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Histoire et Stratégies

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L’essor donné par de Lattre à l’armée vietnamienne.

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Par le LCL Claude Franc, avec l’aimable autorisation du CDEF.

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Au moment de la prise de commandement du général de Lattre, la création de cette armée constitue une priorité. Certes, sa constitution lui permettrait de gagner la bataille des effectifs pour le corps expéditionnaire, les bureaux parisiens rechignant à lui accorder les renforts qu’il jugeait indispensables. Mais, pour lui, l’essentiel ne réside pas là ; il considère que la mise sur pied de cette armée démontrerait concrètement la volonté du Vietnam de se battre pour défendre sa liberté, et partant, celle du monde libre. Par ce biais, de Lattre espère mettre un terme à l’attentisme de Bao Daï. C’est la raison pour laquelle il n’était pas opposé, bien au contraire, à ce que cette armée fût placée sous commandement effectif vietnamien. C’est toute la raison d’être de son acharnement à constituer ces unités.

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En ce domaine, tout était à faire, puisque, à la date du 1er janvier 1951, l’armée vietnamienne ne se composait que de 11 bataillons d’infanterie, intégrés au corps expéditionnaire, et formés dans le cadre du « jaunissement » de ce dernier, c'est-à-dire que la troupe était recrutée localement, tandis que l’encadrement, européen, était ponctionné sur la substance du corps expéditionnaire. Grosso modo, les formations entièrement « jaunies » peuvent être assimilées à des unités comparables aux anciens régiments de tirailleurs annamites. Ce sont néanmoins ces unités qui vont former l’ossature de la future armée nationale vietnamienne[i], tout en conservant leur encadrement européen, au moins tant que la ressource vietnamienne en cadres de contact se montrera insuffisante.
S’y ajoutent 9 régiments de garde nationale, soit un total de 30 000 hommes auxquels s’agrègent 35 000 supplétifs. La garde nationale entrait dans la composition des formations de sécurité des anciens protectorats et avait été étendue à l’ancienne Cochinchine. Son recrutement comme son encadrement étaient d’origine locale. D’une force initialement paramilitaire, ces formations de garde nationale avaient atteint, pour certaines d’entre elles, un très bon niveau[ii]. Quant aux supplétifs, irréguliers par définition, ils sont levés et instruits à l’initiative des chefs locaux français, principalement au niveau du secteur et, en 1950, prioritairement dans le delta nouvellement contrôlé. Ce recrutement de supplétifs ne va pas cesser de croître jusqu’à la fin du conflit et fournira un certain nombre d’unités de commandos qui joueront un rôle non négligeable.


Dans un premier temps, simultanément à la création d’une mission militaire française, chargée de superviser la création de l’armée nationale et dont le commandement est confié au général Spillmann, récemment arrivé de métropole, de Lattre  lance un programme de mise sur pied de 25 bataillons d’infanterie, 4 escadrons blindés et 8 batteries d’artillerie ainsi que diverses unités de commandement et de soutien.
La mission militaire a fort à faire dans le contexte local. Le général Spillmann relate[iii] qu’au Centre-Vietnam (Annam), le gouverneur, un féal de Bao Daï, s’était érigé en véritable « seigneur de la guerre » et qu’il refusait, dans son fief,  toute forme de contrôle sur les forces vietnamiennes qu’elle vînt du chef du gouvernement, Tran Van Huu ou, à plus forte raison du commandant des forces terrestres du Centre-Vietnam, le général Lorillot. En plein accord avec Tran Van Huu[iv], de Lattre parvint à obtenir la révocation pure et simple de Phan Van Gio, le gouverneur en question.

Une démarche est simultanément entreprise auprès des Etats-Unis pour obtenir de leur part la fourniture des armements et équipements nécessaires à l’armée vietnamienne. Si un accord de principe a rapidement été conclu et des premières livraisons envisagées, il faudra attendre le triomphal voyage de De Lattre aux Etats-Unis en septembre 1951, pour que la situation se débloque. En effet, les matériels prévus être livrés par les Etats-Unis le sont avec un retard tel que la mise sur pied de nouvelles unités vietnamiennes ne peut que s’en trouver affectée[v], les bataillons en ligne n’alignant souvent que la moitié de leur dotation réglementaire de matériels. Le général Spillmann estime que « la pauvreté du parc automobile était navrante »[vi]. Exaspéré de rédiger télégramme de protestation sur télégramme de relance, de Lattre décide, avec l’aval du gouvernement, de se rendre lui-même aux Etats-Unis à la fin de l’été, « non en implorant l’aumône de nos alliés, mais en chef exigeant que les engagements pris en commun fussent tenus dans les délais fixés et que les hommes luttant dans le Sud-Est asiatique, pour la même cause et contre le même ennemi que ceux de l’ONU en Corée, ne fussent pas sacrifiés au profit de ces dernières[vii] ». Reçu et écouté par les plus hautes instances politiques et militaires américaines, de Lattre obtiendra gain de cause et les Etats-Unis vont prendre en charge la quasi-totalité de l’équipement des formations de la nouvelle armée vietnamienne. Mais, cette situation de sujétion vis-à-vis de Washington ne sera pas sans créer de graves inconvénients.

Au moment du retour de De Lattre en France, soit en l’espace de moins d’une année, les effectifs de l’armée vietnamienne ont plus que doublé[viii] : de 65 000 hommes dont 30 000 réguliers, elle atteint les effectifs de 128 000 hommes se répartissant en 54 000 réguliers, 59 000 supplétifs et 15 000 appelés à l’instruction[ix] dans le cadre de la mobilisation décrétée par Bao Daï le 15 juillet 1951. Elle est articulée en 35 bataillons au lieu de 11 un an auparavant. Quant aux unités des autres armes et services, 29 avaient été créées sur les 47 prévues au plan. S’agissant de la valeur opérationnelle de cette armée, le général Spillmann la jugeait ainsi[x] : « un tiers des bataillons était bon, un tiers très moyen et un tiers mauvais ».
La mise sur pied des bataillons s’effectuait par amalgame entre personnels déjà formés et volontaires : c’est ainsi que pour un bataillon dont le T.E.D. indiquait un effectif de 800 personnels, 350 gradés et soldats étaient fournis par les unités déjà en ligne (unités jaunies du corps expéditionnaire et formations de la garde nationale) aux côtés desquels étaient affectés 450 volontaires à former. Au terme de trois mois d’instruction commune, l’amalgame était réalisé et les jeunes, convenablement encadrés par les anciens, se comportaient honorablement au feu.[xi].
A la tête de l’armée, l’état-major général prend forme, ainsi que les quatre états-majors divisionnaires. Les services logistiques (Santé et Matériel) fonctionnent grâce à la réquisition de 1 500 spécialistes civils. Le service de l’Intendance était en cours d’organisation.

En fait, le véritable frein au développement de l’armée vietnamienne n’est pas réellement la question des effectifs, le nombre élevé des engagements volontaires suffit à couvrir les besoins des formations[xii]. Les véritables limites sont constituées par l’encadrement et l’équipement des formations, deux domaines qui demandaient infiniment plus de temps que l’incorporation et l’instruction des jeunes recrues volontaires. Les livraisons américaines accusant un important retard sur la planification établie, la mise sur pied de certaines formations avait du être différée, faute d’être en mesure de les équiper.

L’effort a donc été porté en 1951 sur la formation des cadres vietnamiens notamment sur l’encadrement de contact, opération qui revêtait aux yeux du général de Lattre une importance extrême. Au commandement de l’école de formation des officiers d’active qui ouvre ses portes à Dalat (l’E.M.I.A.D : l’Ecole militaire interarmes de Dalat) trois mois après qu’en ait été prise la décision, il place le lieutenant-colonel Gribius, cavalier. Dans les faits, Dalat devient rapidement un « Coëtquidan vietnamien » ; outre le fait que l’intégralité de l’instruction était dispensée en français, le programme aussi bien que les méthodes de formation sont purement et simplement décalquées de ce qui se faisait dans les landes bretonnes. Cette recherche de la symbiose avec l’exemple français est poussé jusqu’au cérémonial et même élargi aux traditions de l’école. Mais, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit bien d’une école vietnamienne et non pas française, les seules couleurs à flotter sur l’école sont le jaune et or vietnamiens. En 1951, les promotions sorties avaient fourni 220 chefs de section et les quatre écoles régionales de cadres créées pour la circonstance, entre 600 et 650. C’est donc un peu moins de  1 000 chefs de section qui sont formés au cours de l’année. Or, les besoins s’élevaient à un minimum de 2 000 chefs de section. De Lattre décide alors de créer deux écoles d’officiers de réserve, l’une à Nam Dinh et l’autre à Thu Doc et d’y appeler un millier de jeunes diplômés vietnamiens[xiii]. Le gouvernement vietnamien ne put en fournir exactement que 767[xiv]. A la fin de l’année, ce seront 800 jeunes officiers vietnamiens frais émoulus des écoles de formation vietnamiennes nouvellement créées qui encadreront les unités régulières. Le complément sera fourni par la mission militaire française du général Spillmann. Outre sa mission de liaison entre le corps expéditionnaire et l’armée nationale vietnamienne, cette mission a comme rôle de constituer un vivier de cadres français appelés à être détachés au sein de l’armée vietnamienne afin de compléter l’encadrement de ses unités[xv]. Au début de 1952, 1 100 élèves officiers et 500 sous-officiers se trouvent à l’instruction dans les écoles de formation vietnamiennes. L’effort avait été gigantesque. L’objectif fixé est qu’à la fin de 1952, l’ensemble des officiers subalternes de l’infanterie et la moitié de ceux des autres armes soit réellement « vietnamisé ». Si la similitude dans la formation des chefs de section français et vietnamiens constitue certainement un gage de cohésion au combat, personne ne s’est jamais réellement posé la question à l’époque de savoir si ces méthodes d’instruction correspondaient bien aux mentalités asiatiques. Cette volonté de vouloir à tout prix inculquer le caractère d’une armée occidentale à une armée asiatique n’était sûrement pas un très bon calcul à moyen ou long terme.
Par ailleurs, s’il est relativement aisé de former des cadres de contact d’infanterie[xvi], beaucoup plus complexe était le problème des officiers supérieurs. La solution ne pouvait exister qu’à une échéance de plusieurs années durant lesquelles le relais devait être assuré par des officiers français, brevetés et diplômés, notamment pour les postes de responsabilité en état-major. S’agissant des postes de commandement, fin 1951, sur 35 bataillons d’infanterie, 20 étaient sous commandement vietnamien.

Le commandement vietnamisé des bataillons est un souci permanent du général de Lattre. Mais il est conscient des insuffisances de formation des titulaires et de leur trop fréquente inaptitude pour cause de vénalité. Le général Spillmann rapporte un de ses points de situation au haut-commissaire[xvii] : « …Enfin, je lui parlai des rumeurs qui commençaient à courir sur la façon dont un officier vietnamien pouvait obtenir le commandement d’un bataillon. Il suffisait, prétendait-on, de remettre à quelqu’un de bien placé de 200 000 à 400 000 piastres. L’officier en question empruntait cette somme à un taux variant de 30 à 50 %. Une fois nommé, il conservait pour lui la solde d’une cinquantaine de gradés et de soldats fictifs, ouvrait une agence bancaire et prêtait à ses hommes l’argent ainsi frauduleusement obtenu pour qu’ils jouassent à leur jeu de prédilection, le bac quan. Le taux d’intérêt n’était que de 10% par mois. Ce n’était là que rumeurs, je ne possédais aucune preuve tangible, mais ces bruits ne devaient pas être totalement infondés…
Emu, mais lucide et désabusé, de Lattre commenta : « Mais quel pays ! Ils sont fous ! Et cela face au vietminh qui reste pur et dur ! Heureux Ho Chi Minh ! Heureux Giap ! Faites une enquête, apportez moi des preuves, je vais faire des exemples saignants ».

A côté de ces formations, les appelés constituent un cas un peu particulier : en juillet 1951, au moment où Bao Daï promulgue les décrets de mobilisation, le gouvernement vietnamien décide d’incorporer 60 000 jeunes gens, par fractions de 15 000. Sans disposer des moyens humains et matériels pour les encadrer, de les armer et de les équiper, il s’agissait uniquement de leur donner deux mois d’instruction de base dans des « camps légers[xviii] » avant de les verser ensuite dans les réserves disponibles. Cette mesure répondait à la volonté du commandant en chef de disposer sans délais, de réserves disponibles et instruites dans l’hypothèse de l’invasion du Tonkin par des « volontaires » chinois, à l’instar de ce qui s’était passé en Corée[xix].


[i] Notamment l’intégralité des BMEO (bataillons de marche d’Extrême Orient) qui ont fait l’objet de mesures de jaunissement tout en conservant leur encadrement français. Fin 1950, ils ont été purement et simplement transférés à l’armée vietnamienne dont ils ont constitué les unités les plus solides.
[ii] Ces régiments de la garde nationale étaient jugés ainsi par le général Spillmann : « Celui du Nord Vietnam était moyen, les cinq du Centre Vietnam passables et les trois du Sud Vietnam excellents ». Général Spillmann, Souvenirs d’un colonialiste. Paris. Presses de la cité 1968. Page 251.
[iii], Général Spillmann. op cit page 242
[iv] Chef du gouvernement de Bao Daï.
[v] Général Spillmannn, op cit page 253.
[vi] Général Spillmann, idem.
[vii] Général Spillmann, op cit, page 254.
[viii] Gras . Général. La guerre d’Indochine. Paris 1979 Plon. Page 443.
[ix] Pour leur part, l’armée royale khmère passait de 5 000 à 10 500 hommes et l’armée nationale laotienne de 4 000 à 9 500 hommes. In Gras, idem.
[x] In Spillmann, op cit page 242.
[xi] In Spillmann  op cit page 294.
[xii] In Gras, op cit page 444.
[xiii] D’où son vibrant appel à la jeunesse vietnamienne lors de la remise des prix au lycée de Saïgon.
[xiv] In Gras, op cit, Idem.
[xv] A titre d’exemple, à compter de 1951, la moitié des officiers subalternes de l’arme blindée en séjour en Indochine servait au sein des formations des Etats associés.
[xvi] L’armée française réarmée de 1943 en avait fait l’expérience – heureuse – à Cherchell et la renouvellera durant la guerre d’Algérie.
[xvii] In Spillmann, op cit, pages 286 et 287.
[xviii] Six camps d’instruction furent ouverts :
2 au Nord Vietnam : Bac Ninh au N.E. d’Hanoï et Quang yen au N.E. d’Haïphong.
2 au Centre Vietnam : Hué et Nha Trang.
2 au sud Vietnam : Quang Tré au N.O. de Saïgon et Soc Trang en Trans Bassac.
Chaque camp avait une capacité d’hébergement de 1 000 hommes pour les plus petits à 3 000 pour les plus importants.
Source : Spillmann, op cit, page 269.
[xix] Avec le risque, connu et endossé, de fournir au vietminh une ressource déjà formée !
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