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Relations internationales

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L’École de guerre, quel drôle de nom…

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Par le Chef de bataillon Jean-Baptiste LORIQUET

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[…] Tu sais que, depuis l'invention de la poudre, il n'y a plus de places imprenables; c'est-à-dire, Usbek, qu'il n'y a plus d'asile sur la terre contre l'injustice et la violence. Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières . La vraie guerre et la vraie paix sont mortes ensembles .

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Nos armées jouissent d’un a priori très favorable de nos concitoyens. Cette bonne opinion s’élève même à des niveaux jamais atteints. Ainsi, en juillet dernier, 91% des Français déclaraient avoir tout à fait confiance dans leur armée. Et pourtant, dans le même temps, 67% se déclaraient en faveur de la création d’une armée européenne. Faites même l’expérience d’évoquer l’École de guerre. J’entends encore cette réponse: «l’École de guerre? Mais quel drôle de nom…». Alors une armée, oui, mais pour quoi faire? La guerre? Mais quelle guerre?

La réflexion au sein et autour des armées est animée depuis quelques années d’un véritable renouveau, alimenté par un intérêt renaissant des mondes militaire et universitaire pour les questions liées à la défense, à la stratégie et à la sécurité. Publications, lectures, cercles, débats, séminaires et colloques sont chaque jour plus nombreux; les thèmes et champs d’études se multiplient. Et pourtant, cette profusion ne nous assure pas de répondre convenablement aux questions suivantes, qui paraissent de plus bien éloignées des préoccupations de nos concitoyens: qu’est-ce aujourd’hui que la guerre? Que sera-t-elle demain? De fait, nous semblons plutôt courir après les événements, poursuivant une réalité qui sans cesse nous devance. Chaque conflit paraît, par ses développements même, devoir remettre en question ce que nous savons, ce que nous faisons, ce que nous pensons. Cette difficulté traduit sans doute une crise de notre compréhension de l’évolution de la violence armée et de son exercice. Quel est en effet, aujourd’hui, le discours des armées et de la nation sur la guerre? Quelle est notre conception de la guerre? Comment, collectivement, la comprenons-nous? Quelles conséquences tirons-nous de la révolution de ses coutumes et de l’éclatement de son cadre juridique, qui forment le cadre de notre action? Enfin, quelle guerre voulons-nous faire, quelle guerre acceptons-nous, accepterons-nous, de faire?

La prohibition de la guerre, en droit, ne résout ni la question de la violence armée entre États ni celle de son usage par une unité politique, aussi sommaire ou aboutie qu’elle soit. De fait, elle a plutôt conduit, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à un déplacement et à un développement de cette violence armée hors de son cadre juridique et coutumier. Elle l’a amenée, en quelque sorte, à quitter le champ de la guerre pour envahir celui de la paix, provoquant un bouleversement radical des règles du jeu. Cet effacement des termes traditionnels de la guerre et du conflit, qui pèse aujourd’hui directement sur notre sécurité, peut être perçu au détour de trois questions.

Celle, d’abord, de la décision légitime d’entrer en guerre, d’exercer la violence armée contre un adversaire désigné de la collectivité à la source de cette légitimité

Il est en effet essentiel, pour définir la guerre, de déterminer précisément qui peut la faire. Cette question ne connaît pas de réponse universelle mais variable selon les temps, les aires et les sociétés. Nous vivons quant à nous, encore en partie, sous le régime de l’ère moderne qui considérait, à l’image de Rousseau, que la guerre est une relation non pas entre l’homme et l’homme, mais entre l’État et l’État[i]. Thomas d’Aquin, en rupture avec son temps, estimait pour sa part que l’usage des armes n’était pas le fait seul de l'empereur ou du pape, mais de toute autorité politique légitime, c’est-à-dire représentant une société souveraine. Il donnait ainsi raison aux seigneurs des villes, peuples et royaumes naissants, qui disputaient à l’empereur le monopole du recours à la guerre. Sans doute gagnerions-nous à revisiter ces auteurs à la lueur de leur environnement historique, politique et stratégique pour mieux comprendre, par analogie, les changements que nous vivons. Qu’est-ce, en effet, qu’une autorité politique légitime aujourd’hui? Quelle sera sa forme demain? Est-ce un État? Une société souveraine (ou se considérant comme telle) non étatique, infra-étatique? Quelle légitimité autorise aujourd’hui le recours à la violence? Celle accordée par l’Organisation des Nations unies, qui reconnaît l’autorité politique, ou celle du peuple qui la mande? Quelles collectivités peuvent légitimement recourir à la violence armée et contre quel adversaire? Celles qui sont déjà ancrées dans leur sol ou bien celles qui viennent au monde?
Gardons-nous, à ce stade, de réponse préconçue ou catégorique. Nous pouvons par ailleurs constater, face à l’illégitimité quasiment acquise du recours à la violence armée au nom du droit, à un retour de son usage au nom d’un bien. La guerre immorale laisse désormais la place à l’intervention moralisatrice. Or, si le mouvement de balancier allant de la guerre acceptable à la guerre justifiée a toujours existé, le bien qui la justifie aujourd’hui n’est plus ni transcendant ni universel, mais relatif à celui qui le revendique.

Celle du lieu de la guerre, ensuite, et de ses passions

Le cadre qu’offrait l’état de guerre à la violence entre sociétés avait pour objectif premier de l’extérioriser, de la ritualiser pour en limiter les effets. La guerre juste, définie par Saint Augustin, répondait à la double nécessité d’offrir aux soldats romains chrétiens, en nombre croissant, un cadre leur autorisant le recours à la guerre et d’en fixer les limites. Elle était un progrès par rapport au recours illimité et désordonné à la violence. Elle a longtemps été un mode normal de relations entre sociétés, entre États. Les excès de la «guerre hyperbolique», l’avènement du fait nucléaire et la généralisation des stratégies indirectes ont fait éclater ce cadre. L’action armée, c’est-à-dire l’emploi de la violence armée hors du cadre juridique de l’état de guerre devient l’habitude, voire la norme. La guerre semble avoir durablement quitté le champ de bataille pour être renvoyée vers un «ailleurs», avec une constante toutefois: la population reste au cœur de toutes les manœuvres. Elle fait même désormais, d’une certaine façon, le lit de la violence armée. Elle est aujourd’hui le véritable lieu de la guerre. L’évolution de nos sociétés, toujours plus ouvertes sur l’extérieur et jusque dans l’intimité de leurs foyers ne serait-ce que par l’Internet, ne pourra qu’amplifier ce phénomène. Par ailleurs, l’«approche globale» telle que mise en œuvre aujourd’hui cherche non seulement à comprendre tous les aspects d’un conflit, ce qui semble légitime, mais tend également à une action globale qui, elle, pose problème. Car lorsque la force armée, dont la fonction première est la confrontation violente, s’engage dans des missions de police, dans la «bataille des perceptions» ou dans celle de la légitimité, lorsqu’elle définit des lignes d’opération liées au développement économique ou à la gouvernance, elle déplace son duel et en crée de nouveaux dans des champs supplémentaires. Lorsque la force armée prend des dispositions pour assurer la sécurité des populations, elle se conforme aux règles du droit et à son devoir. Mais lorsqu’elle cherche à établir (à son initiative ou en réponse à une exigence politique) un nouveau «contrat social», non seulement elle se fixe un objectif inatteignable, mais elle amplifie la guerre en étendant la violence à la société elle-même. Les conflits auxquels nous sommes confrontés ont une dimension civile et sociétale toujours plus marquée. Le livre blanc de 2008 reconnaissait cette difficulté en constatant que «l’extension des opérations civiles fait désormais appel, de façon toujours plus pressante, à de nouvelles compétences qui ne sont pas détenues par du personnel à statut militaire». De même, en mai 2012, le centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations publiait son septième «Cahier de réflexion doctrinale interarmées» consacré à la conflictualité des 15 ans à venir et à ses conséquences opérationnelles. Il relevait quatre nouveaux champs d’affrontement: l’espace extra-atmosphérique, le cyberespace, les perceptions et l’économie.

Celle, enfin, des combattants, du bras armé de la collectivité engagée dans un conflit violent

L’une des caractéristiques principales des conflits contemporains est la recherche systématique de l’asymétrie et de l’irrégularité face à un adversaire souvent anonyme, sinon diabolisé. Or, cette évolution conduit à une mutation profonde du combattant et à une forme d’évanouissement sinon d’impuissance de la force. Elle passe notamment, dans nos armées occidentales, par une forme d’hypertrophie technique qui se traduit par un surinvestissement dans la puissance tactique au détriment de l’efficacité stratégique. Nos armes sont toujours plus puissantes et moins nombreuses, c’est-à-dire que nous dépensons toujours plus d’énergie pour atteindre un objectif chaque fois plus réduit. L’emploi des drones ou de bombes guidées laser face à des groupes rustiques et dispersés est emblématique à cet égard. C’est une voie d’épuisement stratégique, une voie sans issue. La question est en effet aujourd’hui pour nous de vaincre David alors que nous sommes Goliath. Un Goliath toujours plus lourd et moins mobile. Une supériorité militaire écrasante ne peut suffire, seule, à garantir la paix et la sécurité. Il convient même de se demander si, d'une certaine façon, notre hypertrophie technique ne nous interdit pas toute victoire en n'assurant finalement qu'une destruction mutuelle inacceptable ou en conduisant notre adversaire à refuser le combat qui lui est proposé pour s'engager dans un autre auquel nous ne sommes pas préparés. Comment penser l'action armée face à un adversaire qui ne suit déjà plus nos règles, mais cherche à nous imposer les siennes, mettant à profit le bouleversement des moyens de destructions qui permet à des groupes autonomes d'infliger des dommages jusqu'alors réservés aux États? De plus, la force armée semble sortir du cadre national qui était le sien. Elle est désormais employée à bien d’autres destinations que la guerre, conçue comme un affrontement entre États. Son champ d’action s’étend jusqu’aux questions de sécurité, qui ne nous sont plus seulement propres mais partagées, de près ou de loin, avec une collectivité plus large. En un mot, nous portons aujourd’hui les armes au nom d'une collectivité qui n'est plus seulement nationale.

Il nous faut donc revenir à la signification profonde de la violence armée, aux formes qu’elle prend aujourd’hui, aux modes probables qu’elle connaîtra demain

C’est-à-dire à celle que nous voulons porter chez nos adversaires, pour définir ses limites, ses règles, ses moyens, ses lieux d’expression. C’est une responsabilité majeure des forces armées. Elles le doivent à leur société; elles se le doivent à elles-mêmes parce qu’elles sont confrontées à la violence, parce qu’elles la connaissent de l’intérieur, parce qu’elles en sont l’ultime rempart; parce qu’elles en supportent le poids, pour un temps encore. Elles ne peuvent être bornées à offrir des moyens et des capacités car ce qui paraît une évidence aux soldats ne l’est plus pour la majorité de leurs concitoyens. L’évolution que connaît la guerre aujourd’hui, loin d’être erratique, correspond à sa logique propre. Elle pourrait toutefois aboutir à une incapacité des forces armées à assurer leur rôle de garante du territoire, de protection des populations et de survie de la nation. Il nous faut donc nous interroger sur notre capacité à nous opposer à ce dérèglement de la violence armée avec des forces «tout juste insuffisantes». Si la guerre, telle que nous en faisons l’expérience, n’est plus l’expression d’une confrontation entre armées régulières engagées dans des combats aux procédures normalisées, elle reste et restera ce qu’elle a toujours été, confrontation violente de deux parties en conflit cherchant à imposer à l’autre leur propre volonté. Elle est, en ce sens, un horizon certain. Aussi devons-nous prendre garde à cette tendance qui consiste à l’habiller pour la rendre acceptable, convenable, jusqu'à parfois nier sa réalité, celle du sang. Et garder à l’esprit que l’évolution de la guerre procède de ruptures, sans retour en arrière possible. À défaut, nous serons condamnés à d’autres formes de guerre que celle que nous voulons, qui nous seront imposées tant par nos adversaires que par nos partenaires.



[i] «Du contrat social»
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