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Relations internationales

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L’Iran, un partenaire pour l’avenir

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Par le Chef de bataillon Thomas GRASSER

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La République islamique d’Iran (RII) n’est pas encore un partenaire stratégique pour les pays de l’Union européenne. Malgré les réserves légitimes à l’encontre de son régime politique autoritaire, marqué par l’héritage idéologique et par celui de la révolution islamique de 1979, l’Iran n’en demeure pas moins un acteur d’avenir dans le cadre de la stabilisation du Moyen-Orient. Il constitue en effet une des clefs pour atténuer l’instabilité qui secoue la région, et dont l’épicentre est à cheval sur l’Irak et la Syrie.

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L’élection de Hassan Rohani à la présidence de la République islamique d’Iran (RII) en juin 2013 a amélioré les relations entretenues par Téhéran avec les principales puissances occidentales. Par ailleurs, les guerres civiles d’Irak et de Syrie nous rappellent chaque jour l’importance de l’Iran dans la recherche d’une solution à la crise engendrée en grande partie par l’intervention américaine et britannique de 2003. Cette crise généralisée est à la fois une crise institutionnelle (incapacité des États irakien et syrien à contrôler leurs territoires), une crise de la représentation politique (un équilibre démocratique qui ne parvient pas à s’imposer) et une crise sociale (tensions confessionnelles et ethniques sur fond de catastrophe économique). Les soubresauts de cette crise généralisée atteignent même le continent européen, dans la mesure où une partie de la jeunesse occidentale cède à la propagande islamiste sunnite et participe militairement et/ou idéologiquement à la déstabilisation de l’Irak et la Syrie.

Dans cette crise complexe, et plus généralement dans le cadre de la politique économique et de sécurité des pays d’Europe occidentale, l’Iran présente des atouts importants qui en font un partenaire stratégique potentiel. Il s’agit de voir en quoi l’Iran et l’Europe occidentale ont de nombreux intérêts communs qui plaident pour une meilleure compréhension mutuelle. Mais un rapprochement plus étroit avec Téhéran comporte également des inconvénients. Il s’avère donc nécessaire de faire le point sur les facteurs économiques, politiques et culturels qui entrent en jeu dans l’analyse des lignes de convergence.

L’économie iranienne, un secteur au potentiel important mais sur lequel le régime exerce une tutelle pesante

L’Iran, avec un marché potentiel de près de 80 millions d’habitants[i], possède des atouts économiques conséquents. Sa population est jeune, même si son taux de fécondité bas (1,9 enfant par femme[ii]) conduit à un vieillissement progressif de la société. Par ailleurs, le niveau de formation de ces jeunes est globalement bon. Beaucoup tournent d’ailleurs leur regard vers les pays occidentaux: «Ce pays jeune, dont les deux tiers de la population ont moins de trente ans, aspire à l’ouverture et au changement. (…) Même si les États-Unis sont honnis par les dirigeants et désignés comme le Grand Satan, les jeunes Iraniens aspirent à connaître la culture occidentale; nombreux sont ceux qui ont étudié dans les universités occidentales et notamment américaines»[iii].
En outre, l’Iran dispose d’importantes ressources en hydrocarbures qui ne sont malheureusement pas optimisées. En effet, les équipements de l’industrie pétrolière et gazière sont vétustes, voire inexistants. L’embargo n’est pas la seule cause de ce retard industriel, qui n’a pas suffisamment été pris en compte par le pouvoir. Le pays manque ainsi cruellement de capacités de raffinage. Dépendant de ses exportations de brut, l’Iran n’est pas parvenu à se diversifier suffisamment. La situation est donc mitigée, d’autant plus que l’économie est tenue par des groupes d’influence, comme le corps des Gardiens de la révolution (les Pasdaran), qui sont liés au régime: «Tout un réseau économique et politique a ainsi été constitué en relation avec les entreprises possédées directement par l’armée des Gardiens de la révolution (…)»[iv]. Tout opérateur économique, qu’il soit iranien ou étranger, est soumis à cette réalité qui lui impose de composer avec des groupes d’influence de type oligarchique liés directement ou indirectement au régime.
Il est à noter que, dès le début de la révolution islamique, l’imam Khomeyni a pris en compte l’importance de l’économie dans le contrôle de la société. La Constitution de la République islamique d’Iran du 24 octobre 1979 fixe ainsi des orientations très précises pour organiser les activités économiques sous le contrôle étroit de l’État, considéré lui-même comme un entrepreneur, sinon comme l’entrepreneur principal. Cette centralisation de l’économie iranienne a été accentuée pendant les années de guerre contre l’Irak (1980-1988), mais le président Rafsandjani a mis en place des réformes allant vers plus de libéralisme à partir de 1989. L’économie nationale reste néanmoins sous tutelle et demeure dépendante du cours des hydrocarbures. Si la manne pétrolière et gazière maintient la dette publique à un niveau très faible, l’Iran souffre en revanche depuis plusieurs années d’une inflation préoccupante.
Au regard de la situation décrite plus haut, cette économie a donc tout intérêt à s’ouvrir aux investissements extérieurs, notamment européens. Surtout, elle a besoin de partenaires de confiance en mesure de l’aider à moderniser son appareil productif, et c’est précisément sur ce point que les pays les plus industrialisés de l’Union européenne ont un rôle significatif à jouer, l’Iran se méfiant encore considérablement des États-Unis et ayant été parfois déçu par le manque d’élégance de ses partenaires économiques chinois, prompts à exploiter une position dominante dans un contexte d’embargo. Il y a donc, de manière évidente, un point de convergence économique à ne pas négliger entre l’Iran et l’Europe. Malgré tout, l’économie iranienne reste pour l’instant moins attractive que celle des pays du Golfe, qui ont noué des liens économique étroits avec l’Europe, l’Amérique et l’Asie. En revanche, à moyen terme et à long terme, l’intérêt d’un partenariat renforcé avec l’Iran apparaîtra de manière plus claire, autant du point de vue strictement économique que du point de vue politique. Cela sera encore plus vrai quand les réserves en hydrocarbures du Golfe atteindront des seuils critiques. En tant que nation dynamique, disposant d’une population nombreuse et qualifiée, l’Iran offre, quoi qu’il en soit, des débouchés intéressants pour les entreprises européennes.  
Si le potentiel économique iranien permet d’envisager la perspective d’une coopération renforcée avec l’Europe, il ne doit cependant pas occulter les difficultés liées aux questions politiques.

Une politique de puissance régionale compatible avec les intérêts européens?

La nature du régime iranien demeure un obstacle important à un partenariat approfondi. Son système politique verrouillé est loin des standards européens. Le guide suprême Ali Khamenei, dont l’âge avancé ne lui laisse au mieux que quelques années avant d’être remplacé, est l’autorité définissant les orientations stratégiques du pays. Mais le Guide ne décide pas seul. Il s’appuie sur des institutions complexes qui visent à conserver un statu quo politique, dans la mesure où la nature même du régime n’est pas contestable. Des assemblées comme celle du conseil des Gardiens de la Révolution participent à ce verrouillage qui a contribué à faire émerger des apparatchiks. La présidence de la République ne joue quant à elle qu’un rôle décisionnel assez marginal, mais son rôle symbolique est important. Le président Ahmadinejad (2005-2013) a ainsi suscité en son temps des réactions de répulsion à la fois à l’étranger et en Iran. Ses dernières années à la présidence ont par ailleurs été marquées par son conflit avec la guidance, qui l’a alors mis sur la touche. Il a été reproché à Ahmadinejad, entre autres critiques, ses prises d’initiatives en politique étrangère. En fait, la politique extérieure iranienne n’évolue que si le Guide suprême le décide, même si le président propose des solutions et conduit ensuite la politique élaborée au niveau supérieur. Il est actuellement difficile de savoir si ce système politique est appelé à durer. On peut toutefois noter que la société iranienne, bien que très critique à l’égard de ce système, pourrait néanmoins faire le choix de la stabilité qu’il incarne et des évolutions en douceur qu’il tolère.
Pour compléter la réflexion sur l’évolution possible de ce système autoritaire articulé autour de la notion inattaquable de vélâyat-é faqîh[v], il ne faut pas perdre de vue le fait que les débats politiques y sont animés et largement relayés par la presse. Le caractère autoritaire de ce système ne bride donc pas la réflexion sur la gestion de la cité. Même le corps des Gardiens de la révolution, qui est considéré avec raison comme le bras armé du régime, n’est pas à envisager comme un bloc monolithique. Y sont représentées les diverses tendances politiques et sociales actives en Iran, comme le rappelle Bernard Hourcade: «(…) Leur diversité est en fait aussi grande que celle de la société iranienne, allant du libéralisme pro-occidental au radicalisme islamique»[vi]. Cette tolérance pour l’expression mesurée de tendances politiques plurielles augure peut-être d’une évolution vers un système moins rigide. Si le système institutionnel iranien demeure pour l’instant cloisonné, la société civile est quant à elle plus ouverte que dans la majorité des pays voisins. Si l’on retient l’indicateur de la place des femmes dans la société et de leur niveau d’instruction, force est de constater que l’Iran ressemble davantage aux pays occidentaux que beaucoup d’autres nations du Moyen-Orient. Quoi qu’il en soit, le régime conserve des bases solides et la politique iranienne de puissance régionale est appelée à se poursuivre et même à s’amplifier. En effet, le pays observe depuis le début des années 2000 les changements entraînés par l’intervention en Afghanistan puis en Irak. Ces interventions ont eu a priori des conséquences positives pour la puissance relative du pays, mais elles le placent également face à des choix et à des risques. Le contexte actuel est donc à la fois bénéfique et pénible pour Téhéran. Le pays a ainsi opté pour le renforcement de sa position de puissance régionale, comme en témoigne le soutien significatif apporté à l’État syrien et au Hezbollah libanais. Ces ambitions régionales inquiètent beaucoup les monarchies sunnites et Israël. Cette situation présente d’ailleurs une certaine forme d’ironie, dans la mesure où Benyamin Netanyahou s’oppose à tout accord sur le dossier nucléaire et devient, sur cette question, l’allié objectif de pays comme l’Arabie saoudite.
Le facteur politique est donc très complexe mais milite néanmoins pour un rapprochement mesuré de l’Union européenne avec l’Iran. Tout d’abord, ce rapprochement est rendu indispensable par l’importance géopolitique prise par Téhéran. Il ne s’agit pas de privilégier le partenaire iranien par rapport aux partenaires arabes et israélien, mais de montrer aux acteurs de la région qu’aucune politique de paix ne saurait occulter le rôle de l’Iran. Ensuite, ce rapprochement permettrait d’encourager un assouplissement de la politique intérieure et extérieure conduite par le régime. Enfin, il permettrait de renouer avec un pays à l’héritage culturel considérable, et qui constitue depuis toujours un acteur dynamique de la région.

L’importance de l’héritage culturel iranien


L’Iran est l’héritier d’une culture brillante. Après la chute de l’empire sassanide qui tombe en 642[vii] sous les coups de l’invasion arabe, la Perse réalise une synthèse surprenante entre son identité culturelle initiale et les changements impliqués par la nouvelle configuration politique et religieuse. Le monde iranien incorpore alors partiellement la culture arabe et islamique en l’associant à son fonds propre. La langue iranienne contemporaine conserve les traces nombreuses de cette synthèse à travers ses nombreux emprunts à l’arabe. Ce mouvement ne se fait toutefois pas à sens unique, et la culture persane influence elle-même le califat arabe pour lequel l’administration d’un empire constitue une expérience inédite. Tout en revivifiant sa littérature et ses grands mythes fondateurs, l’Iran met ses lettrés au service du pouvoir central. La Perse fournit au califat un nombre impressionnant d’administrateurs, d’historiens, de lexicographes, de compilateurs et de commentateurs de la tradition prophétique. Ces hommes participent alors à l’édification de cette magnifique culture classique dont la langue de la révélation coranique est un élément essentiel. De nombreuses figures éminentes associées à la culture arabe sont en fait des Persans, à l’image d’Avicenne[1] dont les découvertes ont influencé la médecine européenne jusqu’au XVIIème siècle.
Aujourd’hui, l’État iranien se revendique du chiisme, la révolution islamique de 1979 ayant fait de ce courant de l’islam le cœur du nouveau système politique et social. C’est la dynastie safavide qui, au début du XVIème siècle, fait du chiisme la religion de l’État. L’Iran a toutefois connu plusieurs alternances entre sunnisme et chiisme tout au long de son histoire, au gré des aléas politiques. Car la scission originelle entre chiites et sunnites est avant tout un conflit de succession qui survient dans les premières années du califat arabe. Les premiers chiites sont les partisans d’Ali (chi’at Ali en arabe). Mohammed et Ali sont cousins et ont été élevés dans le même foyer. Ali est l’un des premiers à embrasser la révélation portée par Mohammed, qui lui offre par ailleurs la main de l’une de ses filles (Fâtima). À la mort de Mohammed (632), est instauré un califat qui devient l’autorité gouvernant la communauté des croyants. Plusieurs califes se succèdent, dont Ali, mais ce dernier se heurte à une opposition forte menée principalement par ‘Âïsha, l’une des veuves de Mohammed. Dans ce contexte troublé que traverse alors la communauté musulmane, Ali meurt assassiné en 661, la dynastie Omeyyade prenant le pouvoir. Se développent a posteriori deux courants concurrents, le sunnisme et le chiisme, se réclamant chacun du Coran et de son messager. Dans sa théologie, le chiisme accorde une place prépondérante au clergé, à la différence du sunnisme. Le clergé chiite acquiert progressivement une légitimité dans le domaine de l’interprétation théologique (bâb al-ijtihâd), et des centres religieux se développent, comme celui de Qom. Le clergé chiite se structure et s’institutionnalise jusqu’à devenir une force politique active dans l’Iran contemporain, et ce malgré le refus initial de la doctrine chiite de s’immiscer dans le pouvoir temporel. L’immixtion des clercs dans le pouvoir politique est l’une des innovations majeures de la révolution de 1979, qui rompt avec la tradition quiétiste qui dominait jusqu’alors.
Au-delà des débats théologiques sur lesquels il ne s’agit évidemment pas de statuer, il convient toutefois d’observer que la place accordée par le chiisme à ses clercs conduit à un encadrement plus étroit de la doctrine, à la différence de ce qui se passe dans le sunnisme. Les tendances sectaires s’y trouvent donc muselées. Étant le porte-drapeau du chiisme, l’Iran fait actuellement les frais de la propagande orchestrée par des forces radicales des pays se réclamant du sunnisme. En retour, le pays entretient sa propre propagande à travers les références liées à l’opposition séculaire au sunnisme. Cette exploitation outrancière des référents religieux est bien regrettable, mais il n’en reste pas moins vrai que l’Iran a absolument besoin d’endiguer le radicalisme qui sévit à ses portes si il veut prouver qu’il est une grande puissance régionale. L’Iran a donc à la fois des raisons et des moyens pour lutter contre ce fléau. Un dialogue avec l’Iran et les pays arabes sur la question des mouvements islamistes armés permettrait donc de lutter plus efficacement contre cette menace malgré le risque d’instrumentalisation des problèmes.
L’Iran reste un pays stable au sein du «Moyen-Orient compliqué», et il est certainement l’un des rares dont la politique et la configuration idéologique n’entraînent pas de risques directs pour l’Europe. Il ne dispose par ailleurs pas de moyens de pression ou de relais d’influence pour chercher à déstabiliser le vieux continent. De plus, son potentiel économique et son poids politique en font un partenaire incontournable. Ce serait donc une erreur grave de se détourner de lui. Il ne s’agit pas de délaisser les autres États de la région, mais simplement de rééquilibrer un partenariat qui peut à terme se révéler bénéfique pour l’Europe, pour l’Iran et pour l’ensemble du Moyen-Orient. L’accord intérimaire de Genève sur l’économie de 2013 constitue dans cette optique un premier pas encourageant vers une normalisation des relations avec l’Iran. La question nucléaire risque toutefois de compromettre ces belles perspectives, à moins que Téhéran et ses partenaires ne finissent par comprendre où se situent leurs véritables intérêts.


Le Chef de bataillon Thomas GRASSER est issu de l’arme du génie. Il suit un cursus en arabe et en persan à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) dans le cadre de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique.



[1] Avicenne, ou Ibn Sina en arabe, est né près de Boukhara (Ouzbékistan actuel) en 980 et mort à Hamadan (Iran actuel) en 1037


[i] En octobre 2014, la population iranienne atteignait 77,8 millions d’habitants. Source: ministère des Affaires étrangères
[ii] Source: Programme des Nations-unies pour le développement (PNUD)
[iii] Aymeric de Montesquiou, «Iran: Le dialogue indispensable», dans La revue internationale et stratégique, publiée par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), 2008, p. 149
[iv] Bernard Hourcade, «La ″prise du pouvoir″ par les Gardiens de la révolution», dans La revue internationale et stratégique, publiée par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), 2008, p. 73
[v] «Le pouvoir du jurisconsulte», ou la reconnaissance de la légitimité politique des autorités cléricales chiites dans la conduite de l’État iranien
[vi] Bernard Hourcade, «La ″prise du pouvoir″ par les Gardiens de la révolution», dans La revue internationale et stratégique, publiée par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), 2008, p. 75
[vii] «Les grandes dates de l’Islam», éd. Librairie Larousse, 1990, p. 14, Robert Mantran; les Arabes remportent la victoire décisive de Nehâvend en 642
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