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Valeurs de l'Armée de Terre

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L’influence: cœur et esprit de la contre-rébellion

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Par le chef d’escadrons Philippe GENNEQUIN

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Imparfaitement intégrée par le niveau tactique pour des raisons conceptuelles et doctrinales, l’influence est aujourd’hui subordonnée aux opérations alors qu’elle devrait leur «dicter sa loi». Afin de relever ce défi culturel, il est donc nécessaire de construire une doctrine claire, assise sur une structure transverse inspirée des «affaires indigènes».

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«Le feu est dans les esprits et non dans les maisons»: cette formule évocatrice, empruntée à Dostoïevski, résume la méthodologie que privilégie l'insurrection afghane afin  d'obtenir l'adhésion consentie ou forcée de la population.

Prêches anti-coalition à l'initiative d'imams radicaux, night letters[1] fustigeant la «collaboration» démontrent chaque jour que le champ psychologique est au centre des enjeux contre-insurrectionnels: dans ces conditions, les perceptions des populations au sein desquelles s'exerce l'usage de la force, constituent un élément déterminant dans la conquête des esprits plutôt que des cœurs.

Définie par la capacité à agir sur les dispositions psychologiques et cognitives d'une personne ou d'une communauté, l'influence[2] est une notion immatérielle et combinatoire qui naît d'une stratégie et d'une méthode visant à convaincre par ce que l'on est, par ce que l'on dit et par ce que l'on fait.

Imparfaitement intégrée au niveau tactique pour des raisons principalement conceptuelles, l'influence est aujourd'hui subordonnée aux opérations alors qu'elle devrait leur «dicter sa loi». Il est donc nécessaire de la doter d'une doctrine claire, bâtie sur une structure transverse inspirée des «affaires indigènes».

Faire de l'influence l'outil principal de contre-rébellion en Afghanistan répond tout d'abord à une nécessité tactique de concentration des moyens et d'économie des forces: le volume insuffisant de troupes, dont une partie significative est dédiée à la protection des postes avancés ainsi qu'à la sécurisation des flux logistiques, réduit notre capacité de manœuvre dans un milieu d'autant plus hostile qu'il est tenu par un ennemi motivé et aguerri.

Ainsi, favoriser les actions d'influence dans les domaines de la gouvernance (LOO 1)[3] et de la reconstruction (LOO 2) est un moyen objectif de gagner la «guerre des effectifs» et de reprendre l'initiative. En effet, la faiblesse des financements et l'absence d'unité de commandement ne permettent pas aux insurgés de coordonner l'ensemble de leurs actions et les limitent principalement au domaine sécuritaire (LOO 3).

Si les principes de la guerre militent en faveur de l'influence, il n'en demeure pas moins que sa compréhension par l'échelon tactique n'est pas évidente.

Son caractère immatériel, le manque de lisibilité et la difficulté pour mesurer l'efficacité d'actions dont les résultats se révèleront à long terme expliquent cet état de fait.

La confusion sémantique, combinée à la constitution de structures ad hoc de commandement ne concourt pas à clarifier le concept[4].

En outre, le foisonnement doctrinal anglo-saxon, confronté à une réflexion française naissante et évolutive[5], entraîne un manque de clarté[6] engendré par la multiplication des concepts et des définitions.

Si l'on étudie en particulier les opérations d'information (OI), les fonctions dites d'«environnement» génèrent une image périphérique au sein des états-majors et les subordonnent naturellement aux fonctions opérationnelles plus classiques, qu'elles ne font qu'appuyer.

En conséquence, le développement des concepts d'opérations est encore trop souvent soumis au paradigme clausewitzien, à la primauté de l'opérationnel sur les fonctions d'influence qui constituent pourtant le cœur de la contre rébellion.

Le danger est réel car l'unicité de la manœuvre, la synchronisation des effets et la convergence des efforts sont des facteurs-clés des actions de stabilisation.

Or l'influence procède d'une vision holistique des opérations et s'exprime par la combinaison de l'ensemble des fonctions opérationnelles à qui elle doit nécessairement «dicter sa loi»[7]. C'est à ce prix que la force obtiendra le succès et non la victoire en combinant les effets, qu'ils soient physiques ou non physiques.

Faire de l'influence le levier des opérations terrestres en stabilisation relève d'une véritable révolution culturelle. Aussi, la consolidation d'une méthodologie d'analyse et de ciblage, l'adaptation doctrinale et la réflexion structurelle sont susceptibles de constituer les étapes de cette transformation.

Concernant la méthode, il s'agit de développer et d'enseigner la technique de «cartographie des réseaux» dès le niveau SGTIA[8]. En effet, c'est en construisant une «carte humaine» précise, dont le village est l'unité de lieu et la vallée l'unité d'action, que nous pourrons éclairer utilement les liens d'amitié, de neutralité ou d'hostilité qui animent communautés et individus.

Cette cartographie doit par la suite être complétée à l'échelon du GTIA et de la BIA[9] par une analyse sociométrique[10] afin de repérer les cibles relevant d'une légitimité rationnelle, traditionnelle ou charismatique.

Ces deux études complémentaires servent in fine à identifier au sein des réseaux les individus sur lesquels agir afin de persuader les indécis («fence-sitters») d'adopter un comportement souhaité.

Le mode d'action privilégié sera principalement constitué par la combinaison d'actions ciblées au niveau local, assurant un équilibre entre des opérations de capture des insurgés les plus virulents («Hard-liners»), des pressions directes et indirectes sur les «Negative influencers»[11] et des actions de promotion et de mise en synergie des «Positive influencers»[12]. L'objectif est d'atteindre l'état final recherché (EFR): fragiliser durablement le lien entretenu entre la population et l'insurrection.

À moyen terme, une doctrine d'emploi de l'influence au niveau tactique est nécessaire afin de clarifier les termes et le périmètre de responsabilité de chacun, en faisant effort sur les états-majors de niveau 3 et 4. En effet, l'écrasement des niveaux d'emploi observé aujourd'hui en Afghanistan justifie que l'échelon théorique de conduite ait à participer activement à la planification des opérations d'information.

Cet éclairage tactique est particulièrement nécessaire afin de mettre en lumière la relation qu'entretiennent entre elles les fonctions «contributrices».

En effet, la COMOPS et le CIMIC ne sont doctrinalement pas tenus de coordonner leurs actions de manière systématique avec les OI et privilégient une «approche contractuelle», développée au bon gré des acteurs. Dans ces conditions, subordonner ces deux fonctions aux OI permettrait de faire des opérations d'information un donneur d'ordres plus qu'un simple coordonnateur. Le corollaire serait une meilleure synchronisation des effets et une unicité de la «manœuvre informationnelle».

À long terme, la construction progressive d'un pôle d'expertise unique des forces armées, conçu sur le modèle des «affaires indigènes», permettrait d'assurer la cohérence de la stratégie de l'influence. Un tel organisme pourrait regrouper sous un même commandement (de manière co-localisée ou non) le GIO[13], le GIACM[14], l'EMSOME[15] voire le CFIAR[16].

Dans cette configuration, ce «centre de coordination des opérations d'influence» constituerait un vivier de spécialistes chargés de conseiller la force dans le domaine de la stabilité[17] et d'assurer une interface interministérielle robuste de l'approche globale.

Un tel regroupement de compétences permettrait en outre d'assurer la formation de linguistes militaires qui font gravement défaut[18] sur certains théâtres, alors même que le dialogue est la base du «population centric warfare»[19].

Enfin, un positionnement en «reach back» serait à même de faciliter une planification continue et cohérente des actions d'influence d'un mandat à l'autre et de suivre l'atteinte des objectifs fixés tout au long de la campagne.

 

En conclusion, l'influence est un puissant levier de contre-rébellion qui répond aux principes de liberté d'action et d'économie des forces. Sa compréhension et sa mise en œuvre au niveau tactique demeurent cependant complexes du fait d'un manque de clarté des concepts qui la sous-tendent.

Aussi, le durcissement de nos opérations de stabilisation doit entraîner la subordination des opérations au principe d'influence en vue de convaincre plutôt que vaincre.

La formation des échelons d'exécution à la cartographie des réseaux humains, l'établissement d'une doctrine claire d'influence et le retour du «principe indigène» permettront de relever ce défi culturel dans le but d'obtenir l'unité de manœuvre et de comportement du niveau stratégique au niveau tactique.

 

 

[1] Affiches ou lettres de menaces placardées dans les villages par les insurgés à la faveur de la nuit.

[2] Appliquée au domaine militaire, l'influence est entendue ici au sens large et ne doit pas être restreinte aux opérations militaires d'influence (OMI), telles que définies par les opérations d'information.

[3] Le plan de campagne de l'ISAF se décline en trois lignes d'opérations majeures (LOO, line of operations): gouvernance, reconstruction/développement, sécurité.

[4] En Afghanistan, l'état-major de la Task Force «La Fayette», constitué à partir d'un état-major de brigade interarmes, dispose de nombreuses fonctions habituellement  représentées aux niveaux supérieurs (division et composante de théâtre).

[5] La PIA 03-152 (concept interarmées des opérations d'information) date de 2005, la PIA 03-252 (doctrine interarmées des opérations d'information) date de 2006 tandis que le concept exploratoire du CICDE relatif à l'influence militaire en appui des opérations est en cours de développement (2010).

[6] Les relations théoriques entretenues entre la COMOPS et les OI sont souvent non appliquées et engendrent des frictions. Dans un autre registre, peu savent que les opérations psychologiques et les opérations militaires d'influence (OMI) sont une seule et même réalité.

[7] La rédaction d'une annexe Influence au sein des ordres d'opération dès le niveau 3 pourrait être envisagée.

[8] Sous-groupement tactique interarmes

[9] Groupement tactique interarmes; Brigade interarmes

[10] L'analyse des microgroupes, par des représentations graphiques simples, permet d'identifier les « personnages étoile », qui concentrent les attentions et constituent donc des info-cibles prioritaires.

[11] Expression consacrée par une directive de l'ISAF, qui définit comme negative influencer (NI) tout fonctionnaire de l'administration afghane, susceptible de corruption excessive ou de collusion avec l'insurrection.

[12] Pendant des NI, les « Afghans de bonne volonté » constituent une originalité du plan de campagne de la Task force La Fayette, symbolisée par le PFN, positive forces network.

[13] Groupement d'information opérationnelle.

[14] Groupement interarmées des actions civilo-militaires.

[15] Ecole militaire de spécialisation de l'outre-mer et de l'étranger.

[16] Centre de formation interarmées au renseignement.

[17] Le troisième homme (celui des affaires civiles et psychologiques) dont parle le colonel Lacheroy au cours de sa conférence de 1957 sur la guerre révolutionnaire.

[18] À titre d'exemple, le TUEM de la Task Force La Fayette ne comporte aucun poste d'interprète militaire. En conséquence, les « spécialistes » de recrutement local sont susceptibles de travestir les propos de la force, voire de compromission.

[19] Cette politique nécessite une véritable manœuvre des ressources humaines combinée à des choix linguistiques ciblés sur l'arc de crise tel que le définit le Livre blanc.

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