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Relations internationales

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L’Ukraine: une nation en devenir

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Par le Chef de bataillon Yannick ROLLAND

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a constitution d’une identité nationale pour l’Ukraine n’est possible qu’à la condition, d’une part, d’assumer un passé encore actuellement en question, et, d’autre part, de trouver – ou retrouver – des repères fondateurs et partagés en vue de former une nation ukrainienne homogène. C’est l’idée maîtresse que nous livre l’auteur de cet article, dans une description de ce jeune État à lire à travers le prisme des évènements tragiques qu’il connaît depuis plus d’un an.

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L’Ukraine, en tant qu’État souverain, serait assez aisée à définir car ce pays n’existe que depuis 1991 si l’on exclut la parenthèse 1917-1921 où un proto-État avait existé avant d’être de nouveau englouti par la Russie soviétique naissante. Néanmoins, définir qui sont les Ukrainiens est un défi d’une autre ampleur, tant les racines de ce peuple sont encore sujettes à débat, et encore actuellement l’enjeu de la définition d’une identité nationale empreinte de nationalisme.
Suite aux événements récents, Sophie Lambroschini[1] souligne avec justesse que «si l’Ukraine fait la Une, les Ukrainiens, eux, plus rarement: un reportage à chaud, produit dans l’instant, n’offre que rarement au lecteur la possibilité de saisir l’esprit d’une nation en devenir, résultat d’un passé complexe et lointain».
De là, la constitution d’une identité nationale pour l’Ukraine n’est possible qu’à la condition d’une part d’assumer un passé encore actuellement en question, et d’autre part de trouver ‒ ou retrouver ‒ des repères fondateurs et partagés en vue de former une nation homogène.
Après être rapidement revenu sur le passé récent de l’Ukraine, soit depuis le XVIIème siècle, puis analysé les conditions de l’éveil de la conscience nationale ukrainienne au XIXème siècle, il s’agira de relever les éléments contemporains qui séparent la population, ou encore qui permettent d’élaborer une identité nationale renouvelée.

Un passé en question


Les historiens Roger Portal[2] et Andrii Portnov s’accordent sur une identification des mythes fondateurs de ce pays dont les habitants sont aujourd’hui porteurs d’une mémoire historique multiple.
Tout d’abord, les Ukrainiens parlent trois langues (trois si l’on prend en compte le surjik, langue majoritaire et mélange d’ukrainien et de russe, héritage de la soviétisation culturelle du pays) et prient dans une multitude d’églises (dont trois sont d’obédience orthodoxe: une sous le patriarcat de Moscou, une sous le patriarcat de Kiev et une autre indépendante). Les limites géographiques de l’Ukraine actuelle sont le produit de la politique soviétique suite au pacte de non-agression germano-soviétique de 1939, élargies de la Transcarpatie en 1945 après le retrait et la défaite allemande. Roger Portal insiste notamment sur le fait que le berceau des Slaves de l’est, la célèbre Rus’, ne renvoie en rien à la Russie. Les Rus’ de l’époque étaient simplement Rus’ et certainement pas des Russes ou des Ukrainiens, même si cette thèse fameuse n’est pas acceptée par la Russie. Au XVIème siècle, la plus grande partie du pays appartenait au royaume de Pologne. Le premier élan de libération nationale et sociale fut conduit par les Cosaques contre les Polonais, s’alliant à l’empire russe en 1654 par le traité de Péréjaslav. Au XVIIIème siècle, la colonisation de la Novorossia par l’impératrice Catherine II pacifia les steppes ukrainiennes. Andrii Portnov insiste également sur le fait que la période soviétique, malgré les déportations et les exécutions, ne peut être vue uniquement à travers un prisme sombre, car cette période a mis en lumière le grand poète ukrainien Tarass Chevtchenko, qui écrivait sa prose en russe, mais sa poésie en ukrainien. Ce nœud gordien de récits historiques n’est toujours pas tranché et entrave encore la constitution d’une histoire identitaire, d’autant plus que ce traité attribuait à la Russie la rive gauche du Dniepr ainsi que Kiev.
Toutefois, la pierre d’achoppement majeure qui empêche la constitution d’une identité nationale partagée est, pour Andrii Portnov, la Seconde Guerre mondiale. Entre les héros de la résistance antisoviétique et les collaborateurs nazis, les divisions au sein de la population sont énormes. Un exemple de ces divisions est la ville de Dnipropetrovsk, à la fois région industrielle s’étant développée grâce à l’industrialisation russe, mais également foyer d’une certaine élite politique (Leonid Brejnev, Ioulia Timochenko) et région dévastée par le Holodomor en 1932-1933. Cette ville a connu l’extermination physique des juifs par les nazis, puis l’extermination des mémoires par une politique d’oubli délibérée et menée par le pouvoir soviétique. Si actuellement la population juive ne représente plus qu’une minorité, des musées sont érigés, des pèlerinages sont organisés. Il aura toutefois fallu attendre 1991 pour que l’État d’Israël finance un monument en souvenir de la Shoah. De là apparaît un passé non assumé par les Ukrainiens, notamment lié aux actions des légions nazies Nachtigall et Roland, formées de volontaires ukrainiens de Galicie et de Volhynie, légions célébrées encore de nos jours par ces régions occidentales de l’Ukraine sous la forme de manifestations à la mémoire des héros locaux. Ainsi, de nombreux blogs permettent de voir des photos de classes de collèges en train d’effectuer le salut nazi, réalité non mentionnée par les médias occidentaux en ces périodes troublées où il s’agit davantage de décrier le nouvel appétit impérialiste russe.
Ainsi, le passé tend à diviser les Ukrainiens. Mais le sentiment national, pour ce qui concerne son apparition, s’appuie sur des réalités historiques admises par tous.

L’éveil de la conscience nationale ukrainienne


Afin de bien comprendre la genèse de cette conscience nationale ukrainienne au XIXème siècle, il convient de reprendre et d’illustrer l’analyse d’un sociologue et historien de renom qui traita de cette question avec précision. Miroslav Hroch, dans son ouvrage «Les pré-conditions sociales de la révolution en Europe orientale», établit trois phases dans l’émergence des mouvements nationaux, phases que respecte scrupuleusement le nationalisme ukrainien.
  • Tout d’abord, la phase A est l’étape culturelle avec le retour de l’importance de la langue. En 1820, sous l’influence du courant romantique occidental transmis depuis la Russie, des instituteurs battent les campagnes et s’improvisent ethnographes de circonstance afin de recueillir les divers dialectes. Il en ressort l’existence d’une culture originale où les intellectuels puisent l’originalité de la nation ukrainienne avec un personnage clé, Tarass Chevtchenko, auteur d’un recueil de poèmes exaltés en ukrainien, et représentant l’alpha et l’oméga de la culture ukrainienne. En 1846, est ainsi fondée la société secrète Cyrille et Méthode qui défend un idéal du panslavisme. Démantelée en 1847, cette société représente toutefois le balbutiement d’une conscience nationale.
  • Ensuite, la phase B représente l’éveil politique du nationalisme. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, comme partout dans l’Empire russe, se développe un mouvement politique ukrainien sur le modèle slavophile et populiste russe. Suspectant le courant «ukrainophile» de collusion avec l’insurrection polonaise en 1860, le pouvoir tsariste met un coup d’arrêt au développement de ce mouvement par la répression et la publication d’un ukaz, en 1876, interdisant toute publication en langue régionale. Cette décision a des répercussions encore visibles aujourd’hui car le centre de gravité du mouvement nationaliste passe de Kiev à Lvov en Galicie, ville qui se situe hors de l’Empire russe mais au sein de l’empire austro-hongrois, et se nourrit alors des influences occidentales. Le sentiment national tendra par la suite à se radicaliser pour devenir anti-russe.
  • Enfin, la phase C se caractérise par l’apparition des partis politiques nationalistes. A la fin du XIXème siècle, il n’existe pas de parti politique ukrainien mais des organisations provinciales, les hromadi, sur lesquelles se superposera le futur maillage politique. En 1900 seulement, apparaît à Kharkov le premier parti national ukrainien, le PRU (parti révolutionnaire ukrainien), qui cherche à se détacher du courant culturel, mais le centre névralgique du nationalisme ukrainien demeure à Lvov. Au sein de ce parti, la majorité est initialement issue de la frange séparatiste avant de devenir modérée et favorable à une Ukraine non indépendante, mais autonome au sein de l’Empire russe. Si cette revendication n’est pas encore d’actualité pour le pouvoir tsariste, les idées véhiculées donnent naissance, entre 1900 et 1905, à d’autres partis nationalistes tels que le PNU (parti national ukrainien) à tendance anarchiste et le POSDU (parti ouvrier social-démocrate ukrainien). La représentation politique nationaliste est ainsi apparue, mais demeure fractionnée. Plus tard, Lénine saura instrumentaliser cet élan nationaliste afin de donner plus de légitimité à la Révolution d’octobre 1917, sans pour autant favoriser in fine les minorités nationales.

Ainsi, l’éveil nationaliste ukrainien a connu une progression linéaire au cours du XIXème siècle. Les conséquences de ce nationalisme, un peu plus d’un siècle plus tard, en sont directement inspirées.

Une nation aux multiples facettes en quête de repères


Le premier regard porté sur la nation ukrainienne permet de constater la complexité de ce pays, entre diversité et tentative de renouveau.
D’une part, après son indépendance, l’Ukraine peine à retrouver un passé de légitimation permettant une consolidation nationale. Toutefois, l’historien Andrii Portnov estime qu’après 1991, l’élan de construction d’une identité nationale a uniquement été le fait des autorités locales, et pas une action du gouvernement central. De là ressortaient des revendications linguistiques, car si la majeure partie de l’Ukraine est bilingue, le problème de la langue se pose dans les poches monolingues, freinant de fait toute homogénéisation nationale autour d’une langue unique. De plus, les réalités et revendications régionales empêchent cette homogénéisation nationale. Dans le Donbass, région industrielle et front de la Russie, la population estime que les Russes amènent la fin de la corruption et permettent le rétablissement de l’ordre au cœur de la population. En Crimée, la réalité est différente car celle-ci  demeure une destination touristique majeure, notamment pour 1,5 million de Russes chaque année. La diversité des églises, déjà mentionnée supra, renforce encore le fait que l’Ukraine d’aujourd’hui est multiple et affiche des fractures au sein même de sa population.
D’autre part, les Ukrainiens affichent un esprit d’initiative manifeste, tentant de «cultiver leur jardin» contre vents et marées, dans les domaines économiques, artistiques ou culturels. Sur le plan économique, Mychailo Wynnyckyj, spécialiste en sociologie économique, met en avant l’élan entrepreneurial qui a pris son essor véritable avec l’ouverture du pays à l’économie de marché au début des années 1990, en réaction aux difficultés du pays. L’exemple de «Viewdle», start-up spécialisée dans les programmes de reconnaissance faciale rachetée par Google en 2012, est caractéristique de l’émergence d’une culture de l’innovation. Le secteur de l’agroalimentaire a également été florissant, surtout grâce à l’ouverture des marchés européens. Le «plafond de verre», et une action certaine de la CIA, empêchant à cette jeune classe moyenne toute représentation politique, la conduisit à participer aux événements de Maïdan. Dans le domaine artistique, ce sont d’autres acteurs qui agissent afin de préserver la richesse nationale. Ainsi en va-t-il de Konstantin Skretoutski, artiste reconnu pour ses fresques en mosaïque, ou encore de Pavlo Goudimov à travers la promotion du nouveau mouvement artistique «Art Holding».

Dernier point qu’il convient de relever, les Ukrainiens sont en quête d’un nouveau modèle féminin: les femmes au cœur de la lutte. Si, pour tous, Ioulia Timochenko (tailleur Chanel et tresse traditionnelle) et les Femen constituent les deux faces des Ukrainiennes, à l’origine de ces représentations se retrouve l’effritement de l’unique modèle de la féminité russe qui laissa la place au nationalisme et au consumérisme au travers d’une idée unique: la femme qui s’offre en sacrifice. Il ne s’agit pas d’oublier que l’industrie de la beauté a un lien direct avec le développement de la prostitution et du trafic de femmes, deux maux majeurs du pays encore actuellement. Une autre figure de la lutte de la féminité est «madame Oksana» Zabouzhko, icône de la littérature ukrainienne contemporaine, qui écrit afin de montrer «comment vivre» plutôt que «comment exister».

En définitive, l’identité nationale ukrainienne est encore en devenir, à la recherche de racines historiques et de nouveaux modèles. Toutefois, c’est l’unité même des Ukrainiens qui est en question aujourd’hui afin de pouvoir se constituer en nation homogène.
En mars 1991, un référendum en Ukraine a établi que 80% de la population souhaitait un État souverain, mais toujours au sein de l’URSS. Quand cette dernière disparaît finalement, les Ukrainiens se retrouvent confrontés à une indépendance inattendue, avec la nécessité de se constituer un patrimoine national propre sur lequel la population et l’État nouveau pourraient s’appuyer. De là, le nationalisme ukrainien reprend de la vigueur. À cette époque, il convient également de mentionner que le pays se retrouve détenteur d’un armement nucléaire objet de négociation avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Avec le mémorandum de Budapest, signé en décembre 1994, l’Ukraine renonce à cet armement contre le respect de la sécurité, de la souveraineté et de l’intégrité nationale de l’Ukraine par tous ces pays. C’est donc un sentiment légitime de violation qui se manifeste dans tout le pays, surtout dans sa partie occidentale, lors des événements en Crimée en 2014. De plus, se ravivent les tensions au sein même de la population, tensions qui ne trouvent aujourd’hui pas d’issue favorable, empêchant de fait la constitution d’une nation unie.




Saint-cyrien de la promotion «Chef d’escadrons Raffalli» (1998-2001), le Chef de bataillon Yannick ROLLAND a effectué sa première partie de carrière dans l’arme du génie avant de servir en état-major parisien. Il est lauréat du diplôme technique «Langues et relations internationales», et actuellement en scolarité en langue russe à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).


















[1] Auteur du récent ouvrage «Les Ukrainiens», publié par les Ateliers Henry Dougier. Ancienne journaliste (Libération, Le Point, Radio Free Europe), Sophie Lambroschini réside depuis 2005 à Kiev, après 10 ans passés à Moscou. Spécialiste de fait de l’Ukraine et de la Russie, et suivant de très près les événements qui surviennent en Ukraine depuis février 2014, l’auteur est très rapidement reconnue comme faisant autorité sur le sujet. Le 04 novembre 2014, elle a animé à Kiev la réunion mensuelle de la CCIFU (chambre de commerce et d’industrie franco-ukrainienne) en présence de l’ambassadeur de France à Kiev, Monsieur Alain Rémy, afin de décrypter le résultat des élections parlementaires du 26 octobre 2014. Sophie Lambroschini est actuellement chercheuse-doctorante à l'université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense où elle rédige une thèse intitulée «À l’avant-garde du capitalisme. L’élite soviétique du commerce extérieur: formation, trajectoires, reconversion postcommuniste».
[2] Auteur de l’ouvrage «Russes et Ukrainiens», publié en 1984, et toujours considéré par les spécialistes des questions nationales comme la référence incontournable dans le domaine de l’Ukraine. L’auteur avait déjà identifié quels étaient les pierres d’achoppement de la nation ukrainienne. Il est particulièrement intéressant de s’apercevoir de la résonnance avec le livre de Sophie Lambroschini. Roger Portal, dans le chapitre final de son livre intitulé «Problèmes et controverses», s’attachait alors à développer le problème de l’avenir de l’Ukraine dans ses caractéristiques nationales, dont la langue est l’élément principal.
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