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Histoire et Stratégies

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L’Europe ottomane du XIVème au XVIIIème siècle : un choc de civilisation ?

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Par le Chef de bataillon VALÉRY SENS

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Dans «De la guerre», Clausewitz décrivait la guerre comme l’affrontement de deux trinités associant chacune un gouvernement, un peuple et une armée. Dans son esprit, cela se traduisait par un duel gigantesque entre deux forces armées jusqu’à l’écrasement de l’une d’entre elles. Privé de leur centre de gravité, l’État et le peuple n’avaient alors plus qu’à se soumettre au vainqueur sur le champ de bataille. Ce schéma s’est trouvé mis en défaut lorsque les États n’ont plus affronté d’autres États, mais des «organisations» dont le centre de gravité n’était plus leur armée, généralement modeste, mais le soutien de la population, transformant le «duel» en «opération au milieu des gens».

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Dans les débats qui alimentent la question de l’intégration de la Turquie à l’UE, l’histoire de l’Europe ottomane du XIVème au XVIIIème siècle est souvent appelée à légitimer les liens qui uniraient la Turquie au monde européen. En face, au bénéfice d’un passé en commun, les détracteurs de la candidature turque opposent la mise en évidence d’un «choc de civilisations», rappelant que c’est en tant qu’envahisseurs que les Ottomans avaient conquis l’Europe. Au sujet de la bataille de Lépante (1571) Fernand Braudel évoque «les chocs lourds, puissants et répétés que se portent les bêtes puissantes que sont les civilisations».

Édifié au début du XIVème siècle, sur les ruines de l'État seldjoukide d'Anatolie et de l’Empire byzantin, l’État ottoman est devenu une puissance majeure à partir du XVème siècle, tout particulièrement grâce à la conquête des territoires de l’Europe balkanique, incarnant l’expansion de l’Islam aux dépens de l’Occident chrétien.

Balkans ottomans, Europe ottomane, Roumélie, ces différents termes sont souvent employés et désignent peu ou prou la même réalité. Il s’agit des États qui ont connu l’emprise ottomane et dont les noms actuels sont Hongrie, Roumanie, Moldavie, Kosovo, Bulgarie, Serbie, Bosnie Herzégovine, Albanie, Monténégro, Macédoine et Grèce.

La domination ottomane en Europe évoluera au fil de l’histoire. Sans véritables rivaux du XIVème à la fin du XVIIème siècle les Ottomans verront leur domination changer de nature à partir du XVIIIème siècle, quand l’Europe chrétienne et la Russie adopteront une attitude plus offensive qui les amènera à se poser au siècle suivant la fameuse «question d’Orient».

Il est tentant de voir dans cet affrontement un choc entre la chrétienté assiégée et l’Islam conquérant. Pourtant, les caractéristiques de la domination ottomane et la réalité de ses relations avec l’Occident entre le XIVème et le XVIIIème siècle incitent à nuancer les analyses qui les résument à un «choc de civilisation».

Bernard Lewis rappelle qu’au Moyen-âge pour les Moyen-orientaux il existait deux mondes : celui de l’Islam et celui de la guerre, peuplé d’infidèles à convertir. La propagation de la religion musulmane se double d’une dynamique expansionniste pour satisfaire les besoins financiers de l’Empire face à la concurrence de l’ouverture de nouvelles routes commerciales. Après la prise de Constantinople (1453) les sultans ottomans auront une vision impériale de leur État, le considérant comme héritier des empires musulmans turcs et arabes ainsi que de l’Europe byzantine et de l’Empire romain. À ce titre ils prétendront jouer un rôle important dans les affaires de l’Europe.

Pour Gilles Veinstein, «L’État ottoman n’avait pas coulé la réalité balkanique dans un moule unique». Selon lui, les conquêtes, délimitées selon 3 cercles, étaient soumises à une intégration plus ou moins poussée en fonction de leur éloignement géographique d’Istanbul.Le nord du Danube constituait le 3ème cercle de l’intégration à l’Empire. Peu islamisés, les États conservaient leurs souverains propres (les voïvodes), payaient un tribut et calquaient leur politique étrangère sur celle de l’Empire en échange du respect de leur intégrité territoriale. Dans le 2ème cercle s’appliquait l’organisation ordinaire de l’Empire mais avec des exceptions notables garantissant des privilèges commerciaux (cas de Raguse) ou le maintien des autorités locales dans les zones difficiles à contrôler (Monténégro, Albanie, les îles grecques). Dans le 1er cercle (Bulgarie, Thrace, Macédoine), le plus islamisé, l’emprise du pouvoir central était la plus directe et la plus forte. L’administration provinciale type (sandjaks, subordonnés aux beylerbeyliks) s’y appliquait.

Dans le domaine religieux, les Ottomans n’ont pas manifesté de tendance assimilatrice dans des régions majoritairement chrétiennes. Tout en ayant un statut subalterne qui engendrait des frustrations, et qui est illustré par le paiement d’impôts spécifiques, les chrétiens conservaient leur liberté de culte réservée par l’Islam aux «gens du livre» passés sous sa domination. Après la conquête de Constantinople, Mehmed II fait entre autre élire un patriarche orthodoxe qui aura des pouvoirs bien plus grands que ceux garantis sous l’Empire byzantin.

La domination ottomane peut donc être définie comme relativement tolérante envers les peuples conquis. Tout en étant un espace de confrontation et le centre de gravité des relations avec l’Occident, les Balkans seront aussi un lieu d’échange.

Les relations entre l’Europe et l’Empire ottoman apparaissent dans l’ensemble conflictuelles, le Turc étant perçu comme l’ennemi naturel. À la fin du XVIème siècle, Alberico Gentili dans «de jure belli» écrit: «nous avons sans cesse une raison légitime de nous battre contre les Turcs». Le roi d’Écosse Jacques VI parle de la lutte contre les Turcs comme «d’un combat commun pour la cause publique». Jusqu’à la fin du XVIIème siècle l’Europe sera plutôt sur la défensive. Pour Bernard Lewis, cette situation a prévalu aussi longtemps que l’Empire ottoman n’avait pas de rival militaire. Dans un 2ème temps, à partir du XVIIIème siècle l’initiative change de camp. La «pression européenne» pour Robert Mantran, le «choc de l’Occident» pour Bernard Lewis annoncent le temps des défaites militaires et des traités défavorables: échec du second siège de Vienne en 1683, traité de Karlowitz en 1699. Le traité de Kutchuk Kaynardja en 1774 marque l’affirmation de l’influence russe dont le «projet oriental» ne cessera plus désormais de menacer l’Empire ottoman.

La confrontation est également visible dans le domaine religieux. Après la conquête de Constantinople, Mehmed II va favoriser l’influence du patriarcat de Constantinople sur les orthodoxes des Balkans afin de limiter celle de l’Église romaine. À partir du XVIème siècle on verra grandir l’influence des États occidentaux en faveur de la défense des chrétiens sous domination ottomane. En 1699, le traité de Karlowitz stipule que l’empereur romain germanique obtient du sultan un droit de protection des chrétiens. Ensuite tout au long du XVIIIème siècle, les Russes inciteront les chrétiens des Balkans à se battre à leurs côtés «pour la foi et la patrie». Progressivement ces actes de collaboration vont modifier les rapports entre les chrétiens et le pouvoir ottoman, ouvrant une ère nouvelle de répression et d’oppression qu’illustre la conversion forcée des Albanais à la fin du XVIIème siècle.

Dans ce contexte général on observe cependant des périodes et des événements propices à une relative harmonie et aux échanges. A partir du XVème et surtout au XVIème siècle sous le sultanat de Soliman le Magnifique (1521-1566), la charia cessera d’être la seule source du droit appliquée au peuple et, dans les domaines qui lui font défaut, sera doublée d’un recueil de lois séculières (kanunnâme). De fait, tout en reconnaissant en partie le droit en vigueur dans les territoires conquis, le pouvoir ottoman pouvait espérer rencontrer moins d’opposition. Dans un autre domaine, la période de paix avec l’Autriche au début du XVIIIème siècle favorise l’essor des exportations avec les Habsbourg et Venise. De même, se constitue une flotte de commerce et, selon Gilles Veinstein, une classe de «marchands orthodoxes» que le système des capitulations amènera à tisser des liens toujours plus étroits avec les commerçants occidentaux.

Comme toute colonisation, la domination ottomane dans les Balkans duXIVème au XVIIIème siècle est synonyme de soumission et s’est accompagnée de violences et de destructions. Cependant, à certains égards et sans parler «d’effets bénéfiques», elle peut être définie dans la durée comme respectueuse des peuples soumis. À ce titre, la conversion des Bosniaques à l’Islam peut être perçue comme une assimilation réussie qui contraste avec un Occident où règne la guerre au sein même du christianisme. L’histoire ottomane dans les Balkans à cette époque ne peut donc pas être réduite à un «choc de civilisations», les périodes de guerre alternant avec des périodes plus pacifiques propices à une cohabitation prospère.

Pour John Esposito, cette période va voir l’Empire ottoman passer du statut de «bourreau du Christianisme» à celui de «victime de l’Europe». Dès lors, l'Empire va être démantelé en un peu plus d'un siècle sous l'effet de la rivalité des grandes puissances en vue d’établir leur influence sur l’Europe Balkanique, et sous l’effet des mouvements nationalistes qui vont progressivement naître dans la région.

Aujourd’hui, les opposants à l’intégration de la Turquie à l’Union européenne sont toujours tentés de renvoyer dos à dos le monde occidental et le monde musulman.

Ne voulant pas voir le mouvement d’occidentalisation, unique dans le monde islamique, qu’ont entrepris les Turcs depuis le XVIIIème siècle, ne s’évertuent-t-ils pas à voir des chocs là où, comme vient de l’écrire Michel Rocard, «la construction d’un islam européen, dont les minorités musulmanes d’Europe de l’Ouest, mais aussi pour une grande part l’islam turc, sont et seront les auteurs, représente une chance historique» ?



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