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Histoire et Stratégies

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L’étude du réseau ferré stratégique allemand et son impact sur les plans de guerre français (1904-1914)

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Par le Lieutenant-colonel Olivier LAHAIE

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Le Lieutenant-colonel Lahaie nous montre dans cet article clair, précis et argumenté, combien deux fonctions opérationnelles a priori très différentes l’une de l’autre, le renseignement et les mouvements, ont pesé sur les plans de bataille des belligérants dans les années précédant le conflit et dans les opérations elles-mêmes durant leurs premiers mois.

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Un réseau ferré à la hauteur des ambitions du Grand état-major de Berlin

Le réseau militaire germanique est passé de 42.116 km en 1890 à 50.961 km dix ans plus tard grâce au prolongement des lignes ayant fait leurs preuves en 1870: six lignes de concentration au nord du Main et trois autres au sud de l’Allemagne avaient alors transporté 13 corps d’armée (CA) à la frontière française en dix jours. Dès 1871, ce réseau avait fait l’objet d’améliorations et d’extensions (nouvelles voies de la Kyll et de Berlin). Les dispositions des plans Schlieffen puis Moltke avaient encore permis de le développer à des fins spécifiquement militaires. En 1888, l’armée allemande disposait de sept voies ferrées stratégiques; certaines reliaient Cologne et Düsseldorf à Aix-la-Chapelle, puis convergeaient vers Liège; de-là, la ligne reliant Berlin, Düsseldorf et Aix-la-Chapelle devenait la ligne Namur, Maubeuge, La Fère, Paris. Celle de droite aboutissait à Metz, celle de gauche à Molsheim, et toutes avaient leur terminus relié par la transversale Metz-Strasbourg, parallèle à la frontière dont elle n’était distante que de quelques kilomètres.

Après 1900, les travaux se poursuivent plus au nord comme si, en cas de nouvelle guerre contre la France, les Allemands envisageaient de violer la neutralité belge, puis de faire converger leurs forces par la rive nord de la Meuse. Le 18 juillet 1903, l’attaché militaire français à Berlin prévient Paris que les Allemands entendent construire, en coopération avec les Belges, deux lignes ferroviaires reliant Aix-la-Chapelle à Louvain et Malmédy à Stavelot; le projet est à l’époque d’ordre «commercial», mais rien ne garantit qu’il le reste. Cinq lignes, dites «d’invasion», vont de Woerth à Lembach, de Bischinwiller à Oberhofen, de Lauterbourg à Wissembourg, de Bussendorff à Billengen et de Bollwiller à Ensisheim et Colmar. La zone s’étendant de Malmédy jusqu’à Krefeld, en passant par Aix-la-Chapelle et Juliers, permet de concentrer neuf corps d’armée en prévision d’un envahissement de la Belgique. Au commencement de 1905, les travaux autorisant la concentration des troupes (c’est-à-dire les quais d’embarquement, les garages pour les locomotives, les doublements de voies) sont tous exécutés ou en en passe de l’être. Ces chantiers complètent les dix lignes stratégiques déjà répertoriées et qui convergent de toutes les régions d’Allemagne vers le Rhin, entre Wesel et Bâle, dont quatre d’entre elles à deux voies. Schlieffen a fait entamer d’autres travaux ambitieux, visant à se garder d’une attaque française en Lorraine: prolongement de la ligne Cologne-Duren jusqu’à Malmédy, construction d’une ligne traversant l’Eiffel de Remagen à Saint-Vith, construction de trois ponts sur le Rhin (Kempten, Andernacht, Remagen), doublement de certaines voies parallèles au Rhin pour déplacer rapidement les armées du nord au sud. Dans le courant de l’année, l’état-major allemand décide d’accroître le maillage des voies ferrées entre la Meuse et le Rhin, de Düsseldorf et de Coblence à Liège et à Trèves, pour permettre l’exécution de ces déplacements stratégiques. La densification du réseau ferré est extrême dans la région d’Aix-la-Chapelle, ce qui laisse augurer une attaque par la Belgique. Le Lieutenant-colonel Dupont, chef du service de renseignements français (SR), est même persuadé que les deux gares d’Eupen et Malmédy ont été construites dans le but de favoriser une attaque contre la France qui passerait au préalable par le territoire belge. Le 21 décembre 1912, l’attaché militaire français à Bruxelles rend compte à Poincaré de l’accélération des chantiers autour d’Aix-la-Chapelle, ce qui lui semble révélateur de la volonté allemande de concentrer des forces puissantes devant Liège.

En 1913-1914, le réseau ferré allemand atteint 60.000 km. Le Grand état-major peut désormais compter sur 17 voies ferrées stratégiques; quant au matériel roulant, il est innombrable. Il faut dire qu’alors il fallait 145 trains pour transporter un seul corps d’armée... Dès les premiers jours de la Grande Guerre, ce réseau sera bien entendu complété par les portions de réseaux luxembourgeois, belges et français conquis[i].

Interrogations françaises sur les intentions allemandes


Le réseau d’outre-Rhin est donc devenu si touffu et redondant qu’il rend les officiers du 2ème bureau (renseignement) de l’état-major de l’armée française perplexes quant aux objectifs ennemis. Puisqu’on redoute une attaque «brusquée», il faut absolument recueillir des renseignements fiables sur les intentions adverses afin de choisir une stratégie de résistance adaptée.
Le 3 janvier 1914, le 2ème bureau remet à Joffre un état des effectifs d’active et de réserve allemands prévus pour attaquer à l’Ouest, ainsi que le plan de mobilisation ennemi prévoyant que «les troupes de réserve seront employées comme les troupes d’active sous condition que l’on y puisse verser un nombre important d’officiers de valeur en temps de paix»[ii]. En Allemagne, les énormes effectifs de jeunes réservistes bien instruits, équipés et surtout bien encadrés, capables de se substituer aux soldats d’active, vont donc pouvoir jouer un rôle important dès les premières heures du conflit, notamment grâce à des transports ferroviaires à grande échelle. Pourtant, Joffre ne croit pas à leur emploi en première ligne; il sous-estime donc le volume des forces prévues pour attaquer la Belgique, le Luxembourg et la France[iii]. Pour lui, la manœuvre adverse manquera d’effectifs et, par contrecoup, d’ambition et d’amplitude.

Outre le problème quantitatif, reste à déterminer sur quel axe Berlin a prévu d’attaquer l’armée française. En fonction de la situation géostratégique à l’ouest, trois hypothèses sont étudiées par le 2ème bureau. La première est un passage par la Suisse. Selon le service de renseignement (SR), un tel plan, échafaudé de longue date, prévoyait que trois CA, débouchant de la Haute-Alsace entre Delémont et Porrentruy, marcheraient sur Vesoul et Montbéliard pour tourner Belfort. Paris ignorait que le Kaiser avait renoncé à ce plan lorsqu’il avait vu, en 1913, manœuvrer la petite armée suisse à Kirchber. Il avait estimé que celle-ci pouvait résister avec succès à une attaque allemande. Le SR acquit progressivement la certitude que l’Allemagne n’envahirait pas cet État neutre, même pour attaquer la France par surprise. Guillaume II, d’accord avec ses généraux, préfèrera effectivement abandonner cette idée.

Seconde hypothèse, une attaque par l’est. Mais, face à cette direction, une série de forts Séré de Rivières joue un rôle dissuasif. Par ailleurs, le 2ème bureau sait depuis 1905 qu’Alfred von Schlieffen, chef du Grand état-major, désire tourner le dispositif français plutôt que de l’attaquer de front, étant entendu que la masse principale de nos armées est déployée entre Verdun, Toul, Épinal et Belfort et que le développement des armements modernes rend improbable la rupture d’un front défensif. Son successeur Helmuth von Moltke ne remettra pas en cause ses idées.

Enfin, troisième hypothèse, une attaque par la Belgique neutre, solution permettant aux forces allemandes de tourner l’aile gauche franco-britannique, puis d’envelopper l’ensemble du corps de bataille allié en se rabattant aux alentours de Paris. Une gigantesque bataille d’anéantissement s’engagerait alors, décisive. Or c’est cette hypothèse que le haut commandement français juge «la plus plausible».

En 1904, en effet, le SR s’est fait expliquer le plan, conçu à l’automne 1903 par Schlieffen, plan qui prévoit cet ambitieux mouvement tournant par la Belgique. Une armée de neuf corps serait massée dans la région d’Aix-la-Chapelle et de Malmédy, avec la vallée de l’Oise comme objectif. Cette armée passerait par Liège, Namur, Charleroi, Maubeuge pour éviter les forts de la Meuse et de la Moselle, d’où, par Guise, Noyon et Compiègne, elle marcherait droit sur Paris tandis que les trois autres armées, opérant par la Meurthe, retiendraient contre elles toutes nos forces du nord-est. Des agents français explorèrent les zones de concentration. Les travaux de chemins de fer (quais d’embarquement, garages pour les locomotives, doublements de voies) avaient tous été exécutés. Ils confirmaient donc la véracité de ce plan visant à concentrer la masse principale des forces allemandes sur le front occidental et à les amener en quelques jours à moins de 100 kilomètres de Paris. Le 25 novembre 1904, le 2ème bureau signala l’établissement de quais de débarquement de troupes dans les gares de la Rhénanie occidentale, preuve de l’acheminement prévisible des forces allemandes vers les frontières belge et luxembourgeoise. Mais le plan français XV, qui situait le choc frontal le long de la frontière d’Alsace-Lorraine, ne fut pas modifié.

En 1905, le plan Schlieffen connut des modifications. Le plan XV bis français prit timidement en compte la menace en plaçant une armée face aux Ardennes belges. À cette époque, il était admis que la violation de la Belgique, État neutre au statut protégé par un traité cosigné par l’Allemagne en 1831, ne serait pas une décision facile à prendre, puisque cela pourrait provoquer l’intervention de l’Angleterre (contresignataire du traité en 1839). Début 1906, les états-majors anglo-belges avaient même réfléchi à des dispositions à prendre pour favoriser l’intervention d’une armée anglaise dans le cas d’une atteinte à la neutralité belge par l’Allemagne.
Dupont fit surveiller les travaux entrepris sur le réseau ferré allemand, convaincu que le territoire belge serait largement envahi. Dans ses Mémoires, il écrira qu’en 1907-1908, bien que la volonté allemande soit gravée sur le sol, au ministère de la Guerre, au Quai d’Orsay et au Palais-Bourbon, «tout le monde se cramponnait à l’idée que l’Allemagne respecterait les traités». Et même lorsque cette éventualité était envisagée à l’état-major de l’armée, «on pensait que l’ennemi respecterait le cœur même de la Belgique, le triangle Liège-Anvers-Namur, où l’armée belge devait se concentrer à l’abri des places fortes sérieuses et y garder une attitude expectante, après une protestation de son gouvernement», ajoutera Mangin. Le plan XVI, élaboré en février 1908, disposait une armée entre Montmédy et Mézières-Charleville. Son concepteur, le Général Lacroix, jugeait que si les Allemands envahissaient la Belgique, ils ne dépasseraient pas Namur.

Fin 1908, les notes transmises par Dupont au commandement sur le réseau allemand confirmaient une ample attaque par la Belgique; bien que s’appuyant sur des preuves irréfutables, elles ne firent pas l’unanimité. L’année suivante, Dupont avança même l’idée d’un assaut ennemi par l’ouest de Bruxelles.
En 1910, le 2ème bureau décrivit une densification du réseau dans la région d’Aix-la-Chapelle qui trahissait la volonté allemande d’attaquer massivement par la Belgique. À l’automne 1911, Dupont s’attacha à faire inspecter l’intégralité des lignes stratégiques qui partaient des profondeurs orientales du Reich pour se diriger vers les frontières belge, luxembourgeoise et française. Dans chaque gare, la capacité des quais d’embarquement et de débarquement était estimée. De cette revue de détail, Dupont acquit la certitude que les Allemands, non seulement violeraient la neutralité belge pour envahir la France, mais pénétreraient très profondément en Belgique du nord. Il en déduisit que ce mouvement tournant de grande ampleur flanquerait ensuite l’aile gauche alliée avant de se rabattre sur Paris.
Mais Dupont ne réussit pas à vaincre l’incrédulité de Joffre; le général en chef pressenti était convaincu que si les Allemands allaient «égratigner» le territoire belge, ils ne disposeraient pas d’assez d’effectifs pour gonfler leur aile droite, dite «marchante», et développer leur extension. Ainsi, alors que Dupont prévoyait logiquement un passage en force très au nord, Joffre estimait que l’aile droite ennemie se contenterait de longer la Meuse. Dupont s’efforça de le convaincre que les corps de réservistes allemands étaient très bien entraînés, équipés et encadrés et qu’ils recevraient donc les mêmes missions que les corps d’active. Dès lors, disposant des effectifs suffisants, Moltke n’aurait aucun mal à envahir la majeure partie de la Belgique. En pure perte toujours, comme Joffre l’avouera dans ses Mémoires: «Nous en discutâmes longuement avec Castelnau. Nous admettions que les Allemands n’utiliseraient pas leurs corps de réserve en première ligne. Dès lors, disait Castelnau, à moins d’étendre dangereusement leur front et de lui donner une densité insuffisante, ils seraient dans l’impossibilité de dépasser la ligne Liège-Namur»[iv].

Le plan XVII français: trop éloigné des réalités

Pour remplacer le plan XVI[v], Joffre avait confié l’étude du plan XVII au Général Berthelot qui s’inspira des principes offensifs développés par le bureau opérations de l’état-major de l’armée. Deux impératifs étaient à respecter: ne pas faire pénétrer de troupes françaises en Belgique (condition pour obtenir l’aide militaire britannique) et veiller à ce que la communauté internationale considère que c’était bien «l’Allemand» l’agresseur.

On prévoyait de déployer les deux-tiers des troupes franco-britanniques face au nord-est pour prévenir une attaque par la Belgique. Las, malgré ses nombreuses tentatives, Dupont n’avait pu convaincre Joffre que ses certitudes sur les effectifs et les intentions des Allemands étaient coupées des réalités. Or les conséquences étaient graves pour le corps expéditionnaire britannique et la Vème armée, placés sur l’aile gauche du dispositif: dès la prise de contact, elles risquaient de se retrouver en infériorité numérique marquée et en grand danger d’enveloppement.

Le plan XVII était un plan de concentration et de couverture, complété par un plan d’opérations. Il s’appuyait sur la mise en place d’un dispositif de couverture flexible pouvant être orienté par l’utilisation des onze voies ferrées stratégiques françaises en fonction de l’axe de progression allemand. Le plan de concentration positionnait les 3ème, 4ème et 5ème armées françaises selon l’hypothèse où la droite allemande progresserait sur l’axe Malmédy - Aix-la-Chapelle (par Bastogne), puis Sedan - Mézières. Pour ce qui se rapportait aux opérations, Joffre misait sur une vigoureuse poussée en avant, c’est-à-dire – et selon ses propres mots – «toutes forces réunies». Deux actions offensives seraient donc menées par quatre groupements de forces (deux ailes marchantes soutenues par deux forces de réserve): offensive entre les massifs forestiers des Vosges et la Moselle en aval de Toul, et offensive au nord de la ligne Verdun - Metz, en liaison avec des opérations déclenchées sur les Hauts de Meuse et en Woëvre. L’aile sud (1ère et 2ème armées) recevait la mission principale en Haute-Alsace et en Lorraine. L’aile nord (5ème armée et corps de cavalerie) recevrait sa mission en fonction de l’attitude allemande. Au centre du dispositif, la 3ème armée devait servir de liaison entre ces deux masses. Quant à la 4ème armée, elle était réservée. À l’extrême gauche enfin, trois divisions de réserve surveillaient la trouée de l’Oise. Le plan XVII considéré dans son ensemble, une remarque s’impose. Il se révélait comme la manifestation la plus tangible de la croyance de l’état-major dans les vertus de l’offensive. Menée à outrance, celle-ci devait permettre de dominer, par la manœuvre et par le choc, un ennemi – qu’on supposait arbitrairement – gêné dans ses mouvements en raison de son artillerie lourde. La réussite du plan restait néanmoins conditionnée par l’engagement, aux côtés de la France, de l’Angleterre à l’ouest et de la Russie à l’est.

La guerre survient… Après avoir lancé plusieurs opérations de sabotage des lignes de chemin de fer allemandes, Dupont part pour Vitry-le-François le 2 août 1914 afin d’y exercer les fonctions de chef du 2 ème bureau du Grand quartier général (GQG). Le même jour, les Allemands envahissent le Luxembourg et, trois jours plus tard, commencent le siège de Liège. Pour Joffre, c’est le signal intimant la mise en œuvre d’une des hypothèses du plan XVII prenant en compte l’invasion de la Belgique: faire monter en ligne la 4ème armée, puis envoyer le corps de cavalerie en mission de reconnaissance dans les Ardennes belges vers Neufchâteau afin qu’il précise le contour du dispositif ennemi avant le déclenchement de l’offensive française en Alsace.

Pour l’heure, le général en chef est insuffisamment renseigné sur la position et le volume des armées ennemies qui s’avancent en Belgique. Or, ce défaut de renseignements fiables va l’amener à exécuter sans modifications les dispositions offensives du plan XVII (lesquelles vont se révéler inadaptées par rapport à la situation réelle), puis à commettre de dramatiques erreurs de jugement dans la conduite des opérations. Ainsi débute ce que l’on appellera bientôt «la bataille de frontières», laquelle va se solder par l’échec de toutes les offensives françaises (Alsace, Lorraine, Ardennes belges) et occasionner des pertes dramatiques. Pour l’armée française toute entière, le 22 août sera le jour le plus sanglant de la guerre, et Joffre doit ordonner le repli. Le général en chef ne se reprendra qu’arrivé sur la Marne.

Au final, le plan XVII était-il réaliste? On peut en douter. Le 28 mars 1914, Joffre avait en effet signé un «plan de renseignement», visant à servir de base au «plan de recherches» rédigé par le chef du 2ème bureau afin de préciser les intentions allemandes, ainsi qu’à adapter plus exactement la manœuvre aux futures réactions adverses. On peut affirmer qu’il a manqué à sa mission: établi trop tard d’une part, listant des besoins de renseignements délimités à l’ouest, donc par la Meuse, d’autre part, l’hypothèse d’un mouvement débordant des Allemands par la rive gauche de cette rivière avait été écartée d’emblée par Joffre. Nous avons ici l’origine de l’incompréhension du plan de campagne ennemi par le généralissime français jusqu’à la mi-août 1914, comme de ses plaintes – réitérées mais non justifiées – d’être «mal renseigné» depuis le début des opérations…

En fait, le plan ne prenait pas en compte toutes les possibilités de l’adversaire, puisqu’il se focalisait sur l’offensive que l’état-major français attendait de sa part entre les Vosges et la Moselle, en aval de Toul. Toutes les offensives prévues par Joffre furent exécutées et l’armée française subit de graves revers. Pour tenter de justifier un plan coupé des réalités, Joffre déclara en 1919 qu’un «plan d’opérations ne peut être fait qu’en tenant compte des événements et des renseignements qui arrivent au cours des opérations, [que] ce n’est pas un immuable schéma qui sera appliqué quoi qu’il advienne, [qu’] on ne peut l’établir que quelques jours après la mobilisation d’après les renseignements tant diplomatiques que militaires qui parviennent à partir de la mobilisation», mais le généralissime qu’il était déjà en substance en mars 1914 avait fixé au SR les transversales sur lesquelles l’avance ennemie devait lui être signalée; or, malgré les études du 2ème bureau portant sur les voies ferrées stratégiques allemandes – qui prévoyaient une large invasion de la Belgique – aucune de ces transversales ne s’étendait au-delà de la Meuse. En août 1914, il n’y avait donc aucune possibilité d’être renseigné sur l’extension du mouvement de l’aile droite allemande sur la rive gauche de la rivière: on s’explique dès lors pourquoi, vers le 15 août 1914, on attendait en vain au Grand quartier général des renseignements de source française sur le mouvement débordant des Allemands en Belgique que signalaient les SR belges et anglais: on n’en avait pas demandé. Dix jours plus tard, Joffre comprendra enfin qu’il s’est fourvoyé à la fois sur le volume des forces allemandes et sur leur intention, c’est-à-dire au moment précis où les armées du Kaiser ont déjà dépassé Valenciennes et Givet et convergent vers Paris…



[i] Á l’automne 1914, les sections de chemin de fer de campagne allemands entreprennent d’énormes travaux pour pousser leurs trains de ravitaillement et d’évacuation vers le front, créant des voies de rocade et des jonctions assurant plus de souplesse; dans le même temps, les ouvrages d’art dynamités lors de la retraite des armées alliées sont réparés par le génie ferroviaire. Schwarte (general M.), «Der grosse Krieg 1914-1918», Leipzig, Verlag Johann Ambrosius Barth, 1921-1933, t. 2, pp. 234 et suiv.
[ii] Desmazes (général), «Joffre, la victoire du caractère», Nouvelles éditions latines, 1955, pp. 80-81.
[iii] En mars 1914, Joffre estime que le volume des forces allemandes dédiées à l’assaut contre la France sera de 68 divisions (dont 24 de réserve), alors qu’il s’élève en réalité à 78 divisions (dont 52 en première ligne et 33,5 en réserve), renforcées de 10 divisions de cavalerie et de 14 brigades de Landwehr, des corps de réserve mieux équipés et entraînés qu’en France.
[iv] «Mémoires du Maréchal Joffre 1911-1916», Plon, T.1, pp. 138-139.
[v] Rénové par le Général Michel (prédécesseur de Joffre à la tête de l’état-major général de l’armée), mais refusé par le Conseil supérieur de la guerre (C.S.G.), le plan XVI supposait une concentration des forces françaises à l’abri des forteresses, une défense sur la Meuse et la Moselle (avec l’abandon de Nancy à son sort) et l’emploi massif des réservistes en première ligne pour stopper l’aile droite allemande débouchant de Belgique; bref, toute une série de dispositions iconoclastes en France et donc irrecevables.
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