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L’impasse stratégique occidentale : d’une stratégie de guerre à une stratégie de crise

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Par le Général (CR) ERIC de La MAISONNEUVE [1]

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Le modèle stratégique occidental domine le monde depuis plusieurs siècles. Inspiré par la philosophie grecque, déterminé par la pratique romaine, repensé et systématiquement mis en œuvre par les Européens puis par les Américains depuis le XVIII° siècle, il a largement contribué à façonner notre actuelle modernité. Or, il semble, au vu des diverses crises dans lesquelles sont engluées les sociétés contemporaines, que ce modèle connaisse des échecs sérieux ou, pire, qu’il soit durablement en panne. Ce phénomène est inquiétant pour les pays occidentaux qui en étaient les principaux artisans et qui se trouvent dans une situation incertaine ; il est désastreux pour une partie du monde qui n’a pas d’alternative et se trouve ainsi dans une impasse.

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Un modèle guerrier

Ce modèle est une réalité. Il est né d’une nécessité, celle des cités grecques d’assurer leur survie face à l’Empire perse, puis de la volonté de faire jeu égal avec lui, sinon de le dominer. Il est la démonstration qu’un peuple, sans ressources mais doué d’intelligence et d’énergie, peut modifier en sa faveur le rapport des forces s’il sait maîtriser certains paramètres : l’appréciation de situation d’abord, l’organisation et la technique ensuite, l’implication et la cohésion des citoyens enfin. La Prusse de Frédéric II au XVIII° siècle, Etat germanique marginal, saura utiliser les mêmes arguments pour enclencher le processus qui la conduira à l’Empire allemand. Ces caractéristiques, lorsqu’elles s’expriment à travers un système militaire - phalange macédonienne, légion romaine, armée prussienne -, lui confèrent une telle supériorité sur ses voisins que l’action guerrière devient pour ces Etats le mode d’action le mieux adapté pour atteindre leurs objectifs politiques.

Le modèle stratégique occidental, depuis ses origines, est fondé sur l’action guerrière et, donc, sur la logique de puissance et l’esprit de conquête. Cette logique inspirera le concept d’Etat guerrier dont la France du XVII° siècle fut le plus éclatant exemple. Un tel modèle, prônant la guerre comme mode opératoire privilégié de l’Etat, par ailleurs construit autour d’un système militaire, a été d’une remarquable efficacité. Il a permis au continent européen de s’organiser autour de la notion d’Etat-nation et, à travers ce modèle politico-militaire, de conquérir le monde et d’imposer aux autres continents les modes de pensée, les organisations et les techniques de la civilisation occidentale.

En poussant le système stratégique aux limites de ses capacités - Napoléon - et au-delà du raisonnable - Bismarck -, les Européens ont ruiné leur propre modèle. Les excès des guerres mondiales du XX° siècle, le contresens qu’elles ont représenté pour ses protagonistes, les dégâts collatéraux - au titre desquels on doit compter les totalitarismes - qu’elles ont provoqués, les effets d’engrenage qu’elles ont entraînés dans toutes les sociétés, ont normalement appelé à mettre ce modèle en échec et à en interdire l’usage. Tel fut l’esprit de la charte des Nations unies, dont on peut observer que les « fauteurs de guerre » habituels qu’étaient les « puissances » ont à peu près respecté la lettre en déportant leurs rivalités dans des domaines moins sanglants, sinon moins meurtriers. 

Ni guerre, ni paix : la « crise »

Ce faisant, en consentant, du moins dans les principes, de dissocier la guerre de la politique, en interdisant l’usage souverain de la force et en se privant eux-mêmes - avec le concours de la dissuasion nucléaire - de l’argument principal de leur puissance, non seulement les Etats ont affaibli leur légitimité interne mais ils ont surtout modifié de façon radicale l’ordre international. En éradiquant la « guerre » de leur arsenal de puissance, outre qu’ils ne sont pas parvenus à installer un nouvel ordre pacifique, ils ont contribué à libérer les énergies contraintes et rendu possible, dans le monde entier, l’expression de forces nouvelles et, pour la plupart, insoupçonnées. La guerre improbable, selon la formule de Raymond Aron, rendait la paix impossible. Trop de problèmes politiques, sociaux, économiques, qu’on aurait autrefois volontiers « exporté » chez des ennemis plus ou moins héréditaires, devaient être désormais traités par le seul truchement des mécanismes internes : une bonne occasion de soumettre les pouvoirs publics, éventuellement les règles de la démocratie, à l’épreuve de la réalité.

Cette épreuve fut retardée de quelques décennies en raison des avatars que furent pour les puissances, d’une part, la décolonisation qui laissa croire un instant que la guerre était possible et « gagnable » sous d’autres formes et avec d’autres méthodes, d’autre part et surtout, la guerre froide qui entretint l’illusion de « la guerre » et la suprématie de la puissance. Mais, dès 1990, alors que la fin de l’histoire était proclamée par quelques esprits aveugles, se révéla dans toute son ampleur ce qui était sous la braise depuis trente ans et qui est désormais le lot du monde contemporain : la crise. Le troisième millénaire s’est ouvert sous son emprise probablement durable. L’ordre international, malgré (ou à cause de) la domination américaine, est profondément perturbé ; les sociétés, soumises à des courants contraires, sont également déstabilisées.

Situation totalement inédite que cet entre-deux que constitue la crise ; inédite, incertaine et inconfortable. Quelques Etats qui, comme les Etats-Unis, se trouvent encore en situation de puissance, croient pouvoir faire abstraction de cette réalité et s’obstiner, à contre-courant, dans leur vision décalée du monde. Tous les autres, quel que soit leur stade de développement, sont obligés de s’y adapter ; certains tentent d’en tirer le meilleur parti pour défendre leurs intérêts et maintenir leur rang, la plupart souhaitent accéder à l’histoire et cherchent à émerger à la modernité. Le contexte de la crise est bien celui de la mondialisation et de la nécessité qui s’ensuit pour tous les peuples, chacun à son niveau et avec sa propre culture, de parvenir à vivre ensemble et en harmonie sur cette planète. La guerre y est bien sûr « impensable » sauf à accepter de mettre le doigt dans un engrenage non maîtrisable et, peut-être, de déclencher l’apocalypse ; les rivalités et les antagonismes doivent donc s’y régler autrement.

Cette autre façon d’agir pour les Etats et pour les peuples - une stratégie de crise - reste à inventer. Autant nous avons choisi de « penser la guerre » pendant des millénaires et mis au point des stratégies correspondantes de confrontation qui donnaient un « sens » à l’action collective, autant il nous faut aujourd’hui imaginer de « penser la crise » dans ses deux dimensions essentielles : le monde et la société. Le monde dans sa globalité, parce qu’il est secoué par le choc considérable que représente l’irruption des « géants » asiatiques qui viennent en quelques années bousculer tous les paramètres, économiques en particulier, qu’on avait mis tant de soin à valider depuis un demi-siècle ; nombre d’accords internationaux, la plupart des normes adoptées dans le seul intérêt des pays occidentaux, devront sans doute être révisés à moyen terme. Les sociétés dans leurs spécificités qui, saturées d’informations, parcourues par de profonds courants de communautarisme et d’individualisme, tendent toutes, à des degrés divers et selon l’état de leurs structures étatiques, à se désorganiser et à s’horizontaliser ; la « société civile », partout à l’état embryonnaire, se démarque peu à peu du pouvoir politique quand elle ne le conteste pas. 

Ré-apprécier la situation stratégique

Dans une situation aussi déséquilibrée, les outils stratégiques dont disposent les Etats sont inadaptés et parfaitement inefficaces : la puissance militaire américaine échoue à établir un ordre en Irak ; les gouvernements européens s’épuisent à définir des objectifs communs ; les pouvoirs publics peinent partout à contenir les effets des catastrophes naturelles, du marasme économique et des désordres sociaux. Mais il ne faudrait pas se satisfaire de la seule explication par les outils. Le problème est plus complexe et il touche à l’essentiel. En réalité, il n’est pas sûr que les dirigeants des sociétés contemporaines aient tous perçus l’ampleur du bouleversement en cours ou, s’ils l’ont compris, qu’ils aient mesuré le changement de mentalités que celui-ci devrait provoquer.

C’est dire à quel point s’imposent la nécessité et l’urgence de réexaminer ce monde nouveau et d’établir une véritable appréciation de sa situation. Ce que les Grecs ont su faire en leur temps reste indispensable : prendre la juste mesure du monde environnant. Tous les paramètres que devrait prendre en compte l’analyse stratégique sont en voie d’évolution rapide : la démographie, la technologie, l’économie en particulier. Ils sont les facteurs d’une transformation générale des « relations » internationales et sociales, et il apparaît urgent de fabriquer le logiciel qui permettra d’en comparer les effets et de les associer dans un tableau de bord global. L’appréciation de situation, à supposer qu’elle soit pratiquée, reste encore partielle et faussée par des visions du monde archaïques. A cet égard, ni les médias pour des raisons financières, ni les politiques en raison de leur prisme idéologique, ne jouent le rôle d’informateurs objectifs, obligeant les analystes à procéder par approximation à l’aide de leurs seuls moyens. Cela explique la carence de l’analyse stratégique et ses erreurs de diagnostic.

Un deuxième point dans notre rapport au monde devrait retenir l’attention. C’est celui de la disparition de l’ennemi et, de façon quasi simultanée, de la montée en puissance des « géants » asiatiques. L’émergence de l’Inde et, surtout, l’irruption de la Chine, passée en moins de vingt ans d’une situation de sous-développement au statut de grande puissance, modifient profondément l’ordre politique et économique en déplaçant les centres de gravité et les lignes de clivage habituels ; ces deux pays, en prenant la place qui leur revient légitimement dans le concert international, bousculent un ordre du monde établi depuis des décennies selon d’autres schémas, désormais contestés. Et cette entrée dans la mondialisation ne se produit pas par la petite porte ; elle se fait à une échelle et avec des effets dominos inconnus jusqu’à présent, qui placent les « puissances moyennes » dans une situation inédite de déséquilibre ; elle oblige partout à des réorganisations ou à des regroupements régionaux qui accentuent encore la reconfiguration du monde. En toute autre époque, cette intrusion eut été jugée inacceptable par les Occidentaux et aurait déclenché un processus guerrier par lequel, comme dans le passé, la supériorité due à la technique et à l’organisation se serait imposée. Mais voilà ! Nous sommes au XXI° siècle ; la guerre des « puissances » a été interdite et rendue très hypothétique par la vertu des armes nucléaires, et nous avons d’un commun accord proclamé la disparition de l’ennemi.

Cette décision d’intégrer les ennemis d’hier – Allemagne et Japon en 1945, Russie après 1990 – dans le camp des vainqueurs n’est pas anodine : elle ruine la dialectique de l’ami et de l’ennemi, la thèse fameuse de Carl Schmidt sur « la désignation de l’ennemi comme fondement de la politique » ; elle oblige à une conception de l’ « altérité » en lieu et place de l’adversité et remet en cause l’exercice de la démocratie basé sur la notion d’opposition. Comment, dès lors, établir des relations internationales, dans ce monde en cours d’émergence, qui soient fondées sur une reconnaissance de l’Autre ? Comment concilier, dans notre mondialisation inévitable, les caractères spécifiques des civilisations occidentale et orientale ? Comment imaginer, dans chacun des domaines où la confrontation est latente, des convergences vers des compromis acceptables ? Comment enfin ne pas tomber dans la tentation facile de recréer une adversité de convenance, en désignant, par exemple, des Etats voyous ? Tel est aujourd’hui l’enjeu d’une appréciation de situation qui, bien plus qu’une simple observation des faits, doit s’élever à une meilleure compréhension de l’Autre.

Retrouver le sens d’un « projet » politique

L’impression de « vide stratégique » qui prévaut justement à notre époque est liée en grande partie à l’absence de perspective guerrière qu’aucun projet alternatif « civil » ne vient remplacer. Les sociétés occidentales se sont installées durablement dans l’assurance que donne la démocratie d’être le point indépassable de la politique, et son concert de principes sur les droits de l’homme ou les libertés individuelles. Elles tentent de se maintenir dans cet état jugé satisfaisant par un taux de croissance économique suffisant à créer un minimum de richesse et à acheter une relative paix sociale. Mais de projet politique digne de ce nom, qui donne une orientation à la collectivité et un horizon aux individus, il n’y en a point. Rien qui vienne remplir la troisième condition mise en œuvre par les stratèges grecs : l’implication et la cohésion des citoyens.

Si la stratégie se définit comme la dialectique des moyens et des fins, on voit bien que celles-ci nous font défaut. La seule organisation des moyens, aussi habile soit-elle et confortée par la maîtrise de technologies sophistiquées, ne dispense ni de la juste appréciation de la situation – les circonstances – d’une part, ni de l’élaboration d’un projet mobilisateur d’autre part. Or, dans nos pays démocratiques, comme dans toutes les autres sociétés à plus ou moins long terme, la légitimité de conception du projet appartient aux seuls citoyens, en d’autres termes à ce qu’on appelle aujourd’hui la « société civile » par opposition aux pouvoirs publics et à l’Etat. Spectaculaire renversement de l’ordre stratégique entre un système autoritaire, qui a failli dans sa confusion clausewitzienne entre la politique et la guerre, et une société qui voudrait enfin inventer la démocratie et faire de la politique un projet « humaniste ». On ose à peine évoquer le chemin qui reste à parcourir avant d’atteindre ces rivages mythiques ! Mais, pour demeurer dans le réel, quel pourrait être l’objet de ce projet, à supposer qu’on parvienne un jour à organiser le débat public qui permettrait de le mettre à jour ? Comme par le passé, mais de façon encore plus dépendante qu’auparavant, aucun projet ne paraît concevable en dehors de son contexte géostratégique et sans tenir compte de l’environnement socio-politique et économique. Autant dire qu’il y a un lien étroit de cause à effet entre l’appréciation de situation que nous saurons faire du monde contemporain et l’espoir d’un projet politique qui nous soit commun. Aucune société n’est plus en mesure d’élaborer un projet politique qui ne soit en relation directe avec le monde.

Il faut donc commencer par le commencement et entreprendre cette auscultation du monde qui, si elle est conduite correctement, débouchera sur une meilleure compréhension des phénomènes et sur un diagnostic moins  incertain. Cela ne résoudra en rien la crise de notre actuelle modernité, mais cela aura pour effet de se rapprocher des autres. La stratégie est d’abord une affaire de « relation », relation à l’Autre évidemment, qui ne se limite pas à la confrontation guerrière, mais aussi relation au monde et aux circonstances. Aux trois niveaux qui intéressent la stratégie, celui des moyens et de l’environnement, celui des fins et du projet, celui de la démarche et donc des relations entre les uns et les autres, on le voit, le chantier est ouvert.

Stratégie et chaos

L’enjeu de cette révision stratégique est fondamental pour l’avenir de l’Europe ; elle est en effet à la croisée des chemins, qu’il s’agisse de son existence propre ou de sa place et de son influence dans le monde futur. Elle qui a initié le modèle stratégique occidental se trouve dans l’alternative, soit de suivre l’Amérique dans sa tentative de reconstituer les éléments d’une stratégie de puissance, avec tous les risques que cela comporte pour la paix mondiale, soit de reprendre l’initiative et de se démarquer d’un modèle obsolète et dangereux. L’Europe se trouve devant une chance historique de pouvoir « repenser » le monde, non plus à partir d’un « modèle » stratégique comme elle le fit au cours des derniers siècles, mais comme laboratoire pour l’exercice de la démocratie et comme médiateur entre les civilisations. Une appréciation correcte des évolutions probables d’ici à vingt ou trente ans nous conduit en effet à penser que les Etats-Unis d’une part, la Chine d’autre part, assureront leur condominium politique et économique sur le monde. Si, à cette échéance, aucune entité politique ne parvient à la parité avec ces deux « puissances », si aucune possibilité de médiation ne se trouve disponible pour tempérer les exaspérations réciproques qui naîtront de conceptions et de modes d’action radicalement divergents entre extrême-orientaux et extrême-occidentaux, nul doute alors que leur confrontation sera inéluctable.

La crise que subit le monde contemporain peut être maîtrisée ; cela lui évitera de sombrer dans une conflictualité dont nous pressentons qu’elle pourrait être encore pire que les guerres mondiales du XX° siècle. Elle ne le sera que par une « stratégie de médiation », démarche dans laquelle les voies différentes de l’Orient et de l’Occident pourront converger au lieu de s’opposer, où les visions du monde des uns et des autres pourront s’enrichir et se renforcer pour le bien de l’humanité. Mais on peut toujours rêver !



[1] Général de division (2S), Directeur de la revue AGIR, auteur de Stratégie, crise et chaos, Economica, 2005.

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