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Histoire et Stratégies

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L’emploi des forces françaises depuis 1815

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Par le Lieutenant-colonel MICHEL GOYA

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Nation, armée et gouvernement constituent les trois pôles de la trinité clausewitzienne et aucun d’eux n’est indépendant des deux autres. Une armée doit ainsi être adaptée aux ressources matérielles et morales que la nation peut offrir pour sa défense et à la vision stratégique définie par le gouvernement. Ce dernier de son côté ne peut ni contredire longtemps la volonté de la nation, au moins dans les sociétés démocratiques, ni ignorer les possibilités et les conseils que lui offre l’outil militaire. Les priorités données à l’emploi des forces se trouvent donc liées à un faisceau de forces souvent contradictoires qui introduisent une grande instabilité stratégique. A cet égard, la période qui va de la sortie de l’organisation intégrée de l’OTAN en 1966 jusqu’à la disparition de l’URSS apparaît comme une longue parenthèse tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de la stratégie française. Nous renouons maintenant avec l’instabilité qui avait été la règle jusque-là, comme en témoigne la simple observation des politiques d’emploi des forces armées depuis 1815.

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Un changement de priorité tous les douze ans
 
Depuis 1815 et le congrès de Vienne, la France est intégrée (et surveillée) dans le système de sécurité collective de la Sainte-Alliance. Le risque de conflits interétatiques est faible et la menace prioritaire du gouvernement est constituée par les mouvements révolutionnaires. L'outil militaire est donc conçu avant tout comme un instrument de répression intérieure (réaction absolutiste de 1820, lutte contre les sociétés secrètes en 1821-22) et secondairement de stabilisation internationale (expédition d'Espagne en 1823 sur demande du Roi Ferdinand) dans le cadre de l'Alliance. N'exigeant pas beaucoup de ressources, il correspond à la fois à ce que peut fournir la France épuisée après 23 ans de guerre et aux ambitions stratégiques limitées des débuts de la Restauration.
 
Avec la révolution industrielle la nation retrouve des ressources économiques tandis que l'apparition d'une opinion publique crée l'idée de devoir d'ingérence. La zone d'action des forces françaises s'étend avec les interventions en Grèce (1827), en Belgique (1830), à Rome (1849) et la conquête de l'Algérie. Ce mouvement s'amplifie encore sous Napoléon III qui entreprend un « modelage » de l'Europe, voire du monde, selon les intérêts français. Les expéditions coloniales se multiplient (Sénégal, Afrique du Nord, Cochinchine) et les conflits interétatiques réapparaissent tout en restant limités jusqu'en 1870 (guerre de Crimée en 1853 et d'Italie en 1859). Les armées françaises sont présentes sur tous les continents.
 
Dans cette période d'une cinquantaine d'années, on peut ainsi distinguer quatre emplois des forces différents et souvent simultanés mais avec des « dosages » différents suivant les époques. La priorité passe ainsi de la sécurité intérieure à la stabilisation extérieure puis à la conquête coloniale pour revenir enfin à la guerre interétatique, soit une variation majeure à peu près tous les 12 ans.
Le monde devient une « branloire permanente »
[1]
 
Le passage d'une priorité à l'autre s'effectue le plus souvent sur des considérations de politique intérieure et à court terme, et sans trop tenir compte de la capacité des armées à s'adapter. Or les qualités d'une armée dédiée d'abord à la sécurité intérieure ne sont pas forcément compatibles avec celles réclamées par les autres missions. En effet, la vertu principale demandée à l'armée de la Restauration n'est pas l'excellence tactique, les foules étant nettement plus faciles à vaincre que des armées ennemies, mais la loyauté politique et celle-ci, dans une armée formée de conscrits tirés au sort, ne s'obtient que par une discipline de fer.
 
Cela a plusieurs conséquences lorsqu'on change de priorité. La première est la brutalité de la conquête de l'Algérie, conçue comme une répression à grande échelle mais sans les freins psychologiques qui peuvent exister en France. La seconde est la difficulté croissante à s'adapter aux changements de la société. Avec le développement économique, les opérations militaires engagent de plus en plus d'hommes, sur de grandes distances (chemins de fer, navires à vapeur, télégraphe) et avec des armements à âmes rayés tirant quatre fois plus loin que sous le Ier Empire. Cette armée rigide où le maréchal Mac Mahon « raye du tableau d'avancement tout officier qui a son nom sur un livre » ne parvient pas à assimiler tous ces changements au niveau stratégique comme au niveau tactique et cela se traduit par des pertes (6 000 soldats français meurent en opération chaque année de 1815 à 1869) et souvent un grand désordre.
 
Les Prussiens sont les premiers à comprendre la nécessité de maintenir une double corrélation entre l'outil militaire et d'une part une société qui lui fournit des ressources mais qui est soumise au changement et d'autre part une vision stratégique liée à un contexte international lui aussi très mouvant. Ils mettent donc en place une sorte de « technostructure » chargée d'étudier ces phénomènes (Grand Etat-Major, Kriegsakademie, grandes manœuvres, etc.) et dont la supériorité sur les improvisations françaises est écrasante en 1870. A ce moment-là, pour paraphraser Clemenceau, la guerre est devenue une chose trop complexe pour ne pas passer d'abord par les militaires.
La IIIème république face au défi allemand (1871-1940)
 
Bien malgré elle, la France de la IIIe République ne peut qu'imiter le modèle allemand et accepter que les militaires soient les spécialistes incontournables dans la conception de l'emploi des forces (en s'efforçant toutefois de ne pas constituer jusqu'en 1911, l'équivalent du Grand Etat-Major allemand, jugé trop dangereux politiquement).
 
La menace allemande est omniprésente pendant toute cette période et reste le pôle majeur structurant les armées françaises. Pour autant, dès que la probabilité d'une guerre européenne diminue le personnel politique de la IIIe République s'affranchit du jugement des militaires pour réorienter une partie des forces vers d'autres objectifs. En fonction de la vision que l'on a de cette menace allemande, des fluctuations de l'économie et surtout de l'opinion publique, on peut ainsi observer 10 périodes stratégiques de 1871 à 1940 :
 
· Années 1870 : la priorité est à la préparation de la « revanche » (ce qui n'empêche pas la répression de la Commune) mais les moyens matériels et la doctrine manquent. La stratégie est donc orientée vers l'Allemagne mais reste défensive (ligne Séré de Rivières) ;
 
· 1880-1890 : l'outil militaire s'est reconstitué. La priorité est la même mais la posture est offensive. Le « parti colonial » amorce une réorientation des forces vers la conquête de l'Empire, ce qui provoque un vif débat.
 
· 1890-1900 : la probabilité d'un conflit européen diminue[2]. Les opérations coloniales sont à leur apogée mais on redécouvre qu'il est difficile de basculer rapidement d'un rôle à l'autre. Les 5700 morts de l'expédition de Madagascar (1894) entraînent la scission entre une armée métropolitaine et une armée impériale.
 
· 1900-1910 : la probabilité d'une guerre est toujours aussi faible. La conquête de l'Empire est pratiquement achevée. L'antimilitarisme est à son comble. Les forces armées sont réorientées vers la police intérieure (« inventaires » des biens des congrégations en 1906, crise viticole de 1907, émeutes ouvrières et minières). On s'aperçoit vite que ces missions sont peu compatibles avec la cohésion nécessaire entre l'armée et la nation[3].
 
· 1910-1914 : les tensions et la probabilité d'une guerre remontent. La priorité est redonnée à l'affrontement interétatique avec une posture très offensive.
 
· Première Guerre mondiale.
 
· 1918-1926 : la menace allemande est, au moins provisoirement, écartée et les forces servent surtout aux opérations de stabilisation consécutives de la guerre (Pologne, Odessa, Ruhr, Silésie, Rif, Syrie).
 
· 1926-1936 : la tension diminue et le pacifisme se développe. La priorité reste la menace allemande mais les moyens et la volonté manquent. On revient, comme dans les années 1870 à une posture défensive derrière une ligne de fortifications.
 
· 1936-1939 : la probabilité d'une guerre contre l'Allemagne augmente rapidement mais, contrairement à la période 1910-1914, le réveil est lent. Les moyens et l'imagination manquent pour sortir de la posture défensive.
 
· 1939-1940 : la drôle de guerre et le désastre.
 
La politique d'emploi des forces reste donc très fluctuante (une variation tous les sept ans) et pas toujours adaptée. Pour ne pas compromettre l'efficacité des forces destinées à l'affrontement avec l'Allemagne, on développe des forces spécialisées pour les missions secondaires (Marine et troupes coloniales, au sens large, pour l'Empire ; gendarmerie mobile pour le maintien de l'ordre en 1920).
 
L'institution militaire, en tant que conseillère dans l'emploi des forces, est décrédibilisée par les doctrines inadaptées tant de 1914 que de 1940. Cette inadaptation est largement le fruit d'une connaissance très incomplète de la nation. On est, par exemple, persuadé en août 1914 que 15 % des mobilisés seront réfractaires (0,4 % en réalité) et que le pays ne pourra supporter un conflit de plus de six mois, ce qui incite à une doctrine très offensive. Inversement, dans les années 1930, on croit qu'avec des conscrits à un an de service, on sera incapable de mener des opérations offensives.
De la paralysie a la glaciation
 
Tout de suite après la Seconde Guerre mondiale, un possible affrontement continental, les guerres de décolonisation et même la subversion intérieure (grèves de 1947) sollicitent simultanément les forces armées, ce qui dépasse les moyens réduits de la nation et oblige à rechercher l'aide américaine. A l'instar des armées américaines aujourd'hui, cette « compétition des menaces » déchire aussi l'institution militaire entre ceux qui mettent l'accent sur la victoire immédiate contre les mouvements de guérilla et ceux qui privilégient la préparation d'une guerre contre le Pacte de Varsovie, hypothétique mais aux conséquences bien plus importantes. Comme de son côté le pouvoir politique a du mal à définir des priorités stratégiques, on aboutit à des demi-mesures qui conduisent à la fois à une décolonisation dans les pires conditions et à l'affaiblissement des capacités de combat en Europe.
 
Toutes ces contradictions sont tranchées avec l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle qui met un terme à la guerre d'Algérie, prend ses distances avec l'allié américain et met en place le « pouvoir égalisateur » de l'atome. L'emploi des armées se recentre sur la défense de la nation mais dans le contexte très nouveau de la dissuasion nucléaire. Le caractère politique de l'arme nucléaire, la rigidité de la menace soviétique et donc du concept d'emploi destiné à y faire face, rendent moins utile la technostructure militaire. La réflexion sur l'emploi stratégique des forces se fige.
 
Le besoin d'intervenir à l'étranger, en Afrique en particulier, réapparaît progressivement, mais reste une mission secondaire, non théorisée et confiée à une branche professionnelle. Quant à la sécurité intérieure, elle constitue une mission soigneusement évitée. On revient ainsi à une conception stratégique proche de celle des années 1930 mais avec une volonté et des moyens supérieurs.
Le retour des turbulences stratégiques
 
La fin de la guerre froide et la nouvelle mondialisation transforment brutalement le paysage stratégique. Comme après 1918, les forces sont réorientées presque aussitôt vers les opérations de stabilisation tout en voyant leurs moyens se réduire rapidement, ce qui ne peut conduire, une fois épuisée le surplus matériel de la guerre froide et les principales crises résolues, que vers un repli intérieur faute de moyens et de vision.
 
Le terrorisme a toujours existé sous forme latente en France mais son traitement relevait d'une action de police. A partir de 2001, l'apparition à l'étranger d'attaques terroristes aux formes et effets semblables à des attaques militaires a introduit la tentation de réorienter à nouveau les forces armées vers la sécurité intérieure. Simultanément, apparaissent déjà les indices de retour à des formes de conflits interétatiques (retour à la hausse des budgets de défense sauf en Europe, augmentation du nombre de conflits après une baisse dans les années 1990, durcissement des ONG-armées grâce à la diffusion d'armements modernes, retour en force d'idéologies nationalistes ou religieuses). Un nouveau changement de priorité est donc à prévoir dans les années à venir.
 
On renoue ainsi avec la volatilité stratégique et il est probable que les armées auront à nouveau à glisser régulièrement sur le rectangle d'emploi guerre interétatique- guerre de stabilisation- opérations de maintien de la paix- -sécurité intérieure. Déjà elles associent en leurs seins des vétérans de la lutte contre le Pacte de Varsovie, une majorité d'habitués des missions d'interposition et une nouvelle génération montante qui connaît des expériences plus violentes, notamment en Afghanistan.
 
Une organisation est l'association d'équipements, de méthodes, de structures et d'une culture. La composante matérielle constitue désormais un pôle d'inertie car, à moins d'une « recapitalisation » massive, les armées seront obligées de « faire avec » les matériels majeurs hérités de la guerre froide pendant encore plusieurs dizaines d'années. Les adaptations indispensables pour s'accorder aux changements de priorité à prévoir tous les dix ou douze ans se feront donc surtout par les autres composantes, non matérielles.
 
Pour y parvenir, il est indispensable de renouer avec une véritable « technostructure » d'expertise stratégique et tactique, seule à même d'éviter des emplois guidés par le seul rendement politique immédiat et de rétablir la confiance de la nation dans ses armées, préalable indispensable à l'acceptation des sacrifices qui ne manqueront pas de survenir. Cette expertise doit s'intéresser tout autant aux évolutions de la société française qu'à celles du monde et de ses menaces ou potentialités.
 
[1] Montaigne.
 
[2] C'est l'époque (1893) où Churchill écrit : « C'était si navrant que l'âge des guerres entre nations civilisées fût à jamais périmé ! Si seulement nous avions vécu cent ans plus tôt, quel bon temps nous aurions eu ! [...] Mais tout cela était fini. [...] le monde devenait si raisonnable et si pacifique - et si démocratique aussi - les grands jours étaient passés. Par bonheur, toutefois, il y avait encore des sauvages et des populations barbares. »
 
[3] On peut même dire que cet emploi a nui au caractère dissuasif de l'armée française et a contribué à la décision allemande de tenter l'aventure de la guerre.
 
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