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Histoire et Stratégies

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L’Écosse post-2014 : quelques conséquences militaires d’un choix politique possible

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Par le Capitaine (R) GUILLAUME LASCONJARIAS [1]

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En vertu d’un accord signé à la mi-octobre 2012 entre le premier ministre britannique David Cameron et le premier ministre écossais Alex Salmond – et leader du parti indépendantiste, le Scottish National Party ou SNP – l’Écosse devra voter en 2014 pour savoir si elle se sépare du Royaume-Uni et accède à l’indépendance. Au-delà des implications économiques et politiques, nombreuses – quel nom portera officiellement le nouveau pays? Restera-t-il membre du Commonwealth? Quelle en sera la monnaie?

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Le SNP prend de plus en plus la mesure de ses futures responsabilités en adoptant une posture active qui le conduit à augmenter la fréquence de ses contacts avec les services juridiques de l’Union européenne, par exemple, mais aussi à multiplier les déclarations qui inscrivent le futur pays dans les principales organisations internationales.

Au niveau militaire, l’assemblée du SNP à Perth le 19 octobre 2012 a ainsi enterré une opposition de trois décennies à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), en assumant que l’Écosse pourrait, sous conditions, demander son adhésion à l’Alliance atlantique. Est-ce le choix de la raison? Est-ce possible? Revue des quelques problèmes qui sont à surmonter pour une dévolution paisible.


Dévolution, mode d’emploi ?

Le SNP n’est pas arrivé à son congrès de Perth sans avoir un minimum préparé les esprits à ce qu’allait proposer la motion sur l’adhésion à l’OTAN. Depuis plusieurs mois, il existe une sorte de livre blanc de l’indépendance qui survole l’ensemble des problèmes que le pays va devoir surmonter. Le SNP insiste sur le fait que, depuis la fin des années 1990, avec l’autonomie progressive du pays, les autorités écossaises disposent de mesures dérogatoires dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice, de l’environnement. Mais l’accès à l’indépendance totale et entière les conduit forcément à imaginer ce qu’il en sera des conséquences dans ce qui demeure encore régalien, la diplomatie et la défense.

En matière de relations internationales, l’Écosse fait le choix de l’Union européenne, de sa politique européenne de défense et de sécurité commune et de l’OTAN. Rien d’étonnant à cela? À première vue, les Écossais pourraient aussi bien faire le choix de la méfiance envers l’UE (comme la Norvège) ou de la neutralité (comme l’Irlande ou la Suède). Mais on peut imaginer que les nouvelles autorités font le choix de respecter les engagements internationaux dont ils héritent, au moins autant pour se doter d’une respectabilité internationale que pour trouver des moyens de négociation avec Londres, figure tutélaire dont il n’est guère difficile de mesurer les craintes.

Attardons-nous sur le choix de l’OTAN. D’abord, il s’agit d’une rupture avec la tradition d’un parti qui dénonce en l’OTAN une alliance autant impérialiste que nucléaire. Si, sur le premier point, la phraséologie appartient largement au passé, en revanche, le second point est encore d’actualité. Car il n’est pas inutile de rappeler que l’Alliance est nucléaire, que cela appartient à son ADN, et que le sommet de Chicago de mai 2012 l’a encore souligné. Alors, pourquoi l’OTAN? Il semble que les considérations géopolitiques régionales renforcent ce choix: les partenaires et voisins de l’Écosse appartiennent tous à l’OTAN, d’une façon ou d’une autre, même l’Irlande, qui a adhéré en 1999 au partenariat pour la paix et qui a accentué ses liens avec l’Alliance en 2000. Ailleurs, l’Islande, le Danemark et la Norvège ont tous fait le choix de l’Alliance. Les visites d’Angus Robertson, porte-parole des affaires de défense et sécurité au SNP, dans ces pays, confirment cette orientation, et on raconte même que, le jour du vote de la motion, l’étude d’un think tank norvégien favorable à l’adhésion otanienne de l’Écosse a été largement distribuée aux participants… En outre, l’idée d’une Écosse hors-OTAN étonnerait le Canada et les États-Unis qui, traditionnellement, ont des liens très forts avec le pays, sans même parler des Major Non-NATO Allies dont beaucoup partagent des racines communes.

Le nucléaire, au cœur du problème.

Pour satisfaire son aile gauche, le SNP a cependant pris un engagement qui traduit l’attitude rien moins qu’ambiguë du parti avec la question d’un lien avec une alliance nucléaire. En effet, Alex Salmond et Angus Robertson ont mis en avant qu’ils ne céderaient rien en matière de nucléaire militaire, qu’ils souhaitaient une Écosse dont les forces armées ne seraient que conventionnelles, et que toutes les installations militaires et les missiles nucléaires britanniques devraient quitter le pays au moment de l’indépendance. Il s’agit de dénucléariser les bases du Firth of Clyde (et surtout Faslane, qui abrite l’essentiel des SNLE et SNA britanniques), et d’en retirer les missiles balistiques Trident.

C’est finalement dans cet arbitrage que se joue l’adhésion de l’Écosse. Au sein de l’Alliance, on peut très bien être une puissance non-nucléaire. La majorité des Alliés, soit 25 sur 28, l’est. Par contre, il y a un pas entre le fait de n’être pas nucléarisé et le refus d’abriter sur son sol et d’accepter dans ses eaux territoriales tout navire qui pourrait être à propulsion ou chargé d’armement nucléaire. Outre les conditions de sécurité – voit-on sérieusement un navire US ou autre admettre qu’il transporte des missiles balistiques? –, il existe au moins un précédent avec le refus du gouvernement néo-zélandais en 1985, qui conduit à une suspension des relations en matière de défense avec les États-Unis qui considèrent alors le pays «comme un ami mais pas comme un allié».

Par ailleurs, la volonté d’obtenir le retrait des missiles Trident et la transformation de la base de Faslane en base conventionnelle se heurtent à des questions de faisabilité. Outre l’emplacement – et bien que le Pays de Galles se soit montré favorable à l’accueil de ces navires –, le coût du transfert, l’aménagement d’une nouvelle infrastructure, les travaux de remise aux normes, les délais ont de quoi crisper les officiers britanniques chargés de réfléchir à cela, à une époque où, pour des raisons d’économies, la Couronne de Sa Majesté fait le choix de concentrer la plupart de ses sous-marins dans cette même base. En outre, le Royaume-Uni pourrait utiliser cette ligne rouge que les Écossais ne souhaitent pas franchir pour mettre un veto à l’intégration future de l’Écosse au sein de l’Alliance. Il faudrait donc a minima un arrangement qui pourrait prendre une forme analogue aux traités entre Russie et Ukraine sur Sébastopol, par exemple.

«Scotland the Brave».

Quant aux suites de l’indépendance sur la place, la dimension et le rôle des futures forces armées, il ne peut s’agir d’un simple transfert d’anciens régiments écossais ou d’infrastructures existantes. Les vues du SNP dans ce domaine semblent encore à l’état de brouillon, et peu est dit sur le modèle de force qu’il conviendra non seulement de construire, de former et d’équiper, mais aussi de pouvoir employer en continuation d’une politique étrangère propre. La part du budget consacré aux affaires militaires fait l’objet d’arguties, le SNP affirmant payer plus qu’il ne reçoit dans ce domaine, mais occultant le coût exorbitant que ferait peser le maintien en condition d’infrastructures et la création de services adaptés.

L’idée est d’établir une force de 15.000 militaires et de 5.000 réservistes, sans savoir encore les répartitions entre les armées. Le maintien d’une seule base aérienne et la transformation des bases navales autrefois nucléaires en bases conventionnelles est une possibilité, mais il n’y a guère que sur les aspects terrestres qu’on en sait plus. En effet, à l’heure de la réduction des effectifs, le SNP réclame le retour des unités portant les traditions ou le nom d’unités écossaises, et propose de raviver certains régiments dissous. Il est vrai que la tradition militaire écossaise est longue, qu’il s’agisse des Scots Greys chargeant à Waterloo (et conservant encore une aigle impériale…), des unités combattant à Ypres pendant la Première Guerre mondiale ou débarquant en Normandie en 1944, jusqu’aux actions récentes en Irak et en Afghanistan. Encore s’agit-il de savoir si seuls des Écossais servent en unités à tradition écossaise… problème qui est épineux car il fait appel à une définition culturelle et géographique, mais dont les répercussions sont démographiques [2]. Ces personnes choisiraient-elles le nouveau pays? Auront-elles la possibilité de continuer à servir la Couronne? Qu’en serait-il pour les officiers de carrière?

En revanche, à nouveau d’un point de vue otanien, il y va de l’intérêt de l’Écosse de rejoindre l’Alliance si l’on considère que cette organisation offre un savoir-faire inégalé en termes de normalisation et de standardisation, d’interopérabilité pour tout dire. Ainsi, la «défense intelligente» (Smart defense), en explorant le domaine de la mutualisation et de la priorisation, serait une piste pour apporter au nouveau pays les moyens dont il souhaite disposer et dont l’Alliance pourrait aussi avoir besoin. Alors que les Alliés se résignent, pour quelques-uns, à des abandons de capacités et à la préservation de niches capacitaires, l’Écosse se trouverait dans la situation inédite de pouvoir développer un outil original car fondé sur une synergie entre ses besoins et ceux de l’Alliance. Cela serait une première qui répondrait à une vraie question sur la volonté des acteurs européens à travailler ensemble et à partager de façon équitable le « fardeau » de la défense collective.

En conclusion, les défis à relever dans le scénario d’une Écosse indépendante en matière de défense et de sécurité sont nombreux et inviteront sans doute son gouvernement à faire preuve de réalisme. En revanche, dépassant les oppositions anciennes vis-à-vis de l’OTAN, les membres du SNP font le choix du réalisme politique. Dans un temps où l’on s’interroge sur l’utilité de l’Alliance, il faut y reconnaître la prééminence d’une structure qui protège et rassure ses alliés et partenaires.

Mais l’ensemble relève toutefois de la politique-fiction tant que le choix des électeurs n’est pas exprimé. Aujourd’hui, un peu moins du tiers des Écossais se porte sur l’indépendance…


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[1] Cet article n’engage que son auteur et ne sont en rien l’expression de l’Alliance.
[2] La plupart des Britanniques ont des ascendants écossais, y compris l’actuel Premier ministre…




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