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Engagement opérationnel

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L’art glorieux de «retraiter»

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Par le Commandant Fabrice FORQUIN

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Peu étudiée et rarement mise en exergue car faisant presque toujours suite à une défaite, la retraite, si elle est bien conduite, confère paradoxalement au chef qui en a la charge un grand mérite ― à défaut d’une grande gloire ― car dans l’art de la guerre, la retraite est sans doute l’exercice le plus difficile, et rares sont les chefs de guerre y ayant excellé. C’est à ce titre que cet article avait bien toute sa place dans la rubrique «un penseur militaire»

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Les campagnes militaires sont surtout connues et étudiées à travers leurs hauts faits d’armes, charges héroïques, batailles homériques, victoires spectaculaires ou offensives éclair.

Inversement, les brillantes retraites sont peu évoquées du fait probablement de leur caractère par essence peu décisif et en apparence peu glorieux. Il est vrai qu’au premier abord, les mots «retraite» et «brillante» semblent antinomiques.

Ainsi, à titre d’exemple, la «retraite de Russie» est devenue légendaire, non bien sûr pour la qualité de sa conduite ou de sa conception, mais seulement pour son caractère dramatique. C’est pourtant un tort que d’occulter l’étude des retraites car l’art du repli est sans doute le plus difficile à maîtriser pour un général, et c’est sans doute le plus discriminant quand il s’agit de s’interroger sur la valeur d’un chef de guerre. Le général qui y réussit est à coup sûr un grand chef de guerre car il est toujours en position délicate et le plus souvent à la tête de forces battues et abattues. À l’inverse, le vainqueur d’une offensive récolte les lauriers de la gloire alors qu’il possédait le plus souvent avant sa victoire de solides atouts par rapport à son adversaire. Plutôt que de se lancer dans une évocation forcément incomplète et contestable des plus belles retraites de l’histoire militaire, l’étude portera sur deux d’entre elles, différentes l’une de l'autre donc complémentaires, afin d’en tirer des enseignements.

Ainsi, seront plus particulièrement évoquées la retraite du Maréchal Grouchy à la fin de la campagne de Belgique de 1815 et l’évacuation de Gallipoli en 1915.

 


Qu’est-ce qu’une retraite ?

 

Il convient d’abord de définir ce qu’est une retraite.

Le concept de «retraite» répond en fait à deux conditions. Il s’agit d’abord d’un mouvement rétrograde de la totalité des forces engagées dans une campagne ou au moins dans un secteur donné[1]. De plus, c’est un mouvement d’ordre stratégique (au sens actuel d’opératif), c'est-à-dire de grande ampleur. En second lieu, ce mouvement intervient après une défaite ou tout au moins après un échec ou dans une situation d’impasse[2]. En résumé, une retraite n’est pas seulement un mouvement d’une force armée vers ses arrières ; il s’agit d’un mouvement d’envergure de forces importantes et en principe battues[3]. Il convient de préciser que cette action est très délicate et qu’elle s’effectue le plus souvent dans l’urgence, voire l’improvisation. Il en résulte que bien qu’un mouvement de ce type s’effectue en règle générale par des itinéraires et vers des lieux connus et amis, cette action fait partie des plus difficiles à conduire. Pourquoi un tel paradoxe ?

 

 

 


Une tâche ingrate

 

Pour le comprendre, il convient de rappeler une donnée fondamentale : l’avant-garde ou la pointe d’une armée[4] est toujours plus rapide et mobile dans ses déplacements que ses arrières, composés de convois logistiques, de pièces d’artillerie ou de «traînards».

Ces contraintes peuvent avoir des conséquences dramatiques dans le cas d’une armée en retraite car, mécaniquement, l’avant-garde du poursuivant va plus vite que l’arrière-garde du poursuivi. Facteur aggravant, le moral d’une armée en retraite, généralement battue et harcelée, est en principe défaillant, ce qui risque de conduire la troupe à abandonner ses matériels et à chercher à éviter le combat. Cela la rend plus difficile à commander, à coordonner, et diminue d’autant sa valeur opérationnelle. Dans certains cas, des non combattants s’ajoutent aux colonnes, ce qui accroît d’autant la confusion.

En conséquence, un commandant d’armée en repli ou le chef d’une arrière-garde doit choisir entre deux solutions : soit combattre pour ralentir le rythme de la poursuite adverse au risque de succomber, soit se résoudre à abandonner quantité de matériel et de prisonniers. Ainsi, les retraites les plus rapides (par exemple, sous l’Empire, les retraites françaises de 1812 et 1813, prussienne de 1806 ou autrichienne de février 1814) sont généralement les plus désastreuses. Les meilleurs généraux sont donc ceux qui parviennent le mieux à ralentir la progression ennemie avec des effectifs voire un moral pourtant moindres.

 


Les types de retraite

 

Une rapide analyse historique fait ressortir une grande variété de genres de retraites. La plus courante pourrait être qualifiée de «retraite subie». La majorité des retraites effectuées par le passé appartiennent à cette catégorie. Moralement atteinte, l’armée du vaincu se replie en désordre, et c’est le poursuivant qui impose son rythme après avoir pris, pour ne plus le perdre, l’ascendant sur son adversaire. Citons à titre d’exemple la retraite prussienne de 1806, la française de 1813[5] ou celles des forces allemandes pendant l’opération Bagration de 1944. À l’inverse, certaines retraites ont été suivies par de furieux retours offensifs. Parmi ces «retraites refusées», citons notamment celles de La Marne en 1914, de Marengo en 1800 ou de Kharkov en 1943. La Seconde Guerre mondiale vit aussi la Wehrmacht battue mais pas détruite expérimenter des tactiques qui pourraient être qualifiées de «retraites échelonnées», telles les défenses mobile, d’usure ou sur des lignes successives[6]. Certaines retraites sont tout à fait étonnantes, telle la «retraite simulée» d’Austerlitz qui provoque une poursuite de l’adversaire qui se précipite en réalité dans le piège tendu, ou les «retraites négociées» des armées françaises d’Égypte et du Portugal en 1801 et 1808, armées rapatriées avec armes, drapeaux et bagages grâce aux navires de leurs adversaires. Deux autres types de retraites méritent d’être évoquées et seront étudiées plus en profondeur afin d’en tirer des enseignements.

 


La «retraite maîtrisée», Grouchy 1815

 

La période napoléonienne, qui voit l’introduction du principe de vitesse et la profusion de campagnes, offre naturellement de nombreux exemples de retraites. Rares y sont pourtant les maîtres en la matière. Quatre viennent immédiatement à l’esprit: McDonald après la défaite de La Trébie en 1799, le russe Bagration pour ses combats retardateurs de 1805, 1807 et 1812, Clauzel pour son remarquable repli d’Espagne en 1813, et surtout Grouchy pour sa retraite exemplaire de 1815. C’est cette retraite aussi peu connue que les autres qui sera étudiée car elle réunit presque tous les points clés.

Ce n’est que le 19 juin 1815 que le Maréchal Grouchy est enfin averti de la catastrophe de Mont St-Jean. Il entame donc une retraite, déjà compromise, poursuivi par des forces prussiennes considérables et dotées d’une nombreuse cavalerie légère. Méthodiquement, la petite armée de l’aile droite va reculer pied à pied, en bon ordre, tout en évitant les mouvements de débordement adverses. Grouchy donne des ordres précis afin d’anticiper la localisation des bivouacs; il fixe des horaires de mouvements et des itinéraires prioritaires pour les convois les plus lents afin d’éviter des embouteillages qui ne feraient que ralentir la marche. Dans un second temps, il veille à la coordination des mouvements entre ses divisions, et laisse toujours en arrière-garde une division allégée de ses bagages et appuyée par de la cavalerie légère et de l’artillerie à cheval afin de gagner en puissance et en mobilité. Cette arrière-garde livre plusieurs combats. Ceux-ci sont parfois brefs, dans le seul but de gagner quelques délais, les Prussiens se déployant à chaque contact, ce qui les retarde, tantôt plus longs quand le terrain (crête, rivière, bois, village) favorise la défense. Grouchy va ainsi parvenir à ramener la totalité de ses blessés, convois logistiques et pièces d’artillerie sur le sol de France, tout en menant plusieurs combats retardateurs et sans jamais avoir à déplorer de pertes importantes. Il parvient à dicter à l’ennemi le rythme de sa progression tout en conservant intacts le contrôle et la cohésion de ses troupes. Cette retraite trop méconnue confirme que, dans cette campagne où les fautes ou insuffisances se sont multipliées, Grouchy n’a pas seulement rempli sa mission, mais a démontré des aptitudes propres aux meilleurs commandants d’armée[7].

Les grands principes de la guerre[8] sont magnifiquement illustrés par ces mouvements: ainsi l’économie des moyens par le choix raisonné de dédier une partie des forces au combat en couverture des unités en marche ou en attribuant certains itinéraires à certaines unités; la concentration des efforts en donnant une série de coups d’arrêts bien ciblés sur les avant- gardes ennemies chaque fois que le terrain le permet; enfin la liberté d’action en dictant à l’adversaire le rythme de la poursuite.

 


La «retraite dissimulée», Gallipoli 1915

 

De février 1915 à janvier 1916, le corps expéditionnaire franco-anglais des Dardanelles est mis en échec, les pertes s’accumulent et le détroit reste ottoman. Cette aventure, qui coûta sa place à Sir Winston Churchill, son instigateur, est donc logiquement restée dans la mémoire collective comme s’apparentant à un grand fiasco. Pourtant, un aspect particulier mérite d’être souligné tant il fut remarquable: celui du rembarquement des troupes[9]. Si nous nous référons à la définition proposée en début d’article, le mot «retraite» convient puisqu’il s’agit après un échec militaire du repli de toutes les forces engagées. Or, cette évacuation de grande ampleur fut un modèle du genre, un succès complet, car parfaitement planifié puis orchestré.

Le point clé de la manœuvre de Lord Hamilton, commandant le corps expéditionnaire, consiste en fait à dissimuler les opérations d’évacuation à l’adversaire en ne changeant rien aux habitudes du front et en organisant des diversions. Ainsi, les embarquements ont lieu la nuit tandis que l’artillerie continue à pilonner les positions ottomanes comme pour préparer une offensive de plus. Les blessés et le matériel lourd sont acheminés en priorité. Des tirs d’infanterie sont déclenchés, parfois à distance c’est-à-dire sans servants, des mules chargées de caisses vides montent au front sous les yeux des aviateurs ennemis, des mouvements de troupes sont artificiellement ordonnés à proximité du front. En un mois, tout le corps expéditionnaire est évacué[10] dans la plus grande discrétion, la supercherie n’étant éventée qu’à la fin des opérations. Ainsi, Lord Hamilton a su économiser ses moyens en ne laissant qu’un mince rideau de couverture, concentrer ses efforts en donnant la priorité à la logistique, et garder sa liberté d’action en leurrant l’adversaire. De cette opération, sorte de «Fortitude» inversée[11], sans doute le meilleur exemple historique de retraite dissimulée à l’adversaire[12], il ressort qu’une retraite non dictée par l’urgence doit-être conduite en insistant sur la planification et le recours souhaitable à une manœuvre de «déception».

 


Les principes

 

Les trois grands principes de la guerre propre à la pensée stratégique française sont donc parfaitement représentés dans ces deux modèles de retraite. Un quatrième principe cher au Maréchal Foch, le couple sûreté-surprise et son pendant négatif, la «déception», y sont aussi bien illustrés. D’autres leçons peuvent être tirées de leur étude comme l’emploi de la ruse, l’anticipation (par exemple le choix des axes à emprunter et des lieux de bivouacs) ou le recours à une arrière-garde mobile, légère et agressive alternant contre-attaques, coups d’arrêts, points de fixation, manœuvres et décrochages en «appuis mutuels». En somme, l’art de retraiter consiste à trouver un juste milieu entre engagement et refus de combattre.

Moins étudiées et glorifiées que les victoires, les retraites sont donc riches d’enseignements car plus complètes quant aux leçons tactiques à tirer. De plus, cet art étant des plus difficiles, les chefs qui y ont excellé sont parmi les plus méritants bien que peu souvent mis à l’honneur.

 

 

 



[1] Un mouvement rétrograde exécuté sur le champ de bataille est qualifié de «repli» voire de «déroute» dans le cas précis où les troupes en repli ne sont plus ni commandées ni organisées. Mais la «déroute» peut également qualifier une retraite si le chef qui la subit n’a plus la maîtrise de ses forces.

[2] Un repli d’ordre opératif non effectué sous la pression de l’adversaire et délibérément choisi, comme celui réalisé par les forces allemandes en 1917 en évacuant l’Aisne afin de raccourcir le front, ne s’apparente sans doute pas à une retraite mais à ce qu’il conviendrait d’appeler un repli stratégique (au sens actuel d’opératif). Il en va de même par exemple des replis successifs de l’armée autrichienne pendant la campagne de 1813 visant à épuiser les conscrits français en de vaines marches entre Dresde et Prague.

[3] Curieusement, trois des retraites parmi les plus dramatiques et les plus connues de l’histoire militaire française font exception puisque survenues sans défaite préalable des forces principales, il s’agit de la retraite de Russie de 1812, de «la débâcle» de 1940 et de la destruction des forces du Nord Tonkin sur la route coloniale 4 en 1950.

[4] Composée de troupes légères, mobiles, accrocheuses avec une forte proportion de cavalerie et à partir du XXème siècle de forces mécanisées.

[5] Moins connue que la retraite de 1812, la fin de la campagne d’Allemagne de 1813 lui est tout à fait comparable ; ainsi seuls 70.000 hommes franchirent le Rhin sur les 450.000 du début de campagne, des chiffres assez comparables aux 100.000 rescapés sur 600.000 de la campagne de Russie.

[6] En apparence ces opérations allemandes relèvent plus du seul art défensif que de l’art de retraiter. Cependant ces opérations, certes défensives, s’inscrivent le plus souvent dans un contexte général de recul allemand. Elles ne faisaient d’ailleurs pas initialement partie de la doctrine de la Wehrmacht et semblent avoir été mises au point à partir de 1943 par la force des choses. Cela en fait donc un nouveau genre de retraite adapté au combat mécanisé moderne. De plus, elles offrent de bonnes méthodes à appliquer dans une problématique de repli. Trois types de défense en profondeur furent en fait mises en œuvre par les forces du Reich. D’abord, la «défense mobile» faite de coups d’arrêts et de contre-attaques dont l’objectif est surtout de gagner des délais. Ensuite, la «défense d’usure», déjà expérimentée par la 14ème DI du Général de Lattre en 1940, qui voit le défenseur laisser dans chaque ville, bois et village des môles défensifs dépassés, dits «en hérisson», afin d’enrayer l’offensive ennemie et dont le but est principalement l’attrition et la désorganisation de l’adversaire. Enfin, la «défense sur des lignes fortifiées successives» dont le meilleur exemple est sans doute celui des combats retardateurs de Von Kesselring en Italie en 1944.

[7] Sur les responsabilités du Maréchal Grouchy et des autres grands capitaines de la campagne de 1815, se reporter à l’article de l’auteur «Il faut réhabiliter Grouchy» paru dans le numéro 25 des Cahiers du CESAT d’octobre 2011. Les principales fautes sont à rechercher notamment chez Ney, Soult, Drouet d’Erlon et l’Empereur lui-même.

[8] Économie des moyens, concentration des efforts et liberté d’action.

[9] Parmi les exemples d’évacuations réussies par voie maritime citons les retraites réussies des Japonais de Guadalcanal ou d’une bonne partie des forces allemandes de Sicile, toutes deux effectuées en 1943. Celle de Dunkerque en revanche ne peut servir de leçon tactique car sa réussite tient surtout au relâchement de la pression des divisions allemandes.

[10] En un mois, du 10 décembre 1915 au 9 janvier 1916, ce sont 145.000 hommes, 15.000 animaux et 900 pièces d’artillerie qui sont évacués.

[11] Rappelons que l’opération Fortitude, l’une des plus importantes actions de «déception» de l’histoire visait pour les alliés à faire croire aux forces allemandes à un débarquement dans le Pas-de-Calais.

[12] La bataille de La Rothière pendant la campagne de France de 1814 en offre un autre exemple; l’armée impériale, pourtant au contact des coalisés se dérobe pendant la nuit en laissant intentionnellement les feux de bivouacs allumés.

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