le fonds ancien.
[iii] Depuis la rédaction de cet article, le C.I.D. a repris l’ancienne appellation d’Ecole supérieure de guerre.
[iv] Dans la terminologie actuelle, ce rôle serait plutôt qualifié d’opératif.
[v] A l’époque, cette appellation des plus réglementaires  n’avait aucune connotation péjorative.
[vi] Maréchal Marmont, duc de Raguse, in Instructions militaires.
[vii] Napoléon. Œuvres de Sainte Hélène. Projets d’organisation de l’armée.
[viii] Renforcée à diverses reprises par des régiments de légère ponctionnés dans les corps d’armée.
[ix] Aux ordres de son chef - regroupant les Grenadiers à cheval, les Chasseurs de la Garde et l’escadron de Mamelouks - elle sera engagée fort à propos à Austerlitz, lors de la « mêlée de Kranovitz » en fin de matinée, interdisant ainsi par la violence de sa charge toute réaction offensive russe sur Pratzen.
[x] C’est au cours de cet hiver qu’il rappelle d’Italie la troisième division de cuirassiers (Espagne).
[xi] Il est vrai que ce régiment avait été longtemps détaché de sa brigade pour faire le service au Quartier général de l’Empereur. Cette attrition considérable de ses moyens montre combien le service d’escorte et de correspondance use rapidement une formation de cavalerie.
[xii] Qui a relevé d’Hautpoul au commandement de la 2ème division de Cuirassiers après qu’il ait été tué à Eylau.
[xiii] Ce terme d’exploration correspond aux missions de découverte des années post 1914, que l’on peut assimiler à la mission actuelle d’éclairage : mission de renseignement sans engager le combat, au contraire de la reconnaissance où l’engagement du combat est systématiquement recherché.
[xiv] Il s’agit des 2ème, 4ème, 5ème, 6ème, 11ème, 12ème, 13ème, 14ème, 15ème, 17ème et 18ème Dragons.
[xv] Indispensable à sa mission de surveillance le long du Danube, de Klosterneubourg à Altenbourg.
[xvi] Napoléon in Correspondance op. cit.
[xvii] Un 5ème corps bis avait été un instant constitué, sous le commandement du général Milhaud, avec des renforts en provenance de France ; mais il fut rapidement fondu dans le 5ème corps dont les effectifs étaient extrêmement faibles.
[xviii] Responsable des remontes.
[xix] Sordet fut relevé de son commandement à la demande du général Maunoury, juste avant le déclenchement de la phase d’exploitation de la bataille de la Marne : il lui était reproché de « n’avoir pas tenu le terrain conquis », ce qui n’est en aucun cas dans les capacités d’un corps de cavalerie, l’armement d’une brigade de cavalerie correspondant, hors armes blanches, à celui d’un bataillon d’infanterie. En fait, Sordet avait fait effectué à ses formations un mouvement rétrograde pour offrir à ses chevaux totalement épuisés et dont la majorité était blessés car rarement dessellés, des possibilités d’abreuvoir !
[xx] De Lattre eut même la fâcheuse tendance à les dissocier en répartissant leurs Combat Command entres ses divisions d’infanterie !
[xxi] Revue historique des armées 1984/2. N° spécial Arme Blindée Cavalerie.
[xxii] Division aéromobile.
[xxiii] Brigade aéromobile, aujourd’hui dissoute.
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