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Engagement opérationnel

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L’armée française en opérations: la grande bavarde?

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Par le Chef de bataillon Pierre DESQUESSES

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Les militaires français en opération ont tendance à se livrer trop facilement aux journalistes. Les conséquences peuvent être dramatiques pour la conduite des opérations et nécessitent une prise de mesures à court et moyen termes.

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Loin d’être anxieux à l’idée d’être interrogés par un média, les cadres de l’armée française n’hésitent plus à s’exprimer largement, voire à s’épancher, lorsque l’occasion se présente. Si cette tendance récente peut se révéler constructive en temps de paix en provoquant débats et saine ouverture dans le cadre d’une réflexion sur notre institution, elle représente, en revanche, un vrai danger pour nos unités lorsque de tels comportements ont lieu sur les théâtres d’opérations.

Ce constat prend tout son sens aujourd’hui sur le théâtre afghan où se concentre la majorité de nos opérations militaires et, de facto, la plupart des reportages «défense» d’origine française et internationale.

 

«Une grande dépense d'énergie intellectuelle a simplement abouti à une réduction homothétique du format des armées». Cet extrait percutant d’un article écrit par un groupe d’officiers anonymes à propos du nouveau Livre Blanc sur la Défense[1] montre la réalité de l’émergence d’une génération contemporaine d’officiers qui communiquent à outrance. Portés par l’élan sociologique récent de l’hyper-communication et encouragés par la révision du statut général des militaires en 2005 qui élargit les droits et libertés du militaire à ceux du citoyen[2], cette génération s’affranchit progressivement des codes en vigueur dans notre institution depuis l’avènement de la IIIème République.

 

Voilà bien le travers de ces cadres, voire soldats, qui, bien souvent, en opération, ont oublié la suite des articles du SGM (statut général des militaires). L’article L 4121-2 y rappelle en effet que «les militaires doivent faire preuve de discrétion pour tous les faits, informations ou documents dont ils ont connaissance dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions». Utilisant tous les moyens de communication modernes, du forum personnel (blog) à l’interview délivré dans un média (presse, radio ou télévision), de nombreux officiers, sous-officiers ou militaires du rang dépassent largement le cadre de leurs états d’âme personnels pour se livrer à des révélations dans les domaines du renseignement, de la conduite et de la planification des opérations. Souvent jugées anodines ou pire, déjà connues, ces révélations peuvent pourtant avoir de lourdes conséquences sur la suite des opérations. Les communications et les liaisons de commandement font déjà l’objet de suffisamment de tentatives d’interceptions sans que des indiscrétions n’aient besoin d’accroître cette éventuelle faiblesse.

 

Ainsi, combien d’articles récents écrits sur l’Afghanistan ont révélé positions et identités de contacts ou de sources voire certaines méthodes de la branche RENSEIGNEMENT[3], date et lieu d’une future opération militaire[4], d’une manœuvre logistique ou d’une décision politico-militaire fondamentale[5]. Les observateurs noteront également que les blogs spécialisés dans le domaine de la Défense[6] publient régulièrement sur leurs sites des informations classifiées. La  communication institutionnelle les alimente régulièrement en informations ouvertes mais ce sont bien des contributions personnelles et anonymes qui révèlent des informations sensibles. Les journalistes ne doivent pas être blâmés pour être à l’affût de ces nombreuses indiscrétions. Ils ne font que leur métier… Les contributeurs en revanche ne mesurent pas la portée de leurs actes et les explications de ces révélations plus ou moins graves ne manquent pas. Volonté ou besoin moderne de s’afficher et d’exister sur le plan médiatique, orgueil, vengeance, liens directs avec la société, inconscience de la gravité des faits, problème sociétal de manque de culture du secret sont autant de raisons rationnelles et irrationnelles qui peuvent expliquer cette tendance lourde d’extraversion des comportements sur le terrain.

En outre, ces publications ne sont que la partie visible d’un phénomène de masse que sont les forums personnels (blogs), alimentés par les soldats jusque sur le terrain et qui permettent parfois de suivre les opérations en direct. Téléphones portables, appareils photos et caméras fixés sur les casques lourds sont pourtant interdits par le commandement, mais nombreux sont les militaires qui dérogent à cette règle universelle en opération en filmant et publiant sur Internet des accrochages avec les insurgés ou en informant en direct leurs familles et amis des bilans ennemis et amis.

Tous ces manquements peuvent avoir des conséquences graves sur le succès des opérations et la sécurité des soldats, faisant directement ou indirectement le jeu de nos ennemis. Les insurgés, rebelles et autres adversaires sur tous les théâtres d’opérations utilisent nos médias comme levier de propagande et bien évidemment pratiquent de manière assidue et parfois coordonnée la recherche de  renseignement ouvert sur Internet, traquant inlassablement images et données sur nos capacités, méthodes, techniques, postes de commandement voire organigrammes et plans d’opérations. Nos publications sauvages ne sont alors qu’une pièce de plus dans la construction du combat insurrectionnel qui vise à affaiblir notre moral sur le terrain et à fragiliser le soutien de l’opinion publique, donc l’engagement politique.

 

Comment remédier à ce phénomène potentiellement dangereux? De la prévention à la coercition, la liste des méthodes est longue. Ainsi l’entraînement aux médias («media training») dans nos écoles et unités doit sans doute évoluer. Si cet entraînement a permis il y a 15 ans une prise de conscience de la manœuvre médias chez nos cadres et soldats, il doit maintenant tendre vers une meilleure adaptation aux opérations modernes, en insistant notamment sur la dimension du «caporal stratégique», c'est-à-dire rester à son niveau afin de ne pas risquer d’en révéler trop, et prendre conscience de la gravité potentielle de chaque acte et de chaque parole en opération.

La discipline intellectuelle individuelle, la confiance dans le travail de la COM OPS (la communication opérationnelle) grâce à la rédaction d’éléments de langage, la publication d’articles en communication interne et la création de blogs officiels par les unités doivent aider les cadres et les soldats à maîtriser leurs propos.

Des méthodes coercitives basées sur la fermeté du commandement dans la gestion des dérives permettront sans doute de finir d’inverser la tendance.

Enfin, d’une manière plus générale, c’est surtout d’un changement profond de culture dont a besoin notre armée. Nous devons prendre conscience que nous sommes en guerre face à un adversaire déterminé et ainsi intégrer la réalité des dangers de l’hyper-communication en opération.


 

La sphère privée, et plus encore celle spécifique du journalisme, se félicite de l’évolution de l’armée française dans cet aspect d’ouverture et de communication. Nous devons donc tous nous sentir concernés afin d’éviter qu’une atteinte à notre sécurité ou à notre renom n’entraîne des sanctions individuelles graves[7] ou, pire, un retour forcé à l’époque de la «grande muette».

 



[1] Groupe SURCOUF, Le FIGARO «Débats et opinions» du 18 juin 2008

[2] Article L 4121-1 du code de la défense (partie législative/le personnel militaire/statut général de militaires/droits et obligations/exercice des droits civils et politiques)

[3] AFP du 18 décembre 2009 sur l’opération SEPTENTRION en vallée d’Ouzbin, Karim TALBI.

[4] L’opération MOSTARAK dans le Helmand a été révélée par le TIMES deux semaines avant de débuter.

[5] L’envoi d’une OMLT française dans la province du Helmand sous commandement  britannique a été révélé de façon fortuite au journal La Croix et seule la bienveillance du journaliste a permis que cette information ne soit pas publiée.

[6] Jean GUISNEL- Le Point; Défense Ouverte-, Jean-Dominique MERCHET – Secret Défense-, Jean-Marc TANGUY – Le Mammouth-

[7] La gendarmerie vient d’être touchée avec la radiation des cadres du chef d’escadron MATELLY pour manquement au devoir de réserve, effective le 27 avril 2010.

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