Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Saut de ligne
Image

L’influence des armées dans la société française, ou comment éviter le passage de la méfiance à l'indifférence

Image

Par le Lieutenant-colonel Stanislas ROUQUAYROL

Image

La perception de beaucoup d’officiers amenés à travailler avec les plus hautes structures de l’État est souvent désabusée. Prestataire de service peu écouté, voire méprisé, sont les mots qui peuvent résumer à grands traits cet état d’esprit. Dans un contexte de réformes en profondeur, de contrôle croissant de leurs actions, les armées ont souvent le sentiment de subir les oukases et l’entrisme du pouvoir politique sans être capables de défendre efficacement leurs positions et la justesse de leurs choix. Bien évidemment, le militaire est aux ordres du politique, et notre propos ne remet pas en cause ce principe fondamental ; mais n’y a-t-il pas moyen de renforcer sa place au sein de l’État et de développer sa capacité à peser dans les débats ?

Image

Les armées disposent aujourd'hui de nombreux atouts pour mettre en avant leur spécificité et convaincre de la légitimité de leur action. S'il ne semble plus exister aujourd'hui de menaces sur les intérêts vitaux, le retour visible d'une déstabilisation majeure de la société internationale a remis en valeur l'aptitude opérationnelle et la crédibilité des armées. L'institution doit saisir cette occasion pour valoriser sa reconnaissance et mieux défendre ses intérêts. Elle doit également chercher à maintenir sa légitimité auprès des Français car elle a «besoin d'un soutien de la Nation et de sa représentation afin de conduire des opérations dans la durée» . Cet effort passe d'abord par une meilleure connaissance des rouages de nos institutions et par une plus grande coordination des actions menées par le monde de la Défense vers les élites dirigeantes du pays. L'enjeu qui se profile derrière est bien celui de la place des armées dans la Nation et la place que cette dernière veut bien lui accorder au sein de l'appareil étatique.

Les armées évoluent dans un environnement difficile marqué par l'histoire, et qui semble témoigner d'une certaine désaffection des élites, voire de la Nation toute entière, pour la chose militaire.

La place du monde militaire dans le pays ne peut être comprise sans s'attarder sur ses relations chaotiques avec le monde politique depuis près de 150 ans.

Longtemps perçue comme une menace pour la République, l'armée française dut aussi affronter un antimilitarisme virulent, nourri des traumatismes de la Grande Guerre et ses millions de morts, de la défaite cinglante de 1940 et des événements d'Algérie.

Le rôle essentiel, joué dans les affaires du pays par des personnalités comme Mac-Mahon, Boulanger, Pétain et de Gaulle dans des circonstances exceptionnelles, a rendu les élites civiles particulièrement suspicieuses à l'égard de la hiérarchie militaire. Cette incompréhension a atteint son paroxysme lors des guerres de décolonisation, qui marquèrent le divorce entre un pouvoir exécutif faible et son armée. Ne voulant pas perdre son honneur dans ses engagements, elle bafoua publiquement les principes d'obéissance et de subordination[1]. La normalisation des rapports entre politiques et militaires s'effectua grâce à l'avènement de la Vème  République. Le pouvoir politique, redevenu assez fort, envahit même le domaine du commandement militaire.

Aujourd'hui soumis aux pressions du politique, les militaires doivent désormais convaincre, car le militaire n'intimide plus. C'est bien souvent lui l'intimidé.

Le contrôle de l'État via la haute fonction publique, renforcé par la mise en place de la LOLF[2] et de la RGPP[3], dans un contexte budgétaire très tendu, pèse lourdement sur la hiérarchie militaire. Pour une très grande majorité d'entre eux, les officiers ne sont pas familiers avec le système de décision contrôlé par les grands corps de l'État. Dans un milieu moins structuré, les ambitions des protagonistes s'y affrontent plus ouvertement. Dans la jungle des cabinets ministériels, où le calme et la courtoisie ne doivent pas masquer la dureté des luttes de pouvoirs, les armées peinent à défendre leur place. Si la neutralité politique épargne aux militaires les enjeux des luttes politiciennes, ils doivent cependant prendre en compte un environnement spécifique lié à l'interdépendance des dossiers gouvernementaux et aux échéances électorales. Le temps politique n'est pas le même que celui nécessaire à la construction de l'outil militaire. Ainsi, la spécificité du budget de la Défense, avec une vision pluriannuelle dans le cadre de la loi de programmation militaire, se heurte à une vision budgétaire à court terme soumise aux aléas de la situation des finances de l'État. Les dépenses d'équipements de la Défense sont alors souvent les premières victimes des arbitrages de l'État en faveur d'autres priorités.

Enfin, la France, qui n'est plus officiellement en guerre depuis plus de 70 ans, perçoit moins les enjeux de la défense du pays. Si l'antimilitarisme latent a laissé place à une large opinion favorable à l'action menée par les armées, la diminution de l'intérêt pour l'action militaire se traduit de nombreuses manières.

D'une part, les militaires s'estiment souvent peu considérés par les élites dirigeantes. Ce sentiment s'appuie sur la constatation de salaires moins élevés pour des niveaux de responsabilité équivalents, d'une faible valorisation de l'expérience acquise et d'un sentiment de perte du prestige lié à la fonction[4]. Ce ressenti témoigne d'un recul général de la place des élites au sein de la Nation.

D'autre part, la prise en compte des problèmes liés à la Défense est très inégale. Indéniablement, le Parlement, à travers ses commissions, est souvent un relais efficace des soucis de l'institution militaire.

Toutefois, la faiblesse chronique des débats sur la Défense illustre le peu d'intérêt pour la chose militaire des représentants de la Nation, contrairement à la façon dont le sujet est appréhendé en Grande-Bretagne[5]. De la même manière, les militaires, qu'ils soient d'active ou en seconde carrière, investissent peu les bancs du Parlement, laissant à d'autres, parfois moins informés qu'eux, le soin de parler et de décider sur des sujets sur lesquels ils sont sans doute plus légitimes. La parution du Livre blanc de la Défense et de la sécurité nationale n'a suscité qu'un débat de spécialistes. L'ensemble de ces éléments illustre un certain malaise au sein de la hiérarchie militaire et témoigne indéniablement d'une relative indifférence pour le fait militaire. Néanmoins, cette perception doit être relativisée.

 

Dans les faits, les armées sont reconnues et participent au processus décisionnel, tandis qu'elles prennent davantage en compte la recherche de soutien dans la société. 

En effet, le contexte international très instable et la multiplication des crises ont permis aux armées de démontrer leurs savoir-faire et leur réactivité. Les progrès entrepris depuis la première guerre du Golfe témoignent de leur capacité à évoluer. La Défense est bien revenue sur le devant de la scène tant les enjeux de sécurité prennent place désormais au-delà de nos frontières. L'aptitude opérationnelle française à l'étranger et dans le cadre des opérations intérieures légitime les armées et leur donne une nouvelle visibilité. Elle rend les militaires indispensables dans la gestion des crises.

Cette situation participe à l'amélioration des rapports de la hiérarchie militaire avec la classe dirigeante. Aujourd'hui, l'équilibre semble trouvé. Les officiers ont totalement assimilé l'esprit des institutions, tandis que le pays et ses dirigeants reconnaissent le professionnalisme des armées. L'institution militaire n'a jamais été aussi présente au sein de l'État. Le décret de 2009[6] confère une prééminence inégalée au CEMA. Confortant le lien direct avec le président de la République, il permet surtout d'afficher une unicité du corps militaire jamais atteinte jusqu'à présent. La nomination d'un officier au poste de directeur de la Gendarmerie nationale et à la tête de la DCSD[7] (une des directions du ministère des Affaires étrangères et européennes) témoigne de cette confiance accordée aux dirigeants militaires par le politique.

Au-delà de la communication nécessaire au recrutement, la Défense a aussi compris qu'il était impératif de dépasser le simple contact entre les armées et les médias pour renforcer ses liens avec les forces vives du pays. La mise en place d'une planification stratégique de communication par la DICoD[8] souligne la nécessité d'avoir une vision claire sur le long terme pour consolider l'esprit de défense dans les élites et justifier les choix parfois coûteux d'une armée efficace. Ce rôle d'influence existe aussi à travers des structures telles que l'IHEDN[9], et cherche toujours à accueillir davantage de hauts fonctionnaires et de cadres civils, tout en élargissant son rayon d'action vers les grandes écoles et la province. Certes, le succès est relatif au regard des effectifs impliqués, mais l'impact n'est pas négligeable, à l'instar des réserves citoyennes, mises en place depuis 2005. De la même manière, l'Institut français des relations internationales (IFRI)[10] répond à cette démarche. Placées sous l'autorité du premier ministre, ces deux structures contribuent, chacune dans leur domaine, non seulement à développer l'esprit de défense, mais aussi à tisser des liens avec les élites de la Nation et à diffuser les grandes orientations des armées.

Le corps militaire n'est pas là pour faire du lobbying; toutefois, en toute transparence, il doit savoir occuper la place qui est la sienne par une démarche volontariste. Aussi, les principes d'obéissance et de loyauté qui lient les armées au pouvoir n'empêchent pas la discussion, voire les pressions. Mettre en place une communication d'influence efficace apparaît aujourd'hui indispensable. Cet effort est primordial, surtout dans une société surinformée souvent attirée par d'autres enjeux, même s'il existe un assez large consensus entre les armées et les Français[11] au sujet des valeurs fondamentales.

 

Il est donc impératif que la Défense se prépare mieux à affronter le monde de la haute fonction publique et de l'interministériel en développant une véritable stratégie globale d'influence

Il s'agit avant tout de s'adapter aux exigences du domaine politico-militaire, en étant capable de convaincre sans manipuler. C'est une compétence démocratique essentielle, qui peut être consolidée à travers des leviers existants et des axes d'efforts à développer.

Ainsi, pour mieux agir dans cet environnement peu coutumier du militaire, il est nécessaire d'avoir une meilleure connaissance des rouages de l'État et du monde politico-militaire. Les grands corps de l'État disposent tous de réseaux au sein de l'administration.

L'ENA incarne cette toute puissance, et les officiers appelés à travailler avec la population spécifique qui en est issue doivent comprendre son style de fonctionnement. La culture de l'ENA n'est pas livresque. Il s'agit d'une culture «opérationnelle», dont le pragmatisme n'a rien à envier à celui des militaires[12]. Les officiers passant par l'enseignement militaire du second degré doivent donc être préparés suffisamment tôt à évoluer dans cet environnement. À titre d'exemple, l'enseignement du Collège interarmées de Défense pourrait développer les échanges avec cette école et faire découvrir plus largement le monde de la haute fonction publique[13]. En effet, l'ouverture d'esprit, la capacité à réfléchir en termes globaux, sont des réflexes à développer pendant cette phase de formation car ils seront requis dès les premiers emplois.

Le détachement d'officiers au sein d'autres ministères existe déjà. Il permet d'obtenir une véritable expérience, mais ces passerelles ne sont que peu connues et mériteraient d'être étendues. L'identification des officiers destinés à tenir ce type de postes devrait avoir lieu suffisamment tôt pour créer une attractivité et une forte lisibilité dans les parcours proposés. En effet, les dossiers sensibles que sont les travaux budgétaires ou la démarche capacitaire nécessitent de savoir défendre une thèse avec conviction, tout en agissant avec habilité et pragmatisme vis-à-vis des autres administrations. La prise en compte de tous les aspects interministériels oblige à créer de vrais partenariats pour lever toute ambiguïté et obtenir de réelles relations de confiance. Il s'agit donc, pour la Défense, de mettre en place des passerelles en stabilisant les cadres identifiés en charge de ces dossiers: on ne gagnera en crédibilité que si l'on est capable de mieux diffuser l'information exigée pour justifier nos actions et nos dépenses.

Mais cet effort doit aussi se décliner à tous les niveaux dans le pays. Le Livre blanc de la Défense et de la sécurité nationale de 2008 évoque une volonté manifeste de décloisonnement de l'action des ministères en soulignant, en particulier, le lien qui unit davantage la sécurité et la défense. La sécurité intérieure, notamment, requiert une coordination déterminante et une implication nouvelle pour les forces armées professionnelles, alors même que celles-ci ont des liens plus limités au territoire national que par le passé. Alors qu'une synergie interministérielle reste à concevoir, les armées doivent saisir l'occasion offerte pour apporter une contribution qualitative en valorisant leurs aptitudes, et dépasser leur réputation de simple pourvoyeur au niveau régional. À travers une logique de coopération et non de subordination, il faut asseoir l'influence des officiers servant dans les états-majors interarmées de zones de défense en valorisant ces structures et ce type de parcours professionnel. Ils sont les garants d'une meilleure collaboration avec les élites dirigeantes locales.

C'est donc une véritable stratégie d'influence à tous les niveaux qui doit être menée. Celle-ci dépasse les simples enjeux de communication, car elle englobe tous les domaines d'action de la Défense, et implique la prise en compte d'un environnement peu connu par les armées avant qu'elles n'y soient confrontées. La mise en place d'une structure, au niveau de l'état-major des armées ou du ministère, pourrait garantir un lien entre tous les acteurs en prise avec les élites du pays (communication, enseignement militaire supérieur, instituts de recherche, directions ou services) pour assurer la cohérence du discours de la Défense et coordonner les actions. Le rôle clé des idées et des valeurs fortes liées à la spécificité militaire, la manière de les exprimer et de les diffuser vers l'extérieur par les leviers précédemment décrits, est le meilleur garant de notre cohésion et de notre légitimité pour défendre nos moyens et nos budgets.

 

Les enjeux développés ici ne sont aucunement liés à un quelconque souci corporatiste. La Défense doit prendre conscience des implications croissantes d'autres acteurs et, en conséquence, elle doit savoir exprimer et protéger sa spécificité tout en répondant aux obligations que la société attend légitimement d'elle.

Alors que les armées n'ont jamais été aussi populaires dans le pays, que leurs compétences sont reconnues au sein de l'appareil de l'État, l'occasion doit être saisie pour valoriser ce «capital confiance», développer notre capacité à peser dans le pays et nous permettre de remplir le contrat opérationnel demandé dans les meilleures conditions possibles. La Défense doit continuer à rechercher le soutien de la population, car l'opinion influence de plus en plus le processus de décision politique. Cette dernière reste le soutien majeur de nos engagements alors que nous devons toujours être capables de justifier notre rôle.

Développer la connaissance mutuelle avec des classes dirigeantes, de moins en moins au fait des choses militaires, est tout aussi indispensable. Confrontées aux évolutions impactant leur fonctionnement ainsi qu'à des pressions budgétaires et organiques croissantes, les armées risquent de devenir un simple service marchand et non plus une institution sociale, alors que la Défense peut grandement contribuer à l'harmonisation du travail en interministériel et jouer un rôle essentiel dans le continuum sécurité-défense. Il convient de privilégier une approche pragmatique, sans esquiver les questions sur les moyens nécessaires à la Défense, et d'être présent dans le champ des idées, afin de respecter l'alignement stratégique entre son idéologie et celle du pouvoir, et ainsi prévenir tout schisme avec les élites dirigeantes.

Cette révolution culturelle à mener, en s'appuyant sur les évolutions positives déjà en cours, ne peut se faire au détriment de notre spécificité, qu'il faut entretenir pour garantir la cohésion des armées. Affirmer notre identité avec vigueur est essentiel à l'heure où la société française s'interroge et semble douter de sa propre cohésion, comme en témoigne le récent débat sur l'identité nationale. La Défense, sous couvert d'engagements à l'extérieur, ne doit pas oublier son rôle social et peut contribuer au développement harmonieux de la société par son exemple et ses savoir-faire[14]. Face aux attentes du pays qui se font plus pressantes, le long mûrissement de notre institution reste un des garants de la cohésion nationale pour l'apprentissage des valeurs qui cimentent une nation. Il constitue un modèle d'organisation au service de l'homme et peut contribuer ainsi grandement au bien vivre ensemble dans la société française.

 

 

 

[1] Raoul Girardet dans «Pouvoir civil et pouvoir militaire dans la France contemporaine», 1960, citant le général Zeller, CEMA en 1957: «...dans la crise mondiale où nous sommes engagés face à des adversaires résolus, une armée ne peut plus obéir ou se sacrifier pour des mots comme celui de devoir ou de discipline qui sont pour elle à proprement parler vide de sens...».

[2] Loi organique relative aux lois de finances

[3] Révision générale des politiques publiques.

[4] «Quel rôle, demain, pour la haute hiérarchie militaire dans la Nation?» Cahiers du CEREM n° 8, 2009.

[5] Bastien NIVET «La Défense dans les débats publics en Europe», les documents du C2SD, n°71 janvier 2005.

[6] Décret 2009-869 du 15 juillet 2009 relatif aux attributions du ministre de la Défense, du chef d'état-major des armées et des chefs d'état-major de l'armée de Terre, de la Marine et de l'armée de l'Air.

[7] Direction de la coopération de sécurité et de Défense.

[8] Délégation à l'information et à la communication de la Défense.

[9] Institut des hautes études de défense nationale

[10]             Cet institut est classé comme étant le plus ancien des groupes de réflexion et d'influence en France. Il compte en son sein quelques officiers détachés.

[11]    Barbara Jankowski, «Les relations armées-société en France», Pouvoirs n° 125, avril 2008.

[12] Claire Oger, «Le façonnage des élites de la République»,  Sciences Po Les Presses, 2008 p.238.

[13] À l'instar des stages en vigueur au Centre des hautes études militaires, par exemple.

[14] Le ministère de la Défense dans ce domaine développe un esprit pionner à travers le plan égalité des chances, les établissements d'insertion public de la Défense, etc...

Image
Image