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Valeurs de l'Armée de Terre

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L’errance de la pensée militaire française

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Par le Chef de bataillon de La ROQUE

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Le rôle des idées et des représentations dans l’action, qu’elles soient politiques ou militaires, et plus globalement dans les politiques de défense et de sécurité est essentiel. Pourtant, dans le monde de l’après-guerre froide, la pensée militaire en Europe ne joue plus les premiers rôles. La disparition de l’ennemi à la suite de l’effondrement de l’empire communiste obtenu sans bataille, met à mal la pertinence de la pensée stratégique classique, compte tenu de la dissymétrie existant entre les capacités militaires de la superpuissance et celles de ses adversaires possibles. Avec l’absence relative de guerres et de conflits armés majeurs entre Etats, la prévention des crises procède désormais d’une approche large des problèmes internationaux, dont les domaines d’action sont de nature diplomatique, juridique, humanitaire tout autant que militaire. Dans un tel contexte, la stratégie militaire se voit ainsi absorbée par une stratégie plus « globale » dans laquelle les flux politiques, culturels et économiques jouent un rôle grandissant.

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En 1903 déjà, le colonel Foch écrivait Des principes de la guerre, ouvrage essentiel de réflexion sur la stratégie militaire. Un siècle plus tard, l'auteur serait sans doute britannique et pourrait s'appeler Rupert Smith[1]. Faut-il en déduire que l'effacement intellectuel français est l'inéluctable conséquence d'une torpeur ou d'une indigence des idées propre aux militaires actuels, ou qu'il résulte de la mise en place d'une série de verrous paralysant toute velléité d'expression non conforme à la doctrine en vigueur ?

 

En réalité, l'errance actuelle de la pensée militaire française semble durer et plonge ses racines dans « la glaciation de la pensée» née de l'ère nucléaire. Le silence des intellectuels ou penseurs militaires, nos « clercs[2] » des années 1930 dont les écrits devraient nous éclairer sur le débat stratégique contemporain, ne serait qu'un épiphénomène si elle ne révélait une crise profonde et peut être un déclin. Révélatrice d'une tendance de fond, l'errance de la pensée militaire montre sans doute que nous avons renoncé depuis longtemps à peser dans la guerre moderne contemporaine.

 

Quelles en sont les raisons ? Des pays occidentaux, la France a été pendant la guerre froide l'un de ceux qui a poussé le plus loin la logique de la dissuasion avec l'élaboration depuis les années soixante, d'un concept d'autonomie national marqué. Simultanément, elle conservait une stratégie active héritée de l'ère coloniale en conduisant plusieurs interventions en Afrique. Actualisant la vieille notion d'attente stratégique dégagée par le général Camon du système de guerre napoléonien, le général Poirier[3] parle de « posture d'attente » lorsque, en raison de l'ignorance de ce que peut faire l'ennemi, il n'est pas possible d'adopter une posture définie, qu'elle soit défensive ou offensive. La puissance de l'arme nucléaire est telle que l'on a eu tendance depuis lors à croire qu'elle rendait la guerre impossible : le but principal de l'outil militaire n'est plus de gagner la guerre, mais de la prévenir.

Face à de tels évolutions, la réflexion militaire est en crise depuis les années 1960 et les intellectuels militaires, atteints par le phénomène de la « décristallisation » pour reprendre une expression stendhalienne, ont cessé d'être envoûtés par la guerre. Sans doute, les horreurs des deux guerres mondiales ont transformé un discours pacifiste utopiste en une aspiration de plus en plus forte. L'attrait pour les études géopolitiques semble aujourd'hui dépasser celui pour l'étude de l'art de la guerre.

 

Comment en sommes-nous arrivés là ? Tout d'abord, la coutume du silence dans les armées recouvre la culture stratégique d'une « obscure clarté ». L'interprétation restrictive du droit d'expression des militaires se traduit par l'évacuation de toute forme de réflexion critique qui pourrait être portée sur la validité des choix stratégiques, ceux de la politique de défense ou du budget. Le fait de s'exprimer sur les questions de défense en qualité d'expert ne devrait pas être considéré comme une remise en cause du pouvoir politique, mais plutôt comme une contribution à la réflexion sur l'adaptation de l'outil de défense. La résignation permanente s'apparente à une sorte de réflexe pavlovien de prudence et de méfiance, nourri par la crainte de sanctions éventuelles.

 

Ensuite, la filiation culturelle voire spirituelle avec les grands penseurs militaires d'hier est rompue. Et pourtant, cet héritage des classiques militaires (le corpus des textes français de stratégie et l'ensemble des décisions prises au cours de l'histoire par des stratèges français) est immense. Mais, depuis la fin de la guerre froide, cet héritage intellectuel a cessé de nous imprégner car nos repères sont désormais ceux des expériences individuelles acquises au fil des engagements extérieurs depuis notre participation à l'opération Daguet[4]. Absorbés par les missions de courte durée, nous ne lisons plus les ouvrages majeurs des théoriciens de l'art militaire, pas plus d'ailleurs que nous ne lisons les grands auteurs américains. C'est donc une rupture culturelle majeure.

 

De quel héritage culturel sommes-nous alors porteurs ? De quel fond culturel proprement national sommes-nous désormais les héritiers ? La liberté est inaccessible à l'ignorant, estimaient les philosophes des Lumières. Cette culture humaniste, philosophique, politique qui nous manque suppose en effet l'appropriation des repères historiques nécessaires à la formation d'opinions raisonnées comme de faire preuve d'esprit critique afin d'être prêt à partager un patrimoine militaire européen considérable. « J'admire Rome enfin, disait Guibert, quand j'examine sa constitution militaire, liée à sa constitution politique ; les lois de la milice ; l'éducation de sa jeunesse ; ses grands hommes passant indifféremment par toutes les charges de l'Etat, parce qu'ils étaient propres à les remplir toutes ; ses citoyens fiers du nom de leur patrie et se croyant supérieurs aux rois qu'ils étaient accoutumés à vaincre. » Aujourd'hui, le processus de formation des idées et leur influence éventuelle sur l'élaboration d'une pensée militaire est en panne, ce qui nous pousse à imiter la culture américaine en tous domaines : les think tanks de Washington donnent le ton.

Dans de telles conditions, le conformisme intellectuel mou apparaît comme un principe de précaution  indiscutable érigé en dogme, prônant en tout la recherche du compromis et notamment la prise de risque limitée dans l'action militaire. Là, se trouve l'engourdissement de la pensée militaire ; et si l'on débat, c'est sur un tout autre terrain. En effet, la réflexion dans nos états-majors se tourne vers la définition de modèles d'organisation, de systèmes de gestion innovants ou de structures performantes. La stratégie ministérielle de réforme[5] (SMR) par exemple, lancée en 2003, mobilise davantage les attentions que les débats sur les opérations elles-mêmes. En fin de compte, toute pensée qui ne germe pas, ne s'exprime pas et ne se nourrit pas d'une culture historique est une pensée mort-née ou avortée.

 

Quelles solutions pour demain ? En premier lieu, relire et redécouvrir l'histoire militaire. Elle fournit cette connaissance de l'action des Anciens ; elle contribue à donner les motivations, les ressources morales, les modèles et exemples qui manquent tant. Le comte de Guibert écrivait : « il faut étudier l'histoire pour apprendre à y figurer. » Certes, nul phénomène n'est plus complexe que la guerre. Aborder l'homme en lutte contre l'homme, deux intelligences, deux volontés rivalisant de ressources pour s'anéantir mutuellement, est un spectacle  embrouillé et chaotique[6]. Nous devrions relire Raymond Aron[7] ou nous intéresser à la guerre des Boers[8] par exemple pour acquérir une culture historique, une indépendance de jugement. Mais, les conditions ne sont pas remplies pour cultiver l'histoire militaire et l'associer aux études tactiques tant cela suppose une formation, du temps et des instruments de travail. On n'enseigne plus les faits d'armes, les batailles, les audacieuses manœuvres tactiques parce que le passé militaire est un objet de musée désormais encombrant, « l'albatros » de Baudelaire dont nous rions.

 

Enfin, développer la réflexion tactique. Il s'agit de comprendre les ressorts de l'action militaire par l'étude attentive des modes d'action possibles qui découlent de l'action des forces ennemies ou des forces amies, de leur affrontement ainsi que de leur influence réciproque comme les décisions de conduite et d'emploi des armes appliqués aux réalités du combat interarmes jusqu'au plus bas niveau.

 

Quels sont les enjeux actuels ? D'abord, réaffirmer non seulement une identité militaire mêlant véritablement action et pensée mais aussi son rôle capital dans la Cité. Il s'agit de se réapproprier l'action militaire aujourd'hui désincarnée et dépolitisée. Il faut repenser la guerre moderne, la guerre indirecte décrite par Sun Tzu, avec des idées neuves au risque de voir émerger des penseurs de la stratégie moins militaires et tacticiens que civils et informaticiens.

En outre, ce qui est en cause, c'est la capacité de la France à penser et  à agir par elle-même, à agir de telle sorte qu'elle soit l'acteur de sa propre liberté. La préservation de l'autonomie, de la richesse et de l'originalité de la pensée militaire française, à l'heure où, coincée entre l'organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et l'Union Européenne (UE), la politique de défense française semble condamnée à se dénationaliser, est capitale. Parce que sa voix risquerait d'être à brève échéance inaudible, la France doit créer les conditions favorables à la réflexion stratégique afin de pouvoir continuer à jouer un rôle moteur dans la construction d'une défense européenne commune comme elle y prétend. Cette réflexion permettrait à la stratégie française d'assumer un leadership continental qui n'aurait rien de dominateur, mais ferait entendre sa voix et son message en Europe.

 

 

Pour conclure, ce constat nous incite à croire que le relativisme et le « technicisme » ont donc fini par dominer la culture militaire contemporaine. Quand on préfère enseigner la méthode, disserter sur les structures, quand on privilégie l'application à la réflexion, les savoir-faire techniques au débat stratégique, à la réflexion tactique, aux commentaires d'œuvres majeures, alors on s'interdit l'accès au doute, à l'ironie, à la raison, à tout ce qui pourrait la détacher de la matrice collective. La pensée militaire naît des grandes idées issues de l'air du temps, d'un inconscient collectif, d'idées claires qui se diffusent. Elle peut entraîner des doutes sur la capacité opérationnelle de tel outil considéré jusqu'alors comme incontournable, ébranler la confiance des hommes et atteindre directement leur moral. « La discipline  doit être stricte, la pensée militaire doit être libre » disait le général de Gaulle.

 

Sans la volonté réelle et durable de consacrer du temps à la réflexion, à la formation des idées, à l'émancipation de l'intelligence, par exemple lors dans l'enseignement militaire supérieur, sans un sursaut intellectuel en somme, « la vie avec la pensée, pour reprendre les mots d'A. Finkielkraut, pourrait cède(r) doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fanatique et du zombie ».

 

 

[1] Général Sir Rupert Smith, the utility of force : the art of war in modern world, 2006.

[2] Expression empruntée à Julien Benda, La trahison des clercs, 1927.

[3] Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Hachette, 1977; Bruxelles, Complexe, 1988, p.310

[4] Participation française à l'opération militaire conduite contre l'Irak en 1991

[5] La SMR lancé en 2003 concourt à la recherche de l'efficience  dans l'ensemble des fonctions administratives ou de soutien ainsi que l'organisation des agents ou des usagers.

[6] Général Robert Vial.

[7] article paru dans le Figaro, janvier 06 .

[8] in revue Doctrine n°7, page 75.

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