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Histoire et Stratégies

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L’utilisation du renseignement de portée stratégique en France de 1911 à 1914

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Par Lieutenant-colonel Olivier LAHAIE

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« Détermine les plans de l’ennemi et tu sauras quelle stratégie sera couronnée de succès et celle qui ne le sera pas », disait Sun Tzu 500 ans avant notre ère1. « On doit examiner enfin les habitudes et le caractère de l’ennemi » conseillait encore Machiavel en 15212. La connaissance approfondie de l’adversaire permet en effet au chef militaire d’élaborer une stratégie, puis de conduire objectivement sa manoeuvre1.

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Or, dans le domaine de l'acquisition du renseignement, on ne peut arriver à un résultat probant que si, dès le temps de paix et « à tous les échelons de commandement, un service de renseignements fonctionne en permanence avec précision, célérité et discrétion »2. Être suffisamment et correctement renseigné permet de sélectionner l'hypothèse la plus plausible parmi celles formulées sur les intentions de l'adversaire, de diffuser rapidement les ordres destinés à parer ses attaques initiales. Cette mise en garde préalable annule l'effet de surprise sur lequel il compte ; elle procure aussi les délais nécessaires pour lui infliger un maximum de pertes3.
En résumé, un service de renseignements efficace accorde une liberté d'action plus grande au commandant de l'armée et facilite l'économie de ses forces en soustrayant ces dernières aux coups de l'adversaire ; en offensive, l'exploitation des renseignements autorise la concentration des moyens, précisément là où l'ennemi est le plus faible. La réalisation permanente et simultanée de ces trois principes de la guerre assure l'avantage à un général en chef.

Au début du XXème siècle, un service de renseignements doit garder à l'esprit qu'un généralissime a besoin d'un bon mois pour déclencher une opération d'envergure avec les meilleures garanties de succès ; c'est donc une nécessité vitale que de lui procurer des renseignements pertinents et actualisés sur son adversaire afin d'éviter que le plan qu'il échafaude soit périmé avant même d'être exécuté. La pratique du renseignement est néanmoins un art difficile. « La connaissance de l'ennemi est une notion objective, concrète, basée uniquement sur la constatation de faits précis et recoupés. Celui qui travaille sur le renseignement ne doit jamais s'évader du contact des réalités et doit se méfier des divagations de l'intuition ou d'une imagination excessive »4. Un travail de recueil et d'analyse insuffisant peut avoir des conséquences funestes. « Qu'une erreur grave ait été commise dans l'estimation des possibilités [ennemies], et voilà la conception [du commandant en chef] viciée dans son essence même. Une telle erreur se retrouve à la base des grands désastres militaires »5.
 
Depuis 1870, la France redoute une « attaque brusquée » de la part de l'Allemagne, crainte qui a été renforcée par les deux alertes de 1905 et 1911 à propos du Maroc ; or ses moyens militaires sont limités comparés à ceux de son adversaire potentiel6. Ceci accroît d'autant le besoin en renseignements pour être en mesure de lui résister.

Le 28 juillet 1911, le général Joseph Joffre est nommé chef d'État-Major Général (EMG) en remplacement du général Michel. Il devient donc « le généralissime désigné » si une guerre vient à survenir. Cette nomination peut surprendre. En effet, Joffre est un officier qui a fait la majeure partie de sa carrière dans la Coloniale ; c'est en outre un logisticien. Joffre n'est nullement un stratège comme le général Lanrezac. Lyautey dit d'ailleurs de lui : « Joffre n'a pas le sens de la manoeuvre, aucune faculté d'imagination. Les événements le submergent, il ne les crée pas. Organiser les transports, ravitailler, voilà son affaire »7. Le futur général en chef est d'ailleurs conscient de ses faiblesses, puisqu'il a posé, comme condition à sa nomination au poste de chef de l'EMG, de pouvoir disposer du général Castelnau comme adjoint.

Pour remplacer le plan XVI - rénové par son prédécesseur mais refusé par le Conseil Supérieur de la Guerre (CSG)8 - Joffre met à l'étude le plan XVII. Le maître d'oeuvre en sera le général Henri Berthelot, premier sous-chef d'état-major à l'État-Major de l'Armée (EMA).

Berthelot va s'inspirer des principes offensifs recommandés par le colonel Louis de Grandmaison, chef du 3ème bureau (opérations) de l'EMA jusqu'en juillet 19119. Deux impératifs à respecter : ne pas faire pénétrer de troupes françaises en Belgique, État neutre, pour s'assurer l'aide militaire britannique10, et veiller à ce que la communauté internationale considère, sans ambigüité aucune, que c'est bien « l'Allemand » qui est l'agresseur.

Afin de répondre aux demandes pressantes d'informations, émanant d'un état-major qui se lance avec fébrilité dans l'étude du futur plan de concentration et d'opérations de l'Armée française, peut-on affirmer que dans, les années qui ont précédé la Grande Guerre, les services secrets de notre pays disposaient des structures adaptées pour se livrer à un important travail de recueil et d'analyse du renseignement stratégique ? Quels ont été les défis auxquels ils ont été confrontés ? Leurs « synthèses de renseignements sur l'ennemi » ont-elles été pertinentes et fiables ? Comment ont-elles été prises en compte par les concepteurs du plan XVII et par le généralissime Joffre qui, in fine, a validé ce document en y apposant sa signature ? Voilà les points qu'il conviendra de préciser à la lumière du résultat des premières opérations menées par l'Armée française en août 1914.

1/Un état des lieux du renseignement militaire français de 1911 à 1914

Quelles sont les structures du 2ème bureau (« renseignement ») de l'EMA de l'été 1911 à l'été 1914 ? Il est composé de six sections : une allemande, une anglaise, une russe, une section dite « du service courant », une « Section de renseignements »11 et une section appelée « Service Central de Renseignement »12. Cet échelon central parisien dispose en outre de trois « postes de renseignements extérieurs » tournés vers l'Allemagne, à savoir Mézières, Nancy et Belfort.
Début août 1914, la France mobilise ; le Grand Quartier Général (GQG) part s'installer à Vitry-le-François, emmenant la majeure partie des moyens du 2ème bureau du temps de paix.
Demeure à Paris - à la disposition du ministre de la Guerre - une infime partie des moyens en renseignement qui reprend l'appellation de « Service Central de Renseignements ». Si cette partie dite « sédentaire » est progressivement renforcée par des réservistes, ces derniers sont sans expérience dans la recherche du renseignement. Pour répondre à cet éclatement des structures né de la guerre, on répartit les postes de renseignements extérieurs : ceux de Nancy et de Mézières sont mis à la disposition du 2ème bureau du GQG, tandis que le 2ème bureau de l'EMA conserve Paris, Belfort et le poste nouvellement créé de Folkestone13.

Au moment de l'avancée allemande vers la capitale française, la partie centrale suit le gouvernement à Bordeaux, mais elle fournit bientôt si peu de renseignements exploitables que c'est le 2ème bureau du GQG qui prend l'ascendant sur elle14.

2/ Les défis à relever par le renseignement militaire français

Intéressons-nous à présent aux défis auxquels le renseignement français est confronté de 1911 à 1914
 
Contre quoi ?

Le suivi des effectifs d'une armée ennemie - comme celui du déploiement de ses unités - peut apparaître comme la mission la plus simple qu'un service de renseignements ait à remplir, à condition toutefois que le fruit de ses observations ne se heurte pas au scepticisme (ou à des certitudes infondées) qui aveuglent un haut commandement censé en tirer parti. C'est, hélas, le cas français en 1914.

Fin mars 1913, un document signé du colonel Ludendorff et intitulé : « Note sur le renforcement de l'armée allemande » tombe entre les mains du 2ème bureau. À cette date, ce dernier dispose aussi des tableaux d'effectifs de guerre allemands et du règlement intitulé :
« Principes pour la conduite des grandes unités », où l'on peut lire : « Les armées comprennent des Corps d'Armée d'active et des Corps d'Armée de réserve. Ceux-ci sont constitués d'après les mêmes principes que les Corps d'Armée d'active ». Il a, en plus, connaissance d'une dizaine de Kriegspiel15 faisant état de la présence de corps d'armées de réserve en première ligne, aux côtés des corps d'armées d'active. Le 3 janvier 1914, le 2ème bureau peut remettre à Joffre un état des effectifs d'active et de réserve allemands prévus pour attaquer à l'Ouest, ainsi que le plan de mobilisation ennemi. Signé le 9 octobre 1913 par Guillaume II, ce dernier document prévoit que « les troupes de réserve seront employées comme les troupes d'active sous condition que l'on y puisse verser un nombre important d'officiers de valeur en temps de paix »16. Mais Joffre ne croit pas à l'emploi des réservistes allemands en première ligne. Début août 1914, il sous-estime donc le volume des forces prévues pour attaquer la Belgique, le Luxembourg et la France17.

Où l'ennemi va-t-il attaquer ?

Second défi pour les services de renseignements français, déterminer l'axe d'effort de l'adversaire.

- Hypothèse n°1 : Va-t-il entreprendre de passer par la Suisse pour attaquer ensuite l'aile droite française ?
Après la visite du Kaiser dans ce pays en 1913, le SR acquiert la certitude que l'Allemagne n'envahira pas cet État neutre pour surprendre la France. Impressionné par l'armée de la confédération, Guillaume II préfère en effet abandonner cette idée au profit de l'invasion de la Belgique qui a en outre la faveur de son Grand État-major18.

- Hypothèse n°2 : Va-t-il plutôt attaquer par l'Est et frapper le centre des forces françaises ?
Face à l'Est, la France est défendue depuis 1874 par le système Séré de Rivière qui, bien que vieillissant, joue toujours un certain rôle dissuasif19. Par ailleurs, le 2ème bureau sait depuis 1905 qu'Alfred von Schlieffen, chef du Grand État-major, désire tourner le dispositif français plutôt que de l'attaquer de front, étant entendu que la masse principale de nos armées est déployée entre Verdun, Toul, Épinal et Belfort et que le développement des armements modernes rend vain l'espoir de rompre un front défensif. Helmuth von Moltke, son successeur, ne remettra pas en cause ses idées.

- Hypothèse n°3 : Va-t-il enfin attaquer par la Belgique afin de tourner l'aile gauche franco-britannique ?

En 1904, dans des circonstances rocambolesques, le SR a récupéré une version du plan Schlieffen qui indique clairement que les armées allemandes prévoient le viol de la neutralité belge pour envelopper l'aile gauche française puis se rabattre sur Paris20. Le lieutenantcolonel Dupont, chef de la Section de Renseignements, fait surveiller l'état des travaux sur le réseau ferroviaire stratégique allemand parce qu'il veut prouver que l'invasion passera par la Belgique21 ; il écrira dans ses souvenirs que la volonté allemande était gravée sur le sol.

Pourtant, en 1907-1908 beaucoup de généraux français ne croient pas à cette hypothèse ; « au ministère de la Guerre, au Quai d'Orsay, au Palais-Bourbon, tout le monde se cramponnait à l'idée que l'Allemagne respecterait les traités » confie-t-il22. Et même à l'EMA, lorsque cette éventualité était envisagée, « on pensait que l'ennemi respecterait le coeur même de la Belgique, le triangle Liège-Anvers-Namur, où l'armée belge devait se concentrer à l'abri des places fortes sérieuses et y garder une attitude expectante, après une protestation de son gouvernement » se souvient le général Mangin23. Fin 1908, Dupont, transmet au commandement plusieurs études relatives aux voies ferrées allemandes, lesquelles tendent à démontrer qu'une attaque par la Belgique est incontestablement prévue ; pourtant, ses travaux ne font toujours pas l'unanimité. L'année suivante, il avance même l'idée d'un assaut ennemi par l'ouest de Bruxelles. En 1910, le 2ème bureau décrit une densification du réseau ferroviaire dans la région d'Aix-la-Chapelle qui trahit la volonté allemande d'attaquer massivement par la Belgique24. Avant le déclenchement de la Grande Guerre, c'est donc l'hypothèse sur les intentions de l'ennemi qui est retenue comme étant « la plus probable » par Joffre, même si le général Berthelot n'en est toujours pas persuadé ; le colonel Dupont, devenu entretemps chef du 2ème bureau de l'EMA, dira de l'intéressé dans ses mémoires :
« Cet homme, à l'intelligence extraordinaire, avait l'esprit bourré d'idées fausses [...]. Quelle curieuse figure que celle du général Berthelot. D'une intelligence rare, d'une facilité d'élocution et de rédaction exceptionnelle, d'une mémoire invraisemblable, il faisait l'admiration de tous. Lors de voyages d'état-major, sans regarder les cartes, qui paraissaient imprimées dans sa tête, il dictait les ordres sans se reprendre avec une précision remarquable. Nous trouvions tout cela fantastique. Mais cet homme avait un jugement étrangement faux. C'est lui qui avait contribué à lancer l'offensive « en gants blancs ». Il ne voulait tenir aucun compte de l'efficacité des armes modernes [...]. On se serait cru sous l'Empire. C'était le théoricien dans toute sa fausseté ; aucune notion de l'effet moral, de la valeur de la troupe, du temps. Pour lui, le soldat était un pion sur un échiquier. Le pays n'était qu'une carte sans population et sans villes et les échecs ne le rebutaient pas. Son optimisme était sans défaillance. Quand sa manoeuvre avait échoué et quand il avait tout fait craquer, il utilisait les restes avec un sang-froid imperturbable »25.

Pour ne pas froisser la susceptibilité des Belges - et parce que nous redoutons aussi qu'ils s'allient au Reich en cas de guerre - nous n'avons pas déployé de postes de renseignements face au Nord ; Joffre a néanmoins donné ordre à Dupont de le prévenir du viol de la frontière belge par l'armée allemande26. Des agents « dormants » ont donc été installés discrètement en Belgique. Malheureusement, puisque Joffre est intimement convaincu que les Allemands ne vont pas utiliser leurs réservistes en première ligne, il estime donc « a priori » que le mouvement débordant effectué par leur aile droite27 va manquer d'amplitude, faute d'effectifs suffisants, et qu'il ne s'étendra pas au nord de la Meuse. Il avoue lui-même dans ses mémoires : « Nous en discutâmes longuement avec de Castelnau. Nous admettions que les Allemands n'utiliseraient pas leurs corps de réserve en première ligne. Dès lors, disait Castelnau, à moins d'étendre dangereusement leur front et de lui donner une densité insuffisante, ils seraient dans l'impossibilité de dépasser la ligne Liège-Namur »28. Malgré de nombreuses tentatives, son 2ème bureau ne parvient pas à le convaincre que cette certitude sur l'emploi des réservistes allemands est coupée des réalités29. Or la conséquence est grave pour le Corps expéditionnaire britannique et pour la 5ème Armée du général Lanrezac qui, sur l'aile gauche du dispositif allié, vont se retrouver - dès la prise de contact avec l'ennemi - en infériorité numérique marquée et en grand danger d'enveloppement30.

Quand ?

Dernier défi pour les services de renseignements, déterminer avec précision la date de l'agression ennemie.
Il a souvent été écrit que l'Europe de 1914 était « assise sur un baril de poudre » tant la tension y était extrême. Dans tous les domaines en effet, les rivalités étaient telles qu'il semblait que rien ne puisse advenir d'autre que l'éclatement d'une guerre entre grandes puissances. Cela étant dit, il est quasiment impossible pour un service de renseignements, si habile soit-il, de déterminer avec certitude la date à laquelle l'ennemi compte ouvrir les hostilités ; il y a bien des périodes de tension interétatiques, périodes durant lesquelles tout peut arriver, mais heureusement, la plupart d'entre elles finissent par s'apaiser avant de déboucher sur une guerre. Le 28 juin 1914 à Sarajevo, c'est un événement imprévisible qui va servir d'étincelle à la déflagration, libérant l'engrenage fatal des alliances militaires. Dans les semaines qui vont suivre (et malgré les déclarations de bonnes intentions qui se succèdent dans les chancelleries), chaque capitale européenne sent que la marche à la guerre est inévitable en raison des dispositions prévues par les différents plans d'opérations.

Dès la mi-juillet 1914, le service de renseignements français ne cesse de prévenir le haut commandement que l'armée allemande convoque discrètement ses réservistes, fait revenir ses permissionnaires ou réquisitionne des chevaux, autant de mesures préparatoires nécessaires à l'ouverture des hostilités. Le 31 juillet, la déclaration du « Kriegsgefahrzustand » par le Reich provoque un véritable électrochoc à Paris. En effet, cet « état de danger de guerre » est un statut intermédiaire dans la mobilisation qui prévoit un train de dispositions avant le déclenchement d'une guerre. Or il est considéré comme un artifice que le Grand État-major veut employer pour prendre de l'avance sur la mobilisation de ses adversaires. Joffre obtient donc du ministre de la Guerre la mise en place du dispositif de couverture destiné à protéger la concentration des armées françaises31. Le SR prévient ensuite le général en chef de la violation de la frontière belge, signal qu'il attendait pour déclencher les offensives prévues par le plan XVII32.

3/ Impact du renseignement transmis au haut commandement français sur le déroulement des premières opérations

Après plusieurs semaines de défaite et de repli, les armées françaises se rétablissaient miraculeusement sur l'Ourcq début septembre 1914. Pourquoi Joffre est-il passé si près de la catastrophe ? Les SR français ont-ils démérité en ne fournissant pas au commandant en chef un juste portait de son adversaire ? C'est à ces questions qu'il faut tenter de répondre.
Après l'échec de la bataille des frontières, beaucoup ont prétendu que l'Armée française ne savait rien de l'Allemagne ni de son armée, du fait de l'incompétence du 2ème bureau ou du manque de moyens des agents du SR. Rien n'est plus faux33. Dans ses souvenirs, Dupont écrit : « On a prétendu que la décision intervenue des Allemands de grouper les corps par deux divisons de réserve sans artillerie et des corps sans génie avaient surpris notre Étatmajor.
Le maréchal Joffre en fut informé par mes services dès mai 1914. Et pourtant la connaissance de cette nouvelle disposition ne comporta aucune modification de son plan
»34.
En réalité, Joffre a été victime de ses idées toutes faites, comme de celles de son entourage ; parlant des réservistes allemands, il avoue dans ses mémoires : « Nous étions fondés à admettre que nos adversaires ne confieraient pas le sort des premières rencontres à des troupes manifestement inférieures »35.
Mais il y a pire.

Le 28 mars 1914, Joffre a signé un « plan de renseignements » visant à servir de base au « plan de recherches » du 2ème bureau, comme au travail d'exploration stratégique des forces aériennes36 (qui en tirent un « Plan d'exploration stratégique aérienne ») et de la cavalerie
(chargée principalement des missions d'exploration visant à préciser le contour de l'ennemi)37. Ce plan de renseignements semble tomber à point, car comme l'a dit Jules Cambon le 3 mars, il est de plus en plus évident que « l'Allemagne prépare son affaire »38.
Mais à cette date, nous sommes à un mois de l'entrée en vigueur du plan XVII, validé par Joffre puis approuvé par le Conseil Supérieur de la Guerre le 18 avril 1913. Dans ces conditions, sur quels renseignements s'est-on basé pour bâtir le nouveau plan de concentration et d'opérations de l'Armée française ?

Le paragraphe « Situation générale » qui ouvre le plan XVII est éloquent : « Des renseignements recueillis et des études comparatives auxquelles il a été procédé, il résulte qu'une grande partie des forces allemandes (lesquelles ? quel volume ?) seront vraisemblablement concentrées sur la frontière commune (où ? selon quel dispositif ?). Il est possible aussi qu'elles aient franchi cette frontière sur certains points, avant que puisse se produire notre intervention ». C'est tout...
 
Le paragraphe « Intention du chef » qui vient immédiatement après : « En tout état de cause, (donc finalement, peu importe l'ennemi) l'intention du général commandant en chef est de se porter toutes forces réunies à l'attaque des forces allemandes » (dont on dédaigne d'apprécier le nombre, la furia francese devant tout emporter).
Viennent ensuite les missions offensives confiées aux différentes Armées.

Que conclure de tout ceci ?

Pour remplir parfaitement son rôle, le plan de renseignements aurait dû être rédigé largement en amont de la validation du plan XVII, de manière à « parer à toutes les menaces de la part de l'ennemi », et non « pour justifier les idées que l'État-major se faisait des possibilités ennemies ». On s'en préoccupe en mars 1914, « en vue de la réalisation du plan de manoeuvre du général en chef », alors que les orientations stratégiques du plan XVII ont déjà été validées depuis un an : c'est nier l'utilité d'avoir des renseignements sur l'adversaire, comme celle de posséder un 2ème bureau formé d'experts en analyse du renseignement militaire.
L'état-major français a estimé « que pour attaquer, deux choses seulement sont nécessaires : savoir où est l'ennemi, décider ce que l'on veut faire [, et donc que] ce que veut faire l'ennemi importe peu »39.
En résumé, le plan de renseignement a manqué à la mission qui est théoriquement la sienne, c'est-à-dire servir :
- à préciser les premières hypothèses formulées sur les intentions ennemies40,
- à adapter plus exactement la manoeuvre aux réactions adverses, au fur et à mesure qu'elles se révèlent.

Établi trop tard, il a, au surplus, listé de manière très imparfaite les besoins en renseignements puisqu'il est le reflet d'une représentation erronée de l'adversaire41.

Quoi qu'il en soit, le « décideur » ayant exprimé un besoin d'information, le 2ème bureau s'est organisé pour le satisfaire... Se fondant sur les bases fausses posées par le plan de renseignements, le plan de recherches - émis par le chef du 2ème bureau et destiné à ses organes de recherche - se limite donc à la Meuse à l'Ouest, puisque l'hypothèse d'un mouvement débordant des Allemands par la rive gauche de la rivière a été écartée d'emblée par Joffre. Nous avons ici l'origine de l'incompréhension du plan de campagne allemand par le général en chef jusqu'à la mi-août 1914, comme de ses plaintes réitérées - mais non justifiées - d'être « mal renseigné » par son 2ème bureau depuis la déclaration de guerre.

Le plan de campagne français de 1914 ne prenait donc pas en compte toutes les possibilités de l'ennemi, se focalisant sur l'offensive que l'État-major attendait de sa part entre les Vosges et la Moselle, en aval de Toul. Toutes les offensives prévues ont été exécutées et l'Armée française a subi de graves revers. Joffre comprendra le 25 août 1914 seulement qu'il s'est fourvoyé (à la fois sur le volume des forces allemandes et sur leur intention), c'est-à-dire au moment où les différentes armées ennemies ont déjà dépassé Valenciennes et Givet et convergent vers Paris.

Pour tenter de justifier un plan XVII coupé des réalités, Joffre a beau déclarer en 1919 qu'un « plan d'opérations ne peut être fait qu'en tenant compte des événements et des renseignements qui arrivent au cours des opérations, [que] ce n'est pas un immuable schéma qui sera appliqué quoi qu'il advienne, [qu'] on ne peut l'établir que quelques jours après la mobilisation d'après les renseignements tant diplomatiques que militaires qui parviennent à partir de la mobilisation »42, le généralissime qu'il était déjà en substance en mars 1914 avait fixé à son SR les transversales sur lesquelles l'avance ennemie devait lui être signalée ; or aucune ne s'étendait au-delà de la Meuse. En août 1914, il n'y avait donc aucune possibilité
d'être renseigné sur l'extension du mouvement de l'aile droite allemande sur la rive gauche de la rivière : « on s'explique dès lors pourquoi, vers le 15 août 1914, on attendait en vain au GQG français des renseignements de source française sur le mouvement débordant des Allemands en Belgique que signalaient les services [de renseignements] belges et anglais. On n'en avait pas demandé »43.

En guise de conclusion...

Ainsi, de 1911 à 1914, hommes politiques et chefs militaires français, responsables de la direction et de la conduite de la guerre, ont eu le tort de ne pas étayer leurs réflexions au moyen de renseignements concrets sur l'Allemagne. Ils ont préféré, aux informations fournies par les spécialistes du renseignement militaire, celles provenant de « sources personnelles » ; malheureusement, ces dernières relevaient trop souvent de la fantaisie, voire de l'intoxication.

En certaines circonstances, ils se sont aussi fiés à leur intuition.
Faisant fi des renseignements fiables recueillis par le 2ème bureau, Joffre s'est acharné à appliquer à la lettre un plan XVII irréaliste, parce que cette construction intellectuelle répondait au rêve national de reconquête de l'Alsace-Lorraine et traduisait la passion des « Jeunes Turcs » de l'État-major pour l'offensive à outrance. En effet, « la théorie de l'offensive était passée dans notre corps d'officiers à l'état maladif ; c'était l'offensive, encore et toujours, l'offensive à outrance, qui devait nous tirer d'affaire dans tous les cas »44.

Afin de pouvoir mettre en oeuvre ce plan, le généralissime a sciemment négligé d'envisager ce que pourrait faire son adversaire ; jusqu'en août 1914, il est resté sourd à tous les avertissements, aveugle devant toutes les preuves que son 2ème bureau produisait. Il ne semble d'ailleurs pas qu'il ait été très confiant dans les possibilités du SR, ayant déclaré en 1911 :
« Nous allons à la guerre sans yeux »45 ; ce ne sera pas, hélas, la seule fois de la guerre46.

On pourrait alléguer qu'un général doit être méfiant, qu'il est en droit d'écarter les supputations sur les intentions ennemies, précisément parce que ce ne sont pas des preuves « incontestables ». Sans doute. Mais là où l'attitude de Joffre est condamnable, c'est qu'il s'est obstiné à ne pas voir en son 2ème bureau un filtre des informations émanant de sources diverses et un indispensable organe d'analyse du renseignement militaire formé d'officiers expérimentés ; il a nié l'utilité de disposer de renseignements sur l'adversaire, comme il a mésestimé le professionnalisme des organes de recherche à sa disposition.
 
Au final, si les résultats obtenus avant la guerre mondiale par les spécialistes de renseignements français ont été inutiles, c'est parce qu'il n'y avait pas dans notre pays une véritable « culture du renseignement » ; ainsi que l'écrivait l'un d'entre eux en 1926, « la
recherche du renseignement, dont la guerre a fait ressortir l'évidente nécessité, n'avait pas, jusqu'en 1914, attiré, comme il convenait, l'attention du commandement »47. Mais c'est surtout parce que leurs rapports ne trouvaient aucun crédit auprès d'officiers généraux imbus d'idées préconçues sur la valeur de leur ennemi et trop souvent portés à raisonner sur la base d'une armée allemande sortie de leur imagination48 ; ce comportement irresponsable, suicidaire même, n'a pas manqué de provoquer de graves erreurs stratégiques que la troupe a payé de son sang.

1 « Le renseignement est à la base de la sûreté, avant et pendant le combat ». MOUSSET (capitaine), « Le renseignement et la manoeuvre » in Revue Militaire française, oct.-déc. 1929, p. 271.
2 BAUER (major E.), « Renseignement et commandement » in Revue militaire suisse, mai 1953, p. 239. Le SR est également responsable de la lutte contre les méfaits de l'espionnage adverse.
3 « Quand on sait d'avance les intentions de l'ennemi, on lui est supérieur, même avec des moyens très inférieurs » (Frédéric le Grand).
4 GAUCHÉ (général), Le 2ème bureau au travail, Paris, Amiot-Dumont, 1954, p. 19.
5 Service Historique de la défense / Archives du ministère de la Guerre (ci-après SHD/GR) 7 N 2501 : BERNIS (colonel C.), Le 2ème bureau, conférence faite devant l'École Supérieure de Guerre en 1934, p. 31.
6 Néanmoins, avec les contingents apportés par ses Alliés (et sur lesquels la France compte), la situation des effectifs s'équilibre.
7 Cité in MAYER (E.), Nos chefs de 1914 ; souvenirs personnels et essais de psychologie militaire, Paris, Stock, 1930, p. 32.
8 Le plan XVI, revu par Michel, supposait une concentration des forces françaises à l'abri des forteresses, une défense sur la Meuse et la Moselle (avec l'abandon de Nancy à son sort) et l'emploi massif des réservistes en première ligne pour stopper l'aile droite allemande débouchant de Belgique ; bref, toute une série de dispositions « iconoclastes » et donc irrecevables à cette époque. JOFFRE (maréchal J.), Mémoires du Maréchal Joffre, 1910-1917, Paris, Plon, 1932, tome 1, p. 102.
9 Grandmaison s'était fait remarquer par des conférences à l'esprit très « offensif » prononcées au Centre de Hautes Études Militaires (CHEM). D'autres officiers supérieurs de premier plan, tels que Foch (directeur de l'École de Guerre de 1907 à 1911) ou Castelnau (premier sous-chef d'État-major à l'EMA) vont également participer à la conception du plan XVII en lui insufflant la même dynamique.
10 Voir LAHAIE (capitaine O.), « Les dividendes de l'Entente cordiale : les accords militaires francobritanniques avant 1914 » in Revue historique des armées, n° 237, 4ème trimestre 2004.
11 La SR est un organe de recherche du renseignement secret par voie d'espionnage ; bien qu'indépendante, elle est rattachée pour emploi au 2ème bureau (organe d'analyse).
12 GUINARD (colonel), DEVOS (J.C.), NICOT (J.), Inventaire sommaire des archives de la Guerre ; série N 1872-1919. Introduction, Paris, EMAT, 1975 (Cf. l'introduction). La mission du SCR est de centraliser les renseignements recueillis par les autres sections et d'assurer la coordination avec la Sûreté Générale du ministère de l'Intérieur pour ce qui relève du contre-espionnage.
13 Ce poste possède une structure interalliée puisqu'il regroupe des officiers français, britanniques et belges.
14 Voir LAHAIE (chef d'escadron, O.), Renseignement et services de renseignements en France pendant la guerre de 1914-1918, (2ème et 5ème bureaux de l'E.M.A. ; 2ème bureau du G.Q.G. - évolutions et adaptations), thèse sous la direction du Pr. G-H. Soutou, Paris IV, 2006.
15 Exercices sur carte pratiqués à Berlin par le Grand État-major.
16 Cité in DESMAZES (général A.B.), Joffre, la victoire du caractère, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1955, pp. 80-81.
17 Le volume réel est de 78 divisions d'infanterie, 22 brigades de Landwehr et 10 divisions de cavalerie.
18 Cf. LAHAIE (capitaine O.), « La France et l'Allemagne face au principe suisse de neutralité armée de 1871 à 1918 » in Revue historique des Armées, n°233, 2003, pp. 107-121.
19 Le général Séré de Rivières (1815-1895), de l'Arme du génie, est le concepteur et le maître d'oeuvre d'une série de forts destinés à dissuader toute agression allemande venant du Nord-Est ou de l'Est, comme à protéger la concentration des armées françaises.
20 PALÉOLOGUE (M.), Un grand tournant de la politique mondiale, 1904-1906, Paris, Plon, 1934, pp. 64-65. Le récit de cet épisode a également été relaté par le même auteur dans La Revue des deux Mondes d'octobre 1932 sous le titre « Un prélude à l'invasion de la Belgique », pp. 481-524.
21 Voir SHD/GR 7 N 327 : « Compte rendus et rapports d'officiers après des séjours en Allemagne (1907- 1913) » et 7 N 670 : « Note du 23 janvier 1908 sur des renseignements relatifs à la mobilisation et à la concentration allemande ».
22 SHD/GR 1K T 526 : « Souvenirs du général Dupont », chef du 2ème bureau de l'EMA puis du GQG.
23 MANGIN (général C.), Comment finit la guerre, Paris, Plon, 1920, p. 6.
24 Cf. SHD/GR 7 N 672 : « Note sur les chemins de fer allemands à la fin de 1909 » et « Note sur les chemins de fer allemands à la fin de 1910 ».
25 SHD/GR 1K T 526 : « Souvenirs du général Dupont », op. cit.
26 Idem.
27 Dite « marchante », dans la terminologie du plan Schlieffen-Moltke.
28 JOFFRE, (maréchal J.), op. cit. pp. 138-139.
29 SHD/GR 1K T 526 : « Souvenirs du général Dupont », op. cit.
30 Cf. LANREZAC (général C.), Le Plan de campagne français, et le premier mois de la guerre (2 Août-3
Septembre 1914), Paris, Payot, 1920.
31 MESSIMY (A.), Mes souvenirs, Paris, Plon, 1935.
32 SHD/GR 1K T 526 : « Souvenirs du général Dupont », op. cit.
39 Extrait d'une conférence du colonel Louis de Grandmaison, 1911.
40 BERNIS (colonel), op. cit. p. 9.
41 On lira à ce sujet ANDREW (C.), « France and the German Menace » in Knowing One's Enemies; Intelligence assessment before the two World Wars, New Jersey Princeton University Press, E. MAY,1984, p. 145.
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