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Engagement opérationnel

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L’ethnologie au service de la force

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Par le Capitaine Julien VASSEUR

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Pour les théoriciens de la contre-insurrection, l’expertise culturelle apporte un concours extrêmement utile à la force en permettant de diminuer le recours à la violence et en facilitant son adaptation aux spécificités du théâtre d’opérations. Pour autant, cette révolution « culturelle » doit être considérée avec précaution. Incapable de s’affranchir d’une vision ethnocentrique, elle conduit à n’envisager les conflits que sous un angle culturel, occultant de fait les motivations politiques de l’adversaire et conduisant in fine à sa méconnaissance.

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L'hasardeuse expérience de «débaasification» du régime irakien par l'administration de Paul Bremer a démontré, par une profonde méconnaissance des motivations des acteurs locaux, que le concept d'«armée de haute technologie» était peu pertinent dès lors qu'il s'agissait d'appréhender toute la complexité du milieu humain au sein duquel la force évolue. Fort de ce constat, les théoriciens de la contre-insurrection s'accordent pour préconiser un changement de paradigme en mettant en avant les bénéfices retirés de l'étude et de la compréhension de l'environnement social et culturel. L'accent est désormais mis sur la capacité à «cartographier le terrain humain» et à s'adapter aux spécificités des théâtres[1] d'opérations. Pour autant, cette révolution «culturelle» doit être considérée avec précaution. Incapable de s'affranchir d'une vision ethnocentrique, elle conduit à n'envisager les conflits que sous un angle culturel, occultant de fait les motivations politiques de l'adversaire et conduisant in fine à sa méconnaissance.

 

 

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Comme le remarquait Machiavel, «À défaut d'être aimé, il faut prendre garde à ne point susciter la haine». L'expertise culturelle vise en premier lieu à ne pas s'aliéner la population, dont l'obtention de la coopération est un des impératifs de la force. Il s'agit donc d'éviter de susciter le ressentiment de la population par l'humiliation, par le mépris de son identité ou de ses traditions, ou par l'adoption de comportements inadaptés. Aussi, le manuel de doctrine de contre-rébellion FT13 précise que «la prise en compte des spécificités culturelles locales est un facteur d'adaptation et d'intégration [...] et constitue une nécessité dont nul ne peut s'affranchir sous peine de voir l'ensemble de son action compromise». Si ce principe possède une vocation universelle, il est particulièrement prégnant lorsque la force évolue au sein des «sociétés du ressentiment»[2] , comme peuvent être qualifiées les sociétés musulmanes.

En outre, cette expertise permet, grâce à la compréhension des cultures locales et de l'organisation sociale des populations, de proposer au chef militaire des modes d'action alternatifs ou complémentaires à l'emploi de la force. Dans ce processus complexe, l'intérêt de l'ethnologie[3] paraît évident. Ainsi, le programme Human Terrain Team est expérimenté dès 2005 par les forces armées américaines en Irak comme en Afghanistan. Le procédé est simple: il s'agit d'insérer au sein des unités, jusqu'au niveau de la brigade, des équipes d'«experts sociaux» dont la mission est de conseiller le commandement tant lors des phases de planification que de conduite des opérations. Outre la fourniture d'un important renseignement «ethnologique», cette expertise permet de renforcer l'efficacité des opérations d'influence et de limiter le recours à la violence. Par exemple, il s'est avéré que le fait de financer un programme de formation professionnelle au profit des veuves afghanes conduisait à une baisse du nombre d'accrochages. En effet, les proches parents de ces veuves cessaient de rejoindre les insurgés contre rétribution pour assurer leur subsistance.

En fait, de tels procédés ne sont pas nouveaux et ont été expérimentés avec succès dès l'époque des grandes conquêtes coloniales. Les officiers à la tête de ces expéditions, confrontés à des adversaires souvent très éloignés sur le plan culturel, ont pris soin, comme l'Empereur le fit avant eux lors de l'expédition d'Égypte, d'emmener dans leurs impedimenta des scientifiques. Conscients qu'«un officier qui réussit à dresser une carte ethnographique suffisamment exacte du territoire qu'il commande est bien près d'en avoir obtenu la pacification complète»[4], les militaires vont rapidement utiliser cette science sur le terrain. Cela se traduira très concrètement par la mise en place d'organismes tels que les affaires indigènes ou les bureaux arabes, où œuvrent de concert officiers, interprètes et secrétaires autochtones.

 

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Toutefois, cette approche culturelle ne peut être efficace que si elle évite les écueils du culturalisme et de l'ethnocentrisme. Or, son emploi actuel reste motivé par une volonté de domination. Il s'agit dès lors moins de comprendre que d'imposer des valeurs et des institutions par un mode d'action alternatif, en postulant la supériorité du modèle occidental indépendamment des aspirations de la population, en s'inscrivant dans une nouvelle mission civilisatrice[5]. Signe révélateur, qu'il appartienne à la population ou à l'insurrection, «l'autre» est souvent traité avec condescendance. Ainsi le Lieutenant-colonel Peters décrit-il les Talibans comme des êtres aux «modes de vie rudimentaires et aux cultes impitoyables»[6]. Si le trait semble un peu forcé, on renoue néanmoins avec les travers du courant culturaliste de la fin du XIXème siècle, qui opposait le Français «ardent» au soldat allemand «lourdaud et lymphatique»[7], en dépit d'une certaine proximité culturelle entre les protagonistes.

Le danger d'une telle perception réside dans la dénégation de l'humanité de l'autre car «chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage»

[8]. Considérée uniquement comme une «arme» nouvelle, l'ethnologie peut inspirer des pratiques condamnables d'un point de vue éthique, et désastreuses sur le plan médiatique. Ainsi, l'ethnologie a, dès le temps de la colonisation, servi à détecter, puis à instrumentaliser les dissensions au sein des populations, opposant les Kabyles aux Arabes au Maghreb, les Amanites aux Cambodgiens en Indochine, les hindous aux musulmans en Inde. Par la suite, en discriminant au sein de la population les partisans de la force de ceux de l'adversaire, l'opération Phoenix, conduite lors de l'engagement des États-Unis au Viêt-Nam, a conduit à l'assassinat de non-combattants susceptibles de soutenir ou de rejoindre un jour la rébellion. Plus récemment, les méthodes de torture psychologique et d'humiliation utilisées au cours de cette dernière décennie dans les prisons américaines, avec le retentissement médiatique que l'on connaît, ont été largement inspirées par un livre d'anthropologie paru en 1973, «The Arab Mind» de Raphael Patai. 

Autre danger, le culturalisme aboutit à une connaissance erronée et figée de l'adversaire. Par définition, on interdit à l'adversaire toute possibilité d'évolution ou d'apprentissage. Or, il s'avère que même un adversaire considéré comme «arriéré», prisonnier du carcan de ses traditions, peut démontrer une grande maîtrise des nouvelles technologies de communication, symboles mêmes de la modernité. De même, il faut se garder de toute obsession sur un aspect précis de l'identité tel que la religion. La religion est, pour l'adversaire, davantage un moyen de mobiliser des ressources qu'une finalité. Aussi, lorsque les convictions affichées entrent en contradiction avec la fin recherchée, il n'hésite pas à faire preuve de pragmatisme. Par exemple, la culture du pavot, l'idolâtrie, pratiques considérées comme impies par les Talibans, sont encouragées dès qu'elles servent leur intérêt.

Plus fondamentalement, il est réducteur de considérer que les conflits actuels ne sont que la conséquence de malentendus culturels, une application pratique du célèbre «choc des civilisations». Si l'argument est avancé par les thuriféraires de l'ethnologie au service de la force, il faut se garder de prétendre connaître son ennemi sous prétexte que l'on connaît bien sa culture. En effet, ses motivations étant plus complexes et essentiellement d'ordre politique, l'anthropologie peut ainsi être un vecteur d'illusions pour les décideurs. La focalisation sur l'aspect culturel risque d'occulter la dimension politique du conflit, comme le démontre l'échec de l'opération «oiseau bleu»: en 1955, les services français, conseillés par un ethnologue, ont tenté de créer un contre-maquis en jouant sur les rivalités entre Kabyles et Algériens. Manipulés par le Front de libération national, ils ont, en définitive, soutenu un maquis éponyme. L'explication réside dans le fait que les rebelles luttaient pour une cause politique qui supplantait leurs divergences culturelles ou identitaires.

 

 

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Dans les opérations de contre-insurrection, l'expertise culturelle apporte un concours extrêmement utile à la force, en permettant notamment de diminuer le recours à la violence et en facilitant son adaptation au milieu. Il faut toutefois garder à l'esprit que l'adversaire, même très éloigné sur le plan culturel, est avant tout un animal politique. Ce dernier agit pour des motifs politiques et ajuste en permanence ses moyens aux fins qu'il s'est fixées. Ainsi, les causes des échecs en matière de lutte contre-insurrectionnelle ne sont pas à rechercher dans un malentendu culturel persistant, mais plus fondamentalement dans les insuffisances ou le manque de légitimité du pouvoir politique. C'est pourquoi la focalisation actuelle sur la dimension culturelle des conflits risque fort de conduire à une nouvelle chimère.

 

 

 

[1] Manuel de contre insurrection US FM 3-24.

[2] Tzetan Todorov, «La peur des barbares», Biblio essais Le Livre de poche.2009. Les sociétés musulmanes sont en effet marquées par le double traumatisme de la Reconquista et de la chute de l'empire ottoman, d'où un sentiment immanent de frustration vis-à-vis de l'occident et de ses valeurs.

[3] «Étude scientifique et systématique des sociétés dans l'ensemble de leurs manifestations linguistiques, coutumières, politiques, religieuses et économiques, comme dans leur histoire particulière». Définition du Petit Larousse.

[4] Gallieni, «Trois Colonnes au Tonkin (1894-1895)», Chapelot, Paris, 1899

[5] «Il faut le dire ouvertement [...] les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures» Jules Ferry, Discours devant la chambre des députés, 28 juillet 1885.

[6] LCL (US) Ralph Peters, “Taliban from outer space, understanding Afghanistan”, New York Post, 3 fev 2009.

[7] Philippe Masson, «l'homme en guerre», édition du Rocher.

[8] Montaigne, «Éssais» PUF Quadrige 1992.

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