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Sciences et technologies

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L’enjeu des capacités aéroterrestres pour nos armées

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Par le Colonel NICOLAS VEILLON

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Alors que le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale de 2008 est en cours de réécriture, avant d’être suivi par le vote d’une nouvelle loi de programmation militaire, il a semblé important de voir comment l’armée de Terre se prépare à ces grands rendez-vous. Après nous avoir rappelé le contexte international dans lequel évoluent désormais nos forces armées, le Colonel Veillon nous décrit les grands enjeux de leur nécessaire évolution et la place que l’armée de Terre doit y prendre. Il conclut en brossant les perspectives capacitaires attendues pour cette dernière, en insistant sur l’indispensable équilibre entre le «qualitatif» et le «quantitatif».

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Membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies, la France est en même temps un moteur de la politique européenne de sécurité et de défense et le troisième contributeur financier européen de l’OTAN. Elle a les ambitions d’un pays qui entend peser et rester influent sur la scène internationale. Pour cela, sur le plan militaire, elle s’est dotée de structures de commandement qui, associées à un éventail complet des capacités militaires terrestres, lui confèrent le rang de nation cadre apte à conduire une coalition internationale et à entrer en premier sur un théâtre d’opérations. Pour tenir les objectifs diplomatiques qu’il se fixe, notre pays doit détenir un outil de défense en cohérence avec ses ambitions.

Les forces aéroterrestres dans la guerre 

Nous combattons à terre parce que nous y vivons. Les agressions perpétuées dans les milieux géographiques reviennent fatalement à terre rapidement. L’opération Atalanta[1] en est une illustration. En se référant au constat fait par les marines européennes successives qui ont commandé la flotte, la lutte contre la piraterie nécessite une intervention à terre pour éliminer ce fléau.

La présence au sol par la permanence d’unités est une condition inhérente à toute résolution de conflit, car elle permet de produire dans la durée les effets recherchés sur le terrain.

Au sol et au milieu des populations, le système d’armes le plus approprié reste le combattant, doté d’une intelligence et d’une faculté d’adaptation irremplaçables. Les équipements qui lui sont confiés augmentent ses possibilités d’action et d’initiative. Ils démultiplient sa force et ses facultés, mais seul l’homme conserve l’intelligence de situation qui lui permet de s’adapter.

Cet engagement à terre a cependant un coût: celui de la prise de risques qui peut se payer au prix du sang. Percevant mal l’impact des conflits lointains sur leur sécurité, nos sociétés occidentales y répugnent. Dans ce contexte, le maintien de la guerre à distance et la recherche du «zéro mort» par le recours à la technologie conduisent à investir davantage dans les capacités aériennes et maritimes au détriment des forces terrestres. Il est à craindre que les réductions de format des armées de terre européennes ne rendent l’Europe moins apte à s’engager demain. Ceci pourrait compromettre notre aptitude à résoudre les conflits futurs ou à les limiter.

L’évolution du contexte

·       Evolution du caractère de la guerre 

L’ère des États-nations déterminant seuls les guerres semble révolue. Leur affaiblissement apparent laisse le devant de la scène à d’autres acteurs et à des causes nouvelles ou renouvelées: culturelles, fanatisme religieux, criminalité internationale ou domestique sous diverses formes. Les acteurs non-étatiques sont de plus en plus nombreux. Des ONG aux médias, l’environnement du combattant s’est considérablement compliqué, et celui-ci est désormais scruté dans ses moindres actions. L’exploitation et le retentissement donnés à une erreur commise au plus petit niveau peuvent compromettre la légitimité d’un engagement. Ce risque est accru par la complexité des engagements dans lesquels l’ennemi n’est plus clairement identifié. Insurgés, maffieux, criminels de droit commun agissent parfois de concert tout en se fondant au sein de la population et peuvent, avec peu de moyens, faire peser d’importantes menaces sur nos points de vulnérabilité.

Toutefois, si le spectre de la guerre totale semble lointain, celui de la guerre limitée nécessitant des moyens de combat lourds n’est pas à exclure. La Bosnie, l’Irak, le Liban, la Géorgie rappellent que, dans la confrontation symétrique ou dissymétrique, la domination de l’adversaire demeure l’objectif. Les équipements adaptés à ce type de confrontation sont par conséquent toujours nécessaires. 

·       Une volonté d’adaptation capacitaire 

Les capacités aéroterrestres ont remarquablement évolué au regard des engagements sur les différents théâtres d’opérations depuis ces vingt dernières années, en particulier dans le domaine des équipements. Le processus permanent d’analyse des retours d’expériences, les acquisitions en urgence opérationnelle et en adaptation des programmes en cours ont en particulier permis de doter les forces aéroterrestres des moyens adéquats complémentaires pour remplir leurs missions. Les opérations en Afghanistan témoignent de la capacité d’adaptation conjointe de nos unités, mais aussi de la DGA[2] et de nos partenaires industriels.

Cette adaptation se concrétise également dans un modèle de forces terrestres justement dimensionné, qui a fait la preuve de sa fiabilité et de sa robustesse. L’enjeu est de préserver sa cohérence et sa complétude, sans lesquelles l’outil de défense n’aurait pas de raison d’être.

Aussi, l’armée de Terre s’attache-t-elle à maintenir cet ensemble dans une harmonie visant à préserver l’équilibre entre le besoin opérationnel immédiat et la préparation de l’avenir sur le long terme.


·       La guerre du feu

Demain, la supériorité du feu ne correspondra peut-être plus à la seule capacité de destruction. Elle devra être enrichie par des moyens complémentaires qui permettront de graduer la frappe en fonction de la situation rencontrée. Le combattant devra pouvoir produire des effets allant de la paralysie à la destruction. Cela étendra encore plus sa capacité à contrôler le terrain et l’adversaire dans toutes leurs dimensions. Et à cela s’ajoutera la lutte contre les menaces cybernétiques.

Un pays disposant de l’ensemble des capacités militaires possède une réelle capacité d’influence dans les organisations internationales civiles et militaires. Dans ces dernières, il peut orienter les décisions, influencer l’action et non la subir en tant que supplétif.

Aussi, le maintien de cette place prééminente de la France sur la scène internationale passera obligatoirement par le maintien et l’amélioration du niveau capacitaire de ses armées, et notamment de celui de ses forces aéroterrestres.

Les perspectives capacitaires

·       La quantité: une vertu à préserver 

Si la quantité ne fait pas la qualité, la quantité est au combat une qualité en elle-même parce qu’elle participe du rapport de force et contribue à la domination de l’adversaire. En effet, lorsque le président Chirac a initié la professionnalisation des armées, le contrat opérationnel terrestre consistait à la mise sur pied d’une force de 50.000 hommes pour un combat de haute intensité. La réalisation d’un tel corps expéditionnaire prenait en compte l’ensemble des besoins et se répartissait entre 30% de logistique et de commandement, et 70% de combattants soit environ 35.000 hommes. Rappelons que, malgré son côté simplificateur, la notion de rapport de force reste prédominante dans une phase de combat. En phase offensive, par exemple, le rapport de force doit être au moins de trois contre un (cinq contre un dans la doctrine américaine), ce qui permet d’affronter un ennemi d’un volume d’un peu plus de 10.000 combattants. Demain, la possible dilution de l’adversaire et l’efficacité de ses modes d’action démultipliés par l’emploi des nouvelles technologies de l’information et de la communication pourraient aggraver ce ratio. Ainsi, réduire le contrat opérationnel à 20.000, voire 10.000 hommes, c’est préparer nos forces aéroterrestres à se battre contre un adversaire de 4.500 à 2.000 combattants seulement (soit 20 fois moins que la contenance du Stade de France).

Dans la confrontation symétrique ou dissymétrique, la résipiscence de l’adversaire demeure un objectif pérenne. «La seule menace de ses moyens peut amener l’adversaire à accepter les conditions que l’on veut lui imposer et encore plus facilement à renoncer à des prétentions pour modifier le statu quo établi»[3]. Le déploiement en quantité est nécessaire pour à la fois tenir les points clefs du terrain, mais aussi pour constituer une force de manœuvre suffisamment forte pour intervenir et contrecarrer les initiatives de l’adversaire. Les forces aéroterrestres doivent donc être en nombre suffisant pour avoir une réelle capacité d’action sur le terrain et y produire les effets recherchés tant dans l’instant que dans la durée.


·       Les qualités des forces aéroterrestres

Les facteurs de succès des forces terrestres sont fondés sur un ensemble de capacités complémentaires et cohérentes. L’anticipation est permise par la combinaison de capteurs humains, électromagnétiques et robotiques qui donnent aux chefs interarmes le temps d’avance nécessaire à la conduite de l’action. L’action conjugue la puissance du feu ou sa retenue, la mobilité, l’observation et la protection. L’aéromobilité démultiplie la réactivité et la fluidité de forces au volume limité mais œuvrant sur des zones étendues.

La combinaison de ces capacités est nécessaire pour vaincre. S’y ajoute le besoin et donc la capacité à durer, impérative pour résoudre des conflits qui s’inscrivent dans le temps long, même si la phase initiale de coercition, souvent brève, peut faire croire le contraire. L’issue d’un conflit se joue après ce choc, dans la longue phase de stabilisation, qui seule peut apporter la sécurité recherchée lors de l’intervention. Les conflits irakien, afghan et libyen en témoignent. Et cette phase de stabilisation implique une présence et une action au sol que seules peuvent fournir les forces aéroterrestres.

Pour maintenir ces capacités dans un contexte budgétaire contraint, l’armée de Terre s’est engagée dans une démarche vertueuse et unique pour réduire les coûts de ses programmes d’armement.


·       Scorpion, esprit de l’évolution de nos équipements

En effet, c’est bien ce à quoi prétend l’armée de Terre au travers de la démarche Scorpion initiée depuis les années 2000. Innovant dans son économie générale, ce programme d’armement constituera le pilier terrestre cohérent et équilibré des capacités d’intervention et, en particulier, de coercition des conflits futurs. Il est structuré autour d’un système d’information et de commandement (SICS) unique, colonne vertébrale des fonctions opérationnelles utilisées dans le combat au contact du terrain et de l’adversaire terrestre. Ce cœur des moyens de commandement permettra une interaction optimale des capacités aéroterrestres du contact. Scorpion réalisera de même le renouvellement et l’accroissement des capacités des unités de combat avec leurs appuis directs intégrés grâce, entre autres, aux opérations d’armement et de rénovation du char Leclerc, de l’EBRC et du VBMR[4]. L’armée de Terre s’est résolument lancée dans la modernisation de son aptitude à l’engagement avec des équipements adaptés et non pas sur-spécifiés. Elle a fait le choix de la bonne et juste mesure de l’amélioration technique de sorte à privilégier sa soutenabilité sur le long terme. Les communautés recherchées entre les plates-formes ont en effet pour but de limiter le coût global de possession des équipements terrestres et de les rendre moins chers en coûts de soutien.

Le bien-fondé de cette approche permet d’ailleurs de préparer l’horizon 2030 en envisageant une étape 3 au programme Scorpion. Cette démarche vertueuse et durable permettra demain d’appréhender d’autres ensembles capacitaires nécessaires pour les capacités aéroterrestres.

Conclusion 

Du pillage de Rome par Brennus en ‒390 jusqu’en 406 après JC, l’empire romain a toujours eu une armée permanente. Au début du Vème siècle, les caisses de l’État sont vides et l’empereur Honorius renonce à cette permanence. Il recourt alors à des forces ponctuelles et partielles pour limiter ses dépenses militaires. En 410, quatre ans seulement après ce renoncement, c’est la chute de Rome, livrée aux pillards, qui marque la fin de l’empire d’Occident. L’empereur disposait pourtant de réseaux de renseignement développés et recevait tous les comptes rendus relatant l’avancée des barbares. Il assista, impuissant, à la progression des Wisigoths et au ravage de Rome sans pouvoir s’y opposer, faute d’armée cohérente. Il disposait des moyens de connaissance et d’anticipation, mais plus de ceux d’action et d’intervention.

«Personne n’ose insulter une puissance dont on sent la supériorité dans l’action»[5]. La démarche Scorpion sera demain, avec des forces aéroterrestres cohérentes, l’un des volets de cette supériorité.

 


[1] Opération de lutte contre la piraterie maritime en océan Indien

[2] DGA: Direction générale de l’armement

[3] Général Beaufre, Vue d'ensemble de la stratégie, Politique étrangère, 1962, Vol 27, Numéro 5, p. 424.

[4] EBRC: engin blindé de reconnaissance et de combat, VBMR: véhicule blindé multi rôles.

[5] Végèce, Epitoma rei militaris, III, prologue


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