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Histoire et Stratégies

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L'Iran en quête de puissance : de 1934 à 1938, une analyse militaire française

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Par le Chef de bataillon CHRISTOPHE AYZAC [1] et Monsieur ATA AYATI [2] [3]

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À l’heure où l’Iran projette sur la scène internationale l’image d’une nation gagnée par un fondamentalisme suicidaire, prête à en découdre avec les puissances pour conserver son «droit absolu» à l’énergie nucléaire, les scénarios les plus apocalyptiques glacent d’effroi le téléspectateur du 20 heures comme les diplomates des chancelleries occidentales. Pourtant, si les joutes millénaristes auxquelles se livrent Mahmoud Ahmadinejad et Georges Bush donnent corps aux projections les plus pessimistes, la course à l’atome engagée par Téhéran relève plus de la volonté de sanctuariser l’indépendance d’un ancien empire universel que d’un moyen illimité de destruction destiné à semer la terreur parmi les «fils de Sion».

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Combattre les discours manichéens ou irrationnels impose, comme souvent dans le lacis tortueux des relations internationales, d'effectuer un détour par l'histoire.

«Le monde est le corps et l'Iran en est le cœur». Ce célèbre distique de Nizâmi[4], héraut de la renaissance persane après les «trois siècles de silence» passés sous domination arabe, rappelle à nos mémoires arasées par le culte de l'instantanéité, que l'Iran fût le creuset d'une civilisation universelle, dont la culture et la langue ont rayonné des Balkans jusqu'aux confins de l'Inde. Après plusieurs siècles d'éclipse, rythmés par les vagues d'invasions successives, l'Iran renaît politiquement de ses cendres au XVIème siècle avec l'avènement de la dynastie Safavide, avant d'être mis en coupe réglée par les Russes et les Britanniques à la fin du XIXème siècle.

En 1921, un colonel de Cosaques, Reza Khan s'empare d'un pouvoir rongé par l'anarchie et la décadence et instaure un régime autoritaire et centralisateur. Couronné roi en 1925, le nouveau monarque se réclame, pour faire oublier ses origines roturières, de l'héritage iranien préislamique et ambitionne de redonner à la Perse un rang à la hauteur de son histoire prestigieuse. La quête de puissance d'un pays sourcilleux de son indépendance guide Reza Pahlavi, fondateur de la dynastie éponyme, dans la vaste entreprise de modernisation qu'il lance dès son arrivée aux rênes de l'État. Son fils Mohammad Reza, mis sur le trône par les Alliés en 1941, accélère la transformation d'un État encore pétri de féodalisme en une puissance moderne, pivot incontesté du Moyen-Orient et rouage essentiel de la doctrine du «containment». Mais le couperet de la révolution islamique de 1979 décapite la jeune monarchie Pahlavi et met un terme aux projets mégalomanes du souverain, au premier rang desquels la maîtrise de l'atome...

Mais la fièvre révolutionnaire des premières années du régime s'érode au fil des années de conflit avec l'Irak. Au contact rugueux des contraintes géopolitiques et économiques, les nouveaux maîtres de l'Iran se convertissent aux vertus du réalisme. Loin de sceller une rupture historique, sauf au regard d'une presse inculte, la République islamique poursuit la politique de puissance et d'indépendance nationale initiée par Reza Pahlavi sous son règne. Car la gloire de l'Iran antique modèle toujours l'imaginaire collectif iranien. Le sentiment d'un destin universel confisqué par les anciennes puissances coloniales, exacerbe les passions nationalistes, habilement captées par un régime discrédité. Ainsi, pour saisir la cristallisation de l'État iranien et d'une grande partie de la population autour de l'accès à l'énergie fissile, outil de puissance et de rayonnement, il convient de renouer avec la genèse de l'Iran moderne, dont la République islamique n'est que la fille adultérine.

Aux avant-postes de ces mutations profondes qui affectent l'Iran, la mission militaire française, à laquelle le Shah a confié la formation de son armée naissante entre 1934 et 1938, observe avec acuité la modernisation à marche forcée conduite par le souverain, la mise en place d'une politique étrangère ambitieuse et la montée des périls à la veille de la 2ème guerre mondiale. Les rapports parfois prémonitoires de nos Anciens, brutalement exhumés de leur lente décomposition dans les placards de l'histoire militaire et passés au crible d'une actualité brûlante, nous éclairent sur les traits permanents d'une nation humiliée et soucieuse de restaurer son prestige sur la scène internationale. Les notes du Général Gendre, chef de la mission militaire, et les rapports des Attachés militaires, le Chef d'escadron David et le Chef d'escadron Leleu, témoignent de l'effort entrepris par le souverain pour réformer un pays perclus d'archaïsme et fragmenté en multiples communautés ethniques, linguistiques ou religieuses.

Le modèle militaire français

[5], creuset de la nouvelle armée impériale

Auréolée de sa victoire finale sur l'Allemagne de Guillaume II en 1918, la France, au faîte de sa puissance, est sollicitée par les autorités iraniennes dès 1926 pour forger un outil militaire en gestation. Une seconde demande, émise par le Shah en 1933, reçoit un avis favorable des ministères de la Guerre et des Affaires étrangères. La situation internationale, aiguisée par l'arrivée au pouvoir du chancelier Adolf Hitler et la propagande active des Bolcheviques, incite les responsables français à faire barrage à la double influence allemande et soviétique en Iran, pays stratégique susceptible de basculer dans le camp communiste ou fasciste. Par ailleurs, les liens culturels étroits tressés entre les deux nations depuis plus d'un siècle, la pratique du français répandue au sein des élites mais aussi des perspectives économiques prometteuses plaident en faveur de la mise sur pied d'une mission militaire.

Si la France détient le quasi-monopole de la formation des officiers iraniens depuis les années 20, le Shah souhaite disposer d'un cycle complet d'instruction militaire en Iran, plutôt que d'avoir recours à des expédients humiliants pour le prestige de son pays. En dépit des nombreuses restrictions imposées aux officiers français détachés auprès de l'armée impériale, la mission française, seule à bénéficier d'un tel traitement de faveur, est accueillie à Téhéran en décembre 1933. Dirigé initialement par le Colonel Caldairou, le détachement, constitué de cinq officiers, est chargé d'organiser l'École d'État-Major et d'assurer l'instruction tactique et technique des cadres iraniens.

Toutefois, les manigances de certains officiers de l'armée impériale, jaloux de leurs prérogatives, et les réticences exprimées par le chef de mission dans son rapport sur la création d'une École de Guerre iranienne[6], conduisent le Shah à se séparer du colonel Caldairou. Accusant la France de n'avoir mandaté en Iran que des «demi-soldes», indignes des ambitions impériales, le Shah exige l'envoi d'une délégation plus étoffée et rehaussée par la présence d'un officier général. La crainte que le monarque ne fasse volte-face et ne s'adresse à l'Allemagne pour forger son outil militaire, conduit le Quai d'Orsay à accepter la requête comminatoire du souverain, en dépit des adjurations de l'Attaché militaire, qui s'alarme: «il ne faut pas oublier que la Perse est le pays des intrigues de toutes sortes[7]».

Huit nouveaux officiers français, pour la plupart brevetés et commandés par le Général Gendre, promu au rang de directeur des Études de l'École d'État-Major, renforcent, en septembre 1935, la présence française au sein de l'armée impériale. La mission militaire préside alors à la formation des officiers dans tous les domaines d'instruction. En dépit des revers commerciaux subis par la France pour la vente d'armes à l'Iran, le prestige de la délégation française culmine en janvier 1936, lorsque le ministre iranien de la Guerre donne une réception raffinée en l'honneur des officiers français.

Toutefois, les rapports franco-iraniens se ternissent rapidement, après la parution d'un article injurieux à l'encontre du Shah, dans les colonnes de la «Revue de France», le 15 octobre 1936. Le camouflet médiatique infligé au souverain froisse durablement les relations entre les deux nations et fragilise la situation de la mission militaire. Dès lors, aux altercations diplomatiques succèdent les humiliations imposées par le Shah aux officiers français. «A l'heure où tout point perdu par la France est gagné par l'Allemagne[8]», la campagne de presse anti-iranienne ruine les efforts concédés par la diplomatie française pour ancrer son influence dans ce pays stratégique et entraver les convoitises germaniques. Par ailleurs, de sérieux différends se font jour entre le Général Gendre et les membres de la légation diplomatique, au premier rang desquels l'Attaché militaire et le ministre de France, et sapent le crédit accordé à la mission militaire. Les officiers renvoyés sur décision du Shah ou du chef de mission, ne sont pas remplacés par l'arrivée de nouveaux instructeurs.

Le durcissement des tensions entre la France et le régime impérial, dont témoignent le rappel des 600 étudiants iraniens ou encore l'annulation de contrats commerciaux, profite à l'Allemagne. Piégée dans les rets d'une situation internationale tendue, la France ne peut que constater le brutal revirement du Shah et l'inclination croissante des jeunes officiers iraniens pour l'idéologie nazie. Les généraux iraniens projettent, en 1937, l'envoi de deux officiers à la Kriegsacademie de Berlin et la nomination d'un Attaché militaire allemand à Téhéran. Enfin, la rupture diplomatique des relations franco-iraniennes, consommée en décembre 1938, scelle définitivement l'aventure militaire française en Iran.

 

De la Perse à l'Iran: chronique d'une modernisation à marche forcée

S'inspirant de la thérapie de choc initiée par Atatürk sur les décombres de l'Empire Ottoman pour forger une nation laïque et indépendante, Reza Shah ébranle les cadres ancestraux pour leur substituer un État-nation jacobin, capable de résister aux forces centrifuges comme aux tutelles étrangères. Si la formation d'une armée moderne constitue le préalable à l'unification du pays et à la restauration de l'autorité publique, le dynaste s'évertue, dès sa prise de pouvoir, à mettre en application les grands principes proclamés lors de la révolution constitutionnelle de 1906, mis sous le boisseau par les Qadjars.

Ainsi, le Shah s'efforce de moderniser une administration minée par la gabegie et le népotisme en assainissant le corps des fonctionnaires, en imposant une organisation administrative directement calquée sur le découpage révolutionnaire français et en créant de véritables ministères. Cet effort de centralisation s'accompagne d'une politique éducative dynamique, destinée à pourvoir l'administration en cadres iraniens capables de supplanter les conseillers européens ou américains[9], indispensables pour mener à bien l'œuvre réformatrice du Shah. Le système éducatif public, imité du modèle français, complète les nombreuses écoles étrangères confessionnelles et laïques dont la renommée attirait les enfants de l'élite iranienne. L'enseignement féminin se développe tandis que l'université de Téhéran est fondée en 1935, sous les auspices académiques de la France[10].

La refonte du système judiciaire prive les clercs chiites de leur prestige social et de sources importantes de prébendes. Influencés par le législateur français, le Code civil, achevé en 1935, et le Code pénal, qui ne seront guère amendés par la République islamique, mêlent avec subtilité la loi islamique et les principes d'une justice civile laïque. Mais, l'émancipation sociale et l'occidentalisation des mœurs, poursuivies d'une main de fer par le Shah, violentent les codes sociaux et suscitent de nombreuses résistances. L'adoption du costume européen en 1928 pour les hommes ou le dévoilement forcé des femmes fin 1935 rencontre la forte hostilité du clergé et des couches traditionnelles, dont le chef d'escadron Leleu rend compte à l'issue de ses pérégrinations en province. Le renouveau religieux qu'il observe alors est interprété «comme une manifestation de mécontentement, comme une réprobation à l'égard du régime[11]».

Mais l'autoritarisme du Shah s'exerce aussi brutalement à l'endroit des tribus nomades, traditionnellement rétives à l'ordre établi. Sommées de se sédentariser, elles se rebellent contre le pouvoir central et sont matées par l'aviation ou l'artillerie impériales. De 1921 jusqu'à la fin de son règne, les révoltes tribales ou les soulèvements des marches kurdes de l'empire se heurtent au centralisme jacobin du Shah, décidé à ancrer, par la contrainte, l'idée de nation dans l'âme collective iranienne. Dans leurs rapports, les attachés de défense soulignent l'ampleur des jacqueries et la brutalité de la répression.


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L'économie iranienne, laminée par la 1ère Guerre mondiale et spoliée par la Russie et le Royaume-Uni, est fouettée sous le règne de Reza Pahlavi. L'abolition des privilèges capitulaires accordés aux grandes puissances, l'industrialisation du pays menée à grand train et le développement des infrastructures de communication dopent la production, au détriment toutefois du secteur agricole. La construction du Transiranien, épine ferroviaire dorsale de l'Iran entre la mer Caspienne et le golfe Persique, engloutit des sommes colossales entre 1927 et 1938. Ce projet mégalomane, destiné à asseoir le prestige de la nouvelle dynastie régnante, est abondé par des taxes spéciales sur le thé et le sucre. Le capitaine David détaille, dans ses récits, les difficultés humaines et techniques d'une ligne de 1400 kilomètres, comptant 4700 ponts et 224 tunnels mais loue aussi l'effort de modernisation du réseau routier entrepris par le gouvernement impérial[12]. La Perse reconquiert également son indépendance financière[13] et s'octroie le monopole du commerce extérieur afin de contrer les convoitises étrangères.

Pour rompre avec l'ancienne dynastie Qadjar, responsable de la déchéance du pays, le Shah abolit le nom de Perse en 1935, et lui substitue l'antique appellation d'Iran, synonyme de régénération d'une nation ayant dérogé à sa destinée prestigieuse. Mais l'œuvre de modernisation du souverain ne s'accompagne pas d'un épanouissement des libertés politiques et civiles. Agissant en despote, le Shah s'appuie sur son armée et l'appareil policier pour étouffer tout germe de contestation, décapiter l'opposition ou purger son administration. Un fort ressentiment gagne la population, excédée par l'autoritarisme du Shah et ses transformations brutales. Le chef d'escadrons Leleu fustige les méthodes absolutistes du monarque et s'interroge, avec raison, sur l'avenir de la dynastie: «une chose paraît certaine: la chute de la dynastie dans le cas de disparition prochaine du Shah déjà âgé[14]». En 1941, le Shah sera déposé par les Alliés et remplacé par son fils sur le trône.

 

Le renouveau iranien: une politique étrangère ambitieuse

En dépit des procédés expéditifs employés par le souverain pour réformer son pays, la consolidation du pouvoir central, le développement des capacités économiques iraniennes et la mise sur pied d'une armée moderne et efficace, alimentent les ambitions internationales du Shah. En effet, l'Iran, courtisé par les chancelleries étrangères, s'affirme comme un acteur incontournable de la scène régionale. La soif de reconnaissance d'une nation dévastée par les bédouins arabes, les invasions turques et les hordes mongoles, puis étouffée par les appétits coloniaux des puissances européennes, trouve dans l'affirmation de sa puissance recouvrée, un exécutoire aux blessures imposées par les vicissitudes de l'histoire. Le désir farouche de conserver une indépendance si souvent confisquée par les manigances des Européens puis des Américains, continue d'influencer, au-delà des analyses manichéennes ou des interprétations idéologiques, la politique internationale de l'Iran islamique. Celle-ci plonge ses racines dans la renaissance politique de l'Iran, opérée sous le règne de Reza Shah.

Viscéralement nationaliste, le premier souverain de la dynastie Pahlavi s'est efforcé de s'affranchir de la double tutelle russe et britannique. Après avoir démantelé le traité de quasi-protectorat que le Royaume-Uni voulait lui imposer en 1919, la Perse obtient de l'URSS un abandon de ses privilèges et de ses ambitions, à travers la signature d'un traité, le 26 février 1921. Les rébellions internes, fomentées ou appuyées par les deux puissances, sont écrasées dans le sang par le nouveau maître du pays. Si Russes et Anglais contrôlent encore de larges pans de l'économie iranienne, la Perse s'est libérée, au forceps, du carcan colonial. Le Shah n'aura de cesse de combattre sous son règne, les empiétements inévitables de la souveraineté iranienne par les nations européennes. Ainsi, il tente d'arracher aux Britanniques, le monopole de l'exploitation des pétroles iraniens, détenu par l'Anglo-Persian Oil Company (APOC), devenue Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) en 1933, au terme d'une longue bataille juridique destinée à rééquilibrer les revenus entre la société britannique et l'État iranien. Ces premières tentatives, portées devant la Société des Nations, seront couronnées par la nationalisation des pétroles, décrétée par le Dr Mossadegh en 1951, avant qu'un complot mené par la CIA ne renverse le trublion nationaliste en 1953.

La politique d'indépendance menée par le Shah se heurte toujours aux ambitions britanniques, notamment dans le golfe Persique où le Royaume-Uni cherche à conserver des emprises territoriales destinées à protéger la route stratégique des Indes. Les incidents frontaliers entre les deux puissances sont abondamment relatés dans les rapports des officiers français. La «haine de l'Anglais», encore palpable aujourd'hui, imprègne l'inconscient collectif iranien. Mais, fidèle à sa politique pragmatique, le Royaume-Uni ne prête qu'une attention sardonique aux relents xénophobes propagés par la presse et le monarque: «que nous importe la colère de cet homme-là (le Shah), nous avons la meilleure part de ce que ce pays pourra jamais fournir nos pétroles[15]».

Conscient d'avoir redoré le blason de sa puissance, l'Iran s'investit dans la création d'un bloc musulman oriental, constitué de l'Irak (indépendant depuis 1932), de la Turquie, de l'Iran et de l'Afghanistan. Porté sur les fonds baptismaux par la Grande-Bretagne qui y voit un moyen de juguler la contagion révolutionnaire bolchevique, le pacte de Sa'dâbâd, signé le 8 juillet 1937 à Téhéran, préfigure le pacte de Bagdad, conclu sous les auspices des États-Unis en 1955, pour établir un cordon sanitaire face à l'impérialisme soviétique. Le capitaine David rapporte, en outre, l'intérêt manifesté par le Japon pour l'entreprise iranienne. L'empire nippon, dans sa stratégie, assigne un rôle de vigie à l'Iran face à l'URSS et envisage de bâtir, à partir de la coalition ainsi formée, une «Ligue asiatique», «appelée à englober tant les pays proche-orientaux que ceux d'Extrême-Orient[16]»!

Mais l'affirmation de la souveraineté de l'Iran n'empêche pas les Puissances de se livrer à une concurrence effrénée sur le territoire iranien, en initiant des intrigues de palais et des campagnes de presse flagorneuses ou visant à calomnier les Puissances tierces. Allemands, Russes, Anglais, Français et dans une moindre mesure, Italiens, s'écharpent à fleurets mouchetés sous les ors et les lambris des palais impériaux et des ministères. Si la Grande-Bretagne et l'URSS conservent leur mainmise sur l'économie iranienne, la France use de ses affinités électives avec le milieu culturel iranien pour imposer son modèle éducatif et former les futurs cadres iraniens dans le creuset de ses universités. En 1938, 600 étudiants iraniens se frottent aux idées républicaines dans les amphithéâtres parisiens, tandis que bon nombre d'élèves officiers s'initient à la tactique au sein des écoles militaires françaises.

Mais, servie par une intense propagande, l'Allemagne nazie réalise une remarquable percée dans les milieux officiels iraniens et s'impose comme un allié de choix du régime impérial. Séduit par l'idéal national-socialiste et le renouveau politique amorcé par le IIIème Reich, le Shah se tourne vers Berlin pour moderniser ses équipements militaires et soutenir sa production intérieure. Six cents techniciens allemands noyautent la plupart des rouages économiques du pays en 1938. Une ligne aérienne Berlin-Téhéran-Kaboul, inaugurée en 1938, renforce le prestige politique de l'Allemagne. Enfin, l'idéologie raciale reçoit un écho favorable au pays des «Aryens» et promeut les intérêts politiques et économiques allemands. Le 3 décembre 1937, Baldur von Schirach, chef des jeunesses hitlériennes, est accueilli en grande pompe à Téhéran où il séduit le prince héritier, le futur Mohammad Reza Shah[17]. Mais cette passion aussi soudaine qu'éphémère prend brutalement fin en mai 1938, lorsque le Shah, moins sensible aux flatteries du ministre d'Allemagne[18], se claquemure dans une sourde hostilité aux puissances européennes.

La politique étrangère ambitieuse du monarque s'achève par une nouvelle humiliation de la souveraineté nationale. Sommé, par les Alliés, de renvoyer les experts allemands au début du conflit mondial, le souverain abdique le 16 septembre 1941 après l'invasion du territoire iranien par les Soviétiques et les Britanniques. L'indépendance du pays, une nouvelle fois violée collectivement par les Puissances, s'inscrit désormais comme une revendication obsessionnelle du peuple iranien.

Le discours apologétique de l'Iran éternel, clamé par les séides de la République islamique à la tribune des Nations, traduit moins le dernier aveu d'une idéologie panislamique vidée de sa substance combative, que l'affirmation d'une puissance recouvrée après plusieurs siècles d'humiliation. L'isolat iranien, vilipendé par la doctrine américaine des «États voyous», ne témoigne pas d'une volonté farouche de défier la communauté internationale, mais bien de la défense exacerbée d'une souveraineté longtemps piétinée. Le consensus de la nation iranienne autour du nucléaire trouve ses origines dans le relèvement de l'Iran au tournant des années 30, sous la badine autoritaire d'un souverain sorti de la roture par les circonstances.

L'appropriation de leur héritage historique, magnifié sous le règne de Reza Shah, a définitivement ancré dans l'âme collective iranienne, le sentiment d'une communauté de destin. La modernisation d'une armée «patriotique», placée sous la coupe d'instructeurs français, la construction d'un État-nation fort et centralisé et les ambitions régionales du souverain ont redonné à l'Iran l'illusion de la puissance et instillé les germes d'une fierté ensevelie par les strates des invasions successives.

La légitimité du combat iranien pour l'accès à l'atome ne peut se dissocier de la chronique tumultueuse du pays au XXème siècle. État situé au confluent des flux énergétiques et des civilisations, encerclé par l'armada américaine, l'Iran ne peut que s'arc-bouter sur la défense d'un territoire si souvent violé par les Puissances. Occupé pendant les deux guerres mondiales, puis placé sous la vigilante tutelle des États-Unis de 1953, date du coup d'État inspiré par la CIA, jusqu'à la chute du Shah en 1979, l'Iran ne veut plus brader son indépendance pour prix d'un adoubement avilissant par le directoire du Conseil de sécurité. Si l'aile pragmatique du régime, mené par Rafsandjani, guette son heure pour reprendre le pouvoir et apaiser les foudres de la communauté internationale, gageons que la question du nucléaire, devenue l'emblème d'un peuple blessé, restera longtemps une pierre d'achoppement des relations entre la Perse millénaire et les Puissances mondiales.



[1] Stagiaire BT de langue persane au CESAT/EMSST

[2] Historien et coordinateur de rédaction de la revue «EURORIENT»

[3] Monsieur AYATI nous a aimablement prêté des photos de sa collection pour illustrer cet article. La Rédaction l'en remercie très vivement.

[4] Poète persan (1140-1203).

[5] Cet engagement français, de loin le plus significatif, a été précédé de trois missions menées en 1807, 1848 et 1868 (fondation de l'Ecole polytechnique de Téhéran).

[6] SHD. 7N 3271. Rapport du COL Caldairou, du 6 septembre 1934.

[7] SHD. 7N3271. Rapport du CES David, du 1er mars 1935.

[8] SHD. 7N 3272. Rapport du CES Leleu, du 28 décembre 1936.

[9] De 1922 à 1927, l'Américain Millspaugh fut chargé de réformer et de rationaliser les finances iraniennes. En 1928, un Allemand, le Dr Lindenblatt est placé à la tête de la banque nationale iranienne.

[10] André Godard fonde la faculté des Beaux-Arts et dirige le musée d'archéologie de Téhéran de 1925 jusqu'à sa mort, au début des années 70.

[11] SHD. 7N 3272. Rapport du CES Leleu, du 5 décembre 1937.

[12] SHD. 7N 3271. Rapport du capitaine David, du 9 janvier 1934.

[13] Le Français Bader devient directeur de la Banque nationale en 1937.

[14] SHD 7N 3272. Rapport du CES Leleu, du 5 décembre 1937.

[15] Propos du chargé d'Affaires britannique, rapportés par le CES Leleu, in SDH. 7N 3272. Rapport du 28 juillet 1938.

[16] SHD. 7N 3271. Rapport du CNE David du 26 octobre 1934.

[17] SHD. 7N 3272. Rapport du CES Leleu, du 7 décembre 1937.

[18] « Oui, vraiment, je compris tout-à-coup qu'Hitler et Mussolini que je tenais pour de grands hommes, n'étaient que des enfants comparés à ce souverain qui par son génie a su sortir son pays du chaos et de l'anarchie ». Propos du Dr Smend, ministre d'Allemagne à Téhéran rapportés par le CES Leleu. SHD. 7N 3272. Rapport du 24 mars 1938.

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