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Histoire et Stratégies

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L’asymétrie : perspectives et dangers

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Par le Lieutenant-colonel Thierry LAVAL

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Les deux conflits mondiaux qui ont ravagé l’Europe et une partie de l’Asie au cours du « siècle barbare » ont porté à son paroxysme le concept clausewitzien de la guerre totale. Les Etats, engagés dans des affrontements aujourd’hui qualifiés de symétriques, ont mobilisé l’ensemble de leurs forces vives, tant sur le plan militaire que dans les domaines économiques, sociaux, diplomatiques et culturels.

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Or, les conflits de ce début de XXI° siècle sont plutôt décrits par les experts comme étant asymétriques[1]. Ils se caractérisent par le décalage entre les moyens, les modes d’action ou les objectifs de chaque belligérant. Certains prédisent même l’inexorable généralisation, voire la primauté, de ces types de conflit que l’Histoire semble retrouver depuis que la dislocation de l’empire soviétique a refermé la parenthèse de la guerre froide.

 

Anesthésiés par la dissuasion nucléaire, les conflits du XXIème siècle seront-ils inéluctablement asymétriques ?

 

Le XXI° siècle ne connaîtra peut-être plus de guerre totale. Toutefois, il se caractérisera vraisemblablement par son ambiguïté : sous couvert d’affrontements asymétriques, les démocraties occidentales se lanceront dans les guerres qu’elles savent pouvoir gagner afin de préserver leurs valeurs et leurs intérêts aux moindres coûts.

 

Interdite par le fait nucléaire, la guerre semble inexorablement devoir prendre le visage de l’asymétrie, caractéristique paradoxale qui rencontre concomitamment les intérêts des faibles et des puissants. A l’aube des élections présidentielles, ce concept séduisant pourrait toutefois être trompeur et dangereux pour la France.

 

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L’asymétrie semble caractériser les conflits de ce début de XXIème siècle. Elle masque ainsi le caractère toujours dual des affrontements qui aboutissent généralement à une forme plus ou moins développée et risquée de symétrie. Portée par des enjeux et des logiques différentes, l’asymétrie séduit ainsi, et de manière paradoxale, à la fois le faible et le fort.

 

Certaines formes de lutte symétrique s’imposent car elles sont globalement de nature à préserver une situation de paix. La dissuasion nucléaire, en particulier, et le « pouvoir égalisateur de l’atome » confèrent à leur détenteur une protection contre toute velléité d’agression extérieure. C’est bien le constat qu’a fait l’Iran au lendemain de la première guerre du Golfe et qui explique sans doute sa politique nucléaire actuelle. Cette volonté s’inscrit dans le cadre d’une stratégie des moyens qui demande la mobilisation, là encore, de toutes les ressources d’un pays mais avec des résultats quasiment garantis. La possession d’une telle arme doit néanmoins s’accompagner d’une doctrine qui parachève sa crédibilité. L’effort initié par le général De Gaulle a abouti en 1964 à la force de dissuasion française. Les doctrines et les améliorations technologiques qui se sont succédé depuis garantissent, aujourd’hui encore, le sens de la dissuasion française. L’effort consenti par la nation n’en demeure pas moins considérable.

 

Pour autant, l’accès au club nucléaire reste un rare privilège. La puissance destructrice des sociétés occidentales, combinée à leur potentiel économique et industriel, entraîne donc leurs adversaires vers des stratégies de contournement. Cherchant à exploiter les vulnérabilités des démocraties, ils sont contraints à l’asymétrie. Du terrorisme à l’emploi détourné de moyens civils, de l’attentat à la manipulation des médias, de l’idéologie libératrice des peuples aux dérives mafieuses, le faible cherche forcément à porter l’affrontement sur un terrain favorable où il peut lutter avec un espoir de succès. L’exemple de l’Indochine, comme celui plus actuel des Talibans en Afghanistan, montrent cependant que la lutte asymétrique doit, à terme, s’ouvrir sur l’affrontement armé, de plus en plus symétrique, pour espérer l’emporter. L’asymétrie systématiquement recherchée par le faible n’est donc qu’une attitude par défaut qui lui permet de compenser son désavantage initial. Elle n’est en fait qu’une étape, souvent la première, mais finalement insuffisante.  L’asymétrie, comme arme du faible, n’est donc qu’un dangereux mirage. 

 

Si le faible est contraint à l’asymétrie, les grandes puissances peuvent aussi légitimement la souhaiter en estimant que les risques y sont moins critiques. Les dommages restent acceptables et politiquement assumés. La suprématie dans l’engagement doit limiter la prise de risque inhérente à l’action guerrière. L’Histoire militaire montre, en effet, combien la bataille peut être incertaine. Varon et ses 86 000 soldats n’auraient jamais imaginé être écrasés par les 55 000 hommes d’Annibal lors de la bataille de Cannes en 216 av.J.-C. A l’aube du 18 juin 1815, Napoléon pensait que Waterloo « devait être une affaire réglée avant midi ». La première guerre mondiale a entraîné la chute de quatre empires séculaires. Les exemples sont innombrables. Pour autant, la constitution de ces forces vaincues a nécessité à chaque fois des efforts considérables. Dans la guerre totale, Ludendorff témoigne de cette énergie qui doit mobiliser tout un peuple, certes sur un plan économique et industriel, mais aussi dans son volet social et psychologique. Le glissement vers l’asymétrie, volontaire, et non pas subi, peut donc également être recherché par les grandes puissances, même si l’affrontement symétrique reste toujours possible. Ce dernier nécessite néanmoins un effort considérable pour un résultat trop souvent aléatoire, voire dangereux.

 

En dehors de la garantie nucléaire, le coût et les risques des affrontements symétriques classiques expliquent ainsi en partie le glissement naturel des conflits vers l’asymétrie. La guerre hors limites de Qiao Lang et de Wang Xiangsui conceptualise et illustre bien la nature essentielle de l’approche asymétrique ainsi que la diversité des lignes d’opérations possibles. L’asymétrie n’est pas seulement un déséquilibre ponctuel, elle est aussi une théorie, un concept. Finalement, l’asymétrie semble satisfaire paradoxalement à la fois le faible et le fort mais pour des raisons différentes. Faire de l’asymétrie la nouvelle donne stratégique pourrait cependant se révéler dangereux.

 

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Le danger consisterait à se laisser endormir par les sirènes des tenants de l’asymétrie et à baisser le seuil capacitaire des forces militaires dans une logique politique et militaire de stricte suffisance. Il convient au contraire de couvrir tout le spectre de la défense et de la sécurité afin de protéger, dans la durée, nos intérêts vitaux sans étouffer l’économie par une charge trop lourde de l’appareil sécuritaire.

 

A la veille des prochaines élections présidentielles, les annonces de programme et d’intentions politiques, toutes tendances confondues, montrent clairement que le budget de la Défense constitue une variable potentielle, mais très convoitée, d’ajustement. Le thème de l’asymétrie pourrait être pernicieusement exploité en laissant penser que des forces très légères et très spéciales, protégées par un environnement hautement sophistiqué et déployé en stand off & protection dans l’espace aérien et maritime, et engagées dans un environnement international seraient à même de répondre à tous les défis sécuritaires non couverts par la garantie nucléaire. L’exploitation de ce leitmotiv prendrait d’autant plus de sens que la volonté politique d’engager à terre des forces conventionnelles conséquentes serait faible, étant donné le coût des opérations extérieures et les risques d’enlisement toujours possibles. Or, une telle idée ferait abstraction du glissement habituel décrit plus haut, de l’affrontement asymétrique vers des affrontements symétriques. On lit d’ailleurs les limites de la stratégie utilisée contre les talibans : des forces spéciales en grand nombre, appuyées par des moyens aériens importants et disposant d’une technologie en pointe, ne sont pas en mesure d’emporter la décision. C’est le travail complémentaire de forces plus conventionnelles, utilisées dans des missions de contrôle de zone, qui permettra à terme de garantir la sécurité. La guerre d’Algérie l’a amplement prouvé.

 

A l’inverse, certains Etats ayant bien conscience de la nécessité des forces classiques, mais ne pouvant plus s’offrir une panoplie autonome, complète, adaptée et au meilleur niveau technologique, se tournent vers l’Europe. La coopération franco-allemande pour le Tigre, la mutualisation des flottes de transport aérien et le développement des pôles d’excellence européens[2] sont des jalons qui illustrent cette tendance. Si ce tropisme parait inéluctable et partiellement fondé, il convient cependant de définir le degré d’autonomie nationale résiduelle à conserver pour garantir la liberté d’action politique du président de la République et du gouvernement. Dans le même temps, le partage européen du fardeau sécuritaire a des conséquences majeures sur les industries de l’armement qui permettent de générer des forces performantes. En-dessous d’un certain seuil, le coût de production d’un équipement n’est plus inversement proportionnel à la quantité produite. L’exemple du char Leclerc et celui du Rafale le prouvent bien. Les gouvernements doivent arbitrer en prenant en compte une multitude de paramètres, notamment sociaux et financiers. Reste à savoir quelles sont les priorités et surtout, plus sûrement, quels sont les horizons politiques qui, in fine, conditionnent les choix.  Aussi, devant l’éventail des menaces que l’outil de défense et de sécurité doit couvrir, l’instrumentalisation du thème de l’asymétrie, aussi séduisante soit-elle, n’en demeure pas moins trompeuse et dangereuse, car l’asymétrie est une étape, une caractéristique protéiforme d’un conflit, mais elle ne constitue en aucune manière un tout.

 

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En définitive, les conflits asymétriques semblent bénéficier d’une convergence d’intérêt tant du point de vue des faibles que des forts, même si les motivations sont différentes. Constante de l’Histoire, l’asymétrie s’avère toutefois insuffisante pour l’emporter et l’affrontement symétrique s’impose tôt ou tard dès lors qu’aucun des belligérants ne se désengage avant. Si les démocraties occidentales semblent contraintes à ces conflits, que les experts ont qualifié rapidement de nouveau type, en réalité elles pourraient aussi les rechercher. Moins risquées que les affrontements symétriques, plus acceptables politiquement parce que les pertes sont subies par des professionnels qui ont admis les risques du métier, les guerres asymétriques permettraient aux démocraties de préserver leurs intérêts aux moindres coûts. Depuis que l’équilibre de la terreur a transformé l’arme nucléaire en garant suprême de la paix entre Etats raisonnables, l’enjeu pour les grandes puissances pourrait donc être de chercher à ne faire que les guerres qu’elles savent pouvoir gagner au lieu de chercher à gagner les guerres qu’elles seraient condamnées à faire.

 

Win the war we wage or wage the war we win : that is the question.

 




[1] Cette notion ne doit pas être confondue avec la dissymétrie qui traduit un déséquilibre marqué portant sur le niveau des enjeux ou sur la quantité et la performance des moyens, mais peu sur la nature de ces moyens, ni sur la manière d’agir.

[2] On pourra citer celui de Saint-Astier pour les forces du maintien de l’ordre.

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