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Histoire et Stratégies

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La 1ère Armée Française. Rhin et Danube

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Lieutenant-colonel Claude FRANC

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Condamné à dix ans de réclusion par Vichy à la suite de son refus d’exécuter les ordres qui livraient l’Armée d’Armistice aux Allemands, le général de Lattre s’évade de la maison d’arrêt de Riom dans la nuit du 2 au 3 septembre 1943. Ayant rejoint Londres, il est nommé par le Général de Gaulle, chef du C.F.L.N. , général d’armée commandant la «IIème Armée », dénommée ultérieurement Armée « B », regroupant toutes les unités stationnées en A.F.N., à l’exception de celles destinées aux théâtres italien et corse. Son action en Algérie durant le premier semestre 1944 va revêtir un double aspect : moral et psychologique d’abord , puisqu’il lui faut donner une cohésion à cette armée française provenant de différents horizons et équipée et mise sur pied par les Américains selon leurs propres normes , interallié ensuite, car il faut au général de Lattre se faire reconnaître par le commandement allié et faire accepter les impératifs du commandement français. C’est la période à propos de laquelle de Lattre écrira dans son Histoire de la 1ère Armée Française « l’outil se forge ».

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La première mission donnée à l’Armée « B » est la conquête de l’île d’Elbe, afin d’envisager le débarquement en Provence dont la date est fixée au 15 août. Toujours dans ce but le C.E.F. du général Juin est dissous à Naples fin juillet 1944 et ses divisions sont intégrées à la 1ère Armée. De Lattre veut miser avant tout sur la vitesse car il a une hantise: celle de se laisser cloisonner et enfermer en Provence dans la réduction successive des grands ports de Toulon et de Marseille alors que Patch serait orienté vers le nord et l’objectif stratégique que constitue le Rhin. Ce souci de rapidité apparaît nettement dans l’I.P.S. (Instruction Personnelle et secrète) n°1[1]. L’assaut initial aura lieu de part et d’autre de Saint-Tropez, et sera mené conjointement par des commandos américains, le bataillon de choc du commandant Bouvet et un groupe naval d’assaut français, une division aéroportée américaine étant larguée vers Le Muy. Dès que cet assaut initial aura permis l’encagement de la zone de débarquement, l’assaut principal sera mené, le 15 août, par le 6ème C.A.U.S.[2] articulé en 3 divisions et un groupement blindé français[3] qui assureront d’emblée le contrôle des plages. A partir du 16, débarquera le premier échelon de l’Armée : la 1ère D.F.L. et la 3ème D.I.A., puis la 9ème D.I.C. Le débarquement s’est passé exactement comme l’avait prévu la planification alliée.



En revanche, la bataille de Provence est plus rapide qu’escompté. Trois jours après la mise à terre des premiers éléments de l’Armée, l’investissement de Toulon par les 1ère D.F.L[4]. et 3ème D.I.A. commence par l’est. Lorsque la 9ème D.IC. rejoint l’armée la 3ème D.I.A. est lancée vers le nord de la ville depuis les hauteurs. Simultanément de Lattre prescrit à Monsabert (3ème DIA) d’assurer sa couverture face à l’ouest et au nord en direction de Marseille et du Rhône. Et c’est alors que, selon l’expression du général FOCH survient « l’événement »: la 3ème D.I.A. et un Combat-Command de la 1ère D.B. atteignant Aubagne, isolent Toulon de Marseille et interdisent tout appui réciproque entre ces deux grands ports. Il peut alors être envisagé de s’emparer des deux places simultanément et non pas successivement. C’est ce qui est décidé dès le 20, alors que Toulon n’est pas encore tombé. La manœuvre est réalisée le 28 Août, soit neuf jours après le débarquement des premiers éléments: Magnan (9ème DIC) et Brosset (1ère DFL) ont pris Toulon alors que Monsabert a obtenu la reddition de Marseille. L’exploitation vers un franchissement du Rhône dans la région d’Avignon est immédiate.



Le commandement de l’Armée est ensuite réorganisé en deux corps d’armée confiés aux généraux Béthouart et de Monsabert. La poursuite de la XIXème armée allemande s’engage vers le nord, sur les deux rives du Rhône. Lyon, puis Dijon sont libérées avant que la liaison ne soit effectuée, au sud de Chaumont, avec les unités ayant débarqué en Normandie. Mais les flux de ravitaillement s’étendent démesurément depuis les ports de la côte méditerranéenne et l’armée est soumise à de graves contraintes logistiques. L’offensive s’essouffle et s’arrête face à la trouée de Belfort où de Lattre réaligne ses unités à hauteur du Doubs, entre la frontière suisse et les contreforts vosgiens. L’armée américaine de Patch (7ème) s’aligne plus au Nord, au pied du versant ouest des Vosges. L’armée « B » devient alors autonome vis à vis de la 7ème armée U.S. Elle devient officiellement la 1ère armée française le 15 septembre, subordonnée - au même titre que l’armée Patch - au 6ème Groupe d’Armées du Général Devers.



Dans ses Mémoires, le général de Lattre indique que l’amalgame a été sa plus belle victoire. L’interview qu’il accorde à un journal lyonnais[5], début septembre, indique bien ses conceptions en la matière : intégrer les F.F.I au sein de l’armée régulière en surmontant toutes les réserves émises de part et d’autre[6]. De fait, cet amalgame des F.F.I. constitue une nécessité pour préserver la capacité opérationnelle de l’Armée : dès octobre, les Sénégalais qui formaient le gros de l’Infanterie de la 9ème D.I.C. sont inaptes à être engagés dans les conditions climatiques hivernales de la Haute-Alsace. La Division est « blanchie ». De même, le rapport du général Molle[7] pointe du doigt l’usure des divisions nord-africaines au terme d’une année complète de campagne pour certaines.[8] Ces nécessités n’ont pas échappé au chef du Gouvernement Provisoire comme le souligne la lettre qu’il adresse à de Lattre dès le 7 octobre[9]. Pour de Gaulle, il s’agit de disposer de différents groupements de forces pour plusieurs théâtres - y compris l’Extrême-Orient - sans pour autant obérer la puissance de la 1ère Armée.

De Lattre agit avec tact. Initialement il intégrera un bataillon FFI à un régiment d’active, puis un régiment à chaque division[10]. Enfin au printemps 1945, avant l’entrée en Allemagne, sous le commandement du général Salan, une division F.F.I. complète sera mise sur pied : la 14ème D.I.[11] Ceci n’est pas allé sans de sérieux problèmes d’organisation. Un décret, promulgué le 23 septembre 1944 impose aux volontaires de souscrire un engagement pour la durée de la guerre. L’encadrement des maquis F.F.I., est souvent ni en quantité ni en qualité du même niveau que l’encadrement des formations régulières, l’Etat-Major de la 1ère Armée au sein duquel a été créé un « bureau des affaires F.F.I. », fait largement appel aux ressources de l’O.R.A.[12] Incorporés, ces volontaires devaient en outre être équipés et armés, ce qui donna lieu à d’âpres négociations. Finalement, le commandement allié accepte une dotation supplémentaire pour 52 000 hommes. Une note de service de décembre 1944[13] illustre de façon concrète toutes les difficultés matérielles auxquelles se heurte l’amalgame des F.F.I. au sein de l’armée régulière[14]. Enfin un sérieux problème d’instruction n’est réellement résolu que par une reprise systématique de l’instruction au sein des unités pendant la relative accalmie des opérations de février-mars 1945, entre la réduction de la poche de Colmar et le franchissement du Rhin.



En septembre 1944, la résistance allemande se raidit à hauteur du seuil de Bourgogne (la trouée de Belfort) et dans les Vosges, ultimes verrous avant l’Alsace et le Rhin. L’idée de manœuvre du commandement allié en ce qui concerne le 6ème G.A.U.S., vise à pénétrer en Alsace par les deux ailes : au sud, la 1ère Armée doit agir sur Belfort et Mulhouse tandis qu’au nord, la 7ème Armée de Patch s’efforcerait de rompre le dispositif allemand à hauteur de Saverne et de la vallée de la Bruche.

De Lattre ne veut pas courir le risque d’un échec en attaquant frontalement le camp retranché de Belfort, centre de gravité de la défense allemande : « Il va s’agir d’ouvrir la voie vers la Haute-Alsace en masquant le camp retranché de Belfort et en le manœuvrant par les deux ailes »[15]. Le 1er Corps d’Armée devra marquer son effort entre le Doubs et la frontière suisse après l’action du 2ème C.A., chargé de l’effort initial, qui agira par un large débordement par les hauts - les Vosges - pour prendre pied sur le plateau de Rougemont et la région de Cernay afin de déverrouiller les accès à Mulhouse et Colmar. Cette manœuvre est contrariée par plusieurs facteurs. En premier lieu, elle se limite à la seule action du 2ème C.A., le 1er se trouvant confronté à de graves contraintes logistiques. De plus de Lattre se voit contraint d’étirer en permanence son dispositif vers le nord pour assurer la jonction avec les américains, ce qui nuit à une économie des forces nécessaire à une attaque à travers le massif vosgien. L’effort vers Gérardmer n’est pas concluant.[16] « Bien sûr, le commandement américain ne demanderait pas mieux que de nous voir forcer le seuil de Belfort et déboucher en Haute-Alsace. Mais en même temps, par un réflexe très humain, il regroupe progressivement ses forces sur sa direction principale, et puisque nous lui sommes subordonnés, il n’hésite pas à mettre à notre charge la mission ingrate et de plus en plus extensive de couvrir son flanc droit. »[17] Outre le terrain qui constitue une entrave à la manœuvre offensive, les assaillants se trouvent confrontés à des conditions climatiques particulièrement éprouvantes. L’automne est précoce, froid et très pluvieux[18]. Enfin la logistique, qui a agi comme un frein à la fin de la poursuite depuis la Méditerranée, n’est toujours pas un problème résolu, en dépit des prouesses réalisées par le Colonel Allard, chef du 4ème Bureau. Il ne le sera effectivement, que lorsque la Base d’Opérations de l’Armée pourra s’implanter en Bourgogne et lorsqu’un minimum de liaisons ferroviaires du réseau français seront rétablies.



Néanmoins, cette offensive tronquée par les Vosges a agi comme un aimant sur le général Wiese, commandant la XIXème armée allemande. Il a fait affluer dans le secteur vosgien l’essentiel de ses réserves, affaiblissant ainsi son dispositif dans la trouée de Belfort, ce qui crée un rapport de forces favorable à une attaque française. L’offensive n’ayant pu déboucher par les Vosges, le général de Lattre décide alors d’attaquer par la trouée de Belfort. Ce mouvement se place dans le cadre de la reprise générale de l’offensive du 6ème G.A.U.S. : l’armée Patch par le nord des Vosges, la division Leclerc vers Strasbourg. Le début de l’offensive est fixé au 14 novembre. Il s’agit, dans un premier temps, de s’emparer de l’ensemble Sochaux-Montbéliard-Héricourt, puis, masquant Belfort, de s’engager vers le Rhin. Quarante huit heures après le début de l’attaque, le dispositif allemand est rompu dans le secteur de la zone industrielle Montbéliard-Sochaux. En effet le commandement allemand n’a pas décelé les véritables objectifs de cette offensive et n’a pas mobilisé ses réserves des Vosges. Immédiatement, la 1ère D.B., agissant le long de la frontière suisse progresse vers le Rhin par Delle tandis que la 2ème D.I.M. commence l’investissement de Belfort. En tête de toutes les grandes unités alliées, la 1ère D.B. atteint le Rhin à hauteur de Kembs le 19 soir. Mulhouse tombe à son tour le 21. La 5ème D.B. exploite cette rupture vers le nord, vers Cernay par Dannemarie et Altkirch. Simultanément, le 2ème C.A. relance son action dans les Vosges. La 3ème D.I.A., renforcée des Tabors, s’empare de Giromagny et achève l’investissement de Belfort (qui tombera le 25). Puis la conquête des cols de Bussang et d’Oderen ouvre la porte de la moyenne Alsace. Cependant les communications de l’aile marchante de Béthouart demeurent précaires et restent tributaires d’un seul axe, le long de la frontière suisse et toujours sous le feu de l’artillerie allemande. Aussi, avant de découpler ses moyens vers le nord pour effectuer sa liaison avec Patch dans la plaine d’Alsace, de Lattre décide de consolider sa position en Haute-Alsace; ce sera la manœuvre de Burnhaupt : l’encerclement des défenseurs allemands par un double rabattement concentrique des 1er et 2ème C.A. Mais à ce moment l’armée Patch est orientée par l’échelon supérieur vers le nord, vers Wissembourg et Lauterbourg. « Dès lors, note amèrement de Lattre, l’espoir d’une vaste manœuvre coordonnée des deux armées du 6ème Groupe - l’une remontant du sud, l’autre descendant du nord - doit être tenu pour provisoirement exclu. »[19]. Au nord, la brillante chevauchée de la 2ème D.B. a libéré Strasbourg et les mêmes résultats sont obtenus au sud vers Mulhouse et la Haute Alsace. Pourtant es Allemands disposent toujours d’une tête de pont en Alsace centrée sur Colmar et Neuf- Brisach : la « poche de Colmar ». Cette situation aurait pu, selon l’avis de certains grands subordonnés de de Lattre être évité[20].



En décembre, l’Armée, renforcée de la 2ème D.B. et de 2 D.I. U.S., progresse peu dans la liquidation de la poche. Les Allemands s’y défendent avec acharnement et y déploient des renforts, tandis que les unités françaises commencent à subir l’usure de plusieurs mois de campagnes ininterrompues. A la même époque, le centre d’intérêt du commandement américain ne se situe plus en Alsace, mais en Allemagne même où ses armées s’apprêtent à pénétrer. C’est alors que, le 16 décembre les Allemands déclenchent l’offensive des Ardennes, puis peu de temps après une seconde offensive en Basse-Alsace. Pour s’opposer à ces actions allemandes, le commandement américain envisage, puis prescrit le 31 décembre un retrait du front de la 7ème Armée sur les crêtes des Vosges, c’est à dire l’abandon de l’Alsace du Nord, dont Strasbourg. Informé, de Gaulle, président du Gouvernement provisoire s’y oppose violemment au risque d’une grave crise franco-américaine. Ulcéré, il envoie de manière péremptoire des instructions très fermes au commandant de la 1ère Armée. Celui-ci, tout aussi attaché à la conservation de Strasbourg par les troupes françaises, agit en subordonné du groupe d’armées. « Placé dans le cadre d’une coalition, je me dois d’en respecter les règles »[21]. En outre, il sait que tout le soutien logistique de son armée dépend du commandement américain. Cette crise donnera lieu à un échange de correspondances acerbes entre de Gaulle, son commandant d’armée et le haut commandement américain. Finalement, un accord intervient entre Juin, chef d’état-major général, et SHAEF. La 7ème Armée effectue le mouvement de repli prescrit et la défense de Strasbourg est confiée à la 1ère Armée qui en charge la 3ème D.I.A. du général Guillaume, elle-même relevée dans le secteur qu’elle tenait dans les Vosges par des formations FFI, à savoir la 10ème D.I. de Billotte et la brigade de Malraux.[22]



La première quinzaine du mois de janvier, les Allemands conservent l’initiative. La 3ème D.I.A. contient difficilement leurs attaques au nord de Strasbourg, à Kilstett, où ils attaquent le 7 janvier soutenus par des panzers. Le 13, ce sont les 1ère D.F.L. et 2ème D.B. qui subissent le choc allemand à hauteur d’Erstein et au nord de Sélestat. L’emploi que le 2ème C.A. fera de ses unités blindées donnera lieu à une scène très vive entre Leclerc et de Lattre. « Mais il faut en finir, déclare de Lattre. Le seul moyen de sauver Strasbourg, également menacée par le nord et de libérer Colmar, est de liquider au plus tôt la poche allemande en Alsace en rejetant l’ennemi au delà du Rhin ».[23]



L’I.P.S. n°7 expose l’idée de manœuvre retenue : il s’agit de mener une attaque concentrique, ayant le Rhin de Brisach comme objectif avec le 2ème C.A. De Monsabert descendra des Vosges au nord de Colmar, tandis que le 1er C.A attaquera vers le nord depuis ses positions actuelles, entre Thann et Mulhouse. L’attaque est fixée au 20 janvier. Dès le débouché la résistance allemande est vigoureuse et l’action très difficile. Selon le général de Lattre :[24] « La neige, le verglas, un vent glacial, viennent décupler les difficultés du terrain, rempli de mines invisibles, coupé de fossés, hérissé d’armes automatiques et de canons antichar. Je ne pense pas que l’hiver russe soit habituellement plus hostile... Au plus aigu de la crise de Strasbourg, au lendemain du jour où les Allemands s’étaient avancés jusqu’à Kraft, il pouvait sembler en effet paradoxal de donner à une troupe, condamnée à une défensive difficile, la consigne d’être prête à déclencher au moindre signe, l’offensive générale. Et pourtant, cette consigne répondait à une évidente logique.» Après une semaine d’offensive, Monsabert est bloqué au nord et Béthouart a péniblement atteint au sud le canal de Colmar. L’offensive piétine et les pertes s’accumulent. Le général Devers place alors le 21ème C.A.U.S. sous le contrôle opérationnel de la 1ère Armée afin de relancer l’offensive depuis le nord de Colmar. Le 2 février la ville tombe, intacte, entre les mains de la 5ème D.B. Le 21ème C.A.U.S. fait sa jonction avec le 1er C.A. à Rouffach. Le 9, le dégel étant arrivé, l’Armée borde tout le cours du Rhin ; il ne reste plus un Allemand sur la rive gauche du fleuve. Néanmoins, les pertes sont lourdes, les unités ont besoin de repos, de se réorganiser et de reprendre l’instruction. Ce sera « la garde au Rhin » jusqu’au mois de mars, où il sera alors envisageable de franchir le fleuve pour s’élancer en Allemagne, dans la dernière campagne, la campagne d’Allemagne. Cette « garde au Rhin » a donné lieu à l’I.P.S. n°9.



A partir du mois de mars, tandis que les Américains commencent à s’enfoncer à l’est du fleuve, grâce notamment à la saisie intacte du pont de Remagen, entre Bonn et Cologne le 7 mars. De Lattre a un souci constant : ne pas se laisser enfermer sur le front passif du Rhin français en flanc-garde sud des opérations alliées se développant en Allemagne. En d’autres termes, il s’agit de saisir toute occasion favorable (et par nature fugace) donnant accès à un « créneau » sur le Rhin allemand. Il pressent cette occasion lorsque Devers lui demande de couvrir les unités américaines jusqu’à la Lauter, en vue d’une attaque sur Wissembourg : « Arriver à Lauterbourg, c’est arriver à proximité du créneau rhénan dont j’ai un absolu besoin comme plate-forme de toutes nos opérations suivantes. »[25]. Mais encore faut-il déborder largement la zone d’action impartie. C’est ce qu’il explique simplement à Guillaume, sûr d’être compris du commandant de la 3ème D.I.A. : « Théoriquement, ton front se termine sur la Lauter en sifflet, débrouille toi pour qu’il se termine en tromblon ! »[26]. Le 18 mars, c’est chose faite. Le général de Lattre obtient alors que, sous contrôle opérationnel[27] américain un groupement comprenant les 3ème D.I.A. et 5ème D.B. poursuive au nord pour forcer la ligne « Siegfried »; c’est le fameux tromblon ! Le 19, le premier village allemand, Scheibenhardt, est pris par l’Armée. Le 25 mars, ayant établi un P.C. avancé en Allemagne à Kandel, de Lattre borde le Rhin sur 25 kilomètres au nord de la frontière, créneau qui est avancé jusqu’à Spire deux jours plus tard. Il est alors question du franchissement du fleuve et de la campagne en Allemagne. Le 28 mars, une directive du groupe d’armées donne comme direction d’effort à l’Armée : Karlsruhe - Pforzheim - Stuttgart[28] . C’est plus qu’il n’en faut au commandant de la 1ère Armée : bien qu’aucun délai ni aucune date ne figure dans ce qui n’est qu’une directive d’orientation du Groupe d’Armées, de Lattre estime qu‘« il faut précipiter le mouvement ». L’Armée doit franchir le Rhin dans les 24 heures.

Le 30 mars, de Lattre donne l’ordre de franchissement du fleuve pour la nuit suivante alors qu’aucune mesure préalable n’avait été prise, l’I.P.S. afférente n’ayant été émise que la veille. Les grandes unités concernées ne disposent ni de planification ni d’ordres préparés. En rassemblant ce qui existe comme moyens de franchissement, le 15-1[29] à de la 2ème D.I.M. et le 3ème R.T.A. à la 3ème D.I.A. peuvent opérer le franchissement d’assaut du fleuve, respectivement à Germersheim[30] et à Spire. Le soir, ce sont deux solides têtes de pont françaises qui sont constituées sur la rive droite du Rhin. Les éléments lourds (artillerie et blindés) franchissent sur un pont d’armée américain ouvert à Manheim.

Grâce à ce franchissement où « l’entreprise est si audacieuse, que l’audace même nous sert »[31], de Lattre sait qu’à partir du 1er avril, l’armée française aura son rôle à jouer dans l’invasion de l’Allemagne.



La mission que reçoit la 1ère Armée consiste à s’emparer du massif de la Forêt-Noire, tout en nettoyant la rive droite du Rhin, en plaine de Bade. Il s’agit en fait de flanc-garder le 6ème Groupe d’Armées à hauteur du Rhin. De Lattre va agir de telle sorte que sa manœuvre se développe de manière beaucoup plus large, jusqu’aux Alpes, en Bavière et en Autriche.

Seul, le 2ème C.A. agit initialement sur la rive droite du Rhin, le 1er C.A. ne devant y intervenir que lorsque le passage de Kehl sera ouvert. Le 8, Pforzheim, tombe entre les mains des français. A partir de ce point, de Lattre fixe Freudenstadt comme prochain objectif, car c’est le nœud de communications majeur du massif. En s’en emparant, il vise à « couper en deux la XIXème Armée allemande et tronçonner son dispositif, au lieu de courir le risque de l’être soi-même. »[32] Rastadt puis Baden-Baden tombent, avant Kehl, le 14 avril, ce qui permet l’engagement du 1er Corps dès le 15 avec également Freudenstadt comme objectif. Ce nœud routier vers lequel convergent tous les axes tombe le 17 avril : « La première phase de ma campagne d’Allemagne, la phase de dislocation de la défense adverse, est arrivée à son terme, écrit de Lattre. Les défenseurs de Stuttgart sont coupés du corps d’armée SS situé au sud de la Forêt-Noire. Nous avons réuni toutes les conditions pour entreprendre les deux manœuvres simultanées qui encercleront et anéantiront les forces tronçonnées de la Wehrmacht. »[33] Contre les orientations du Groupe d’Armées, de Lattre monte ses deux manœuvres : vers Stuttgart, d’une part puis le Jura Souabe, avec le 2ème C.A., et par le Haut Danube, vers Fribourg et Bâle, avec pour objectif final Constance, avec le 1er C.A. Stuttgart, capitale du Wurtemberg, tombe le 21 avril, tandis que les unités du 1er C.A. atteignent le Haut-Danube, entre Donaueschingen et Siegmaringen. Parallèlement, Constance est également pris : les restes de la XIXème Armée sont acculés à la frontière suisse. « Le désastre allemand est total. L’action combinée du 1er et du 2ème C.A., a amené à la fois la conquête de tout le Jura souabe et la capture de ceux qui y avaient cherché un refuge. »[34]

Cette brillante campagne d’Allemagne a encore une fois donné lieu à une crise de commandement franco-américaine au sujet de Stuttgart : l’attaque de Stuttgart défendue par 4 divisions allemandes a eu lieu les 20 et 21 avril. Les 2ème D.I.M. et 5ème D.B. ont investi la ville depuis le nord-est, la prenant ainsi à revers, tandis que l’attaque directe contre la ville est menée par la 3ème D.I.A. Moins de vingt quatre heures plus tard, alors que Guillaume occupe la ville, de Lattre apprend qu’il faut le faire relever par une division américaine, ordre confirmé le 24, par le général Devers. Echaudé par l’« affaire de Strasbourg », de Lattre en informe d’emblée le chef du Gouvernement provisoire : il s’agit bien là d’une affaire éminemment politique puisque sont en cause les futures conditions de l’occupation de l’Allemagne. De Gaulle réagit sur le champ en intimant l’ordre au commandant de la 1ère Armée de maintenir une garnison française dans la capitale du Wurtemberg. SHAEF réagit à ce qu’il considère comme une intrusion dans ses prérogatives en prescrivant au général Devers d’occuper la ville et d’y installer un gouvernement militaire américain. Une nouvelle fois, c’est la crise au sujet d’une incompatibilité entre la souveraineté nationale française, représentée par de Gaulle, et les impératifs d’une coalition interalliée, représentés par l’état-major d’Eisenhower. De Gaulle tient bon et finalement, le 28, la crise se dénoue, Eisenhower écrivant au Chef du Gouvernement provisoire français « qu’il s’accommode, bien à regret, du maintien des troupes françaises à Stuttgart.[35] ».

Le mois de mai verra la 1ère Armée engagée en Autriche, dans le Tyrol et la vallée de l’Inn, tandis que se poursuivent la conquête de la totalité du Wurtemberg et du sud de la Bavière. Finalement, le 8 mai 1945, au nom du gouvernement de la France, le général de Lattre de Tassigny signe l’acte de capitulation de la Wehrmacht à Berlin.







Dans ses Mémoires de Guerre, le général de Gaulle a tracé un portrait saisissant du commandant de la 1ère Armée et des relations qui existaient alors entre eux[36] : « piaffant d’impatience et qui rongeait son frein au spectacle de Juin s’illustrant en Italie. ». Il le décrit ainsi : « De Lattre, passionné, mobile, portant ses tirs au loin et de toutes parts; s’imposant aux intelligences par la fougue de son esprit et s’attachant les sentiments à force de prodiguer son âme, marchant vers le but par bonds soudains et inattendus, quoi que souvent bien calculés. » Plus loin, « De Lattre, en chaque conjoncture, recherchait avant tout l’occasion. En attendant de la trouver, il subissait l’épreuve des tâtonnements, dévoré d’une impatience qui, au dehors, provoquait maintes secousses. Ayant discerné tout à coup, où, quand, de quelle façon, l’évènement pouvait surgir, il déployait alors, pour le créer et l’exploiter, toutes les ressources d’un riche talent et d’une énergie extrême, exigeant l’effort sans limite de ceux qu’il y engageait, mais sachant faire sonner pour eux les fanfares de la réussite. »

[1] Reproduite in extenso dans l’Histoire de la 1ère Armée du général de Lattre, Plon 1949.

[2] Commandé par le général Truscott.

[3] Le Combat command 1 commandé par le général Sudre.

[4] En dépit de sa nouvelle dénomination officielle de « D.M.I. », la division continuera durant toute la campagne à être appelée « D.F.L. ».

[5] Reproduit in extenso dans Reconquérir, Plon.

[6] Général de LATTRE : Histoire de la 1ère Armée Plon. « De part et d’autre, les réserves étaient à vaincre; l’amalgame se présente comme une croisade qui exigeait imagination, persuasion et autorité ».

[7] Reproduit in extenso dans l’Histoire de la 1ère Armée du général de Lattre, Plon 1949

[8] Au terme de la campagne d’Italie, certains régiments de tirailleurs avaient dû être entièrement reconstitués, d’autres purement et simplement dissous (cas du 2ème R.T.M. à la 4ème D.M.M., remplacé après l’Italie par le 1er R.T.A.)

[9] Reproduite in extenso dans l’Histoire de la 1ère Armée du général de Lattre, Plon 1949

[10] Opération qui permettra de rapatrier en Afrique du Nord, au terme de la campagne d’hiver, un régiment de tirailleurs par division.

[11] De LATTRE op cit. « Nous étions en Alsace, à Mulhouse et à Colmar, notre victoire nous donnait le droit de ressusciter la division de Colmar et de Mulhouse, la 14ème D.I., ma division de 1940, celle de l’héroïque résistance de Rethel. »

[12] O.R.A. : Organisation de Résistance de l’Armée, organisation de Résistance mise sur pied, essentiellement, autour des anciens régiments de l’armée d’armistice, dissous en novembre 1942. L’encadrement organique de ces unités était majoritaire. Ce sont ces unités ainsi reconstituées qui se sont battues dans le Vercors en juillet 1944.

[13] Reproduite in extenso dans Reconquérir Plon.

[14] La lecture de cette note fait apparaître la distance qu’il y a entre les intentions exprimées trois mois plus tôt lors de l’interview de Lyon et les dures exigences de la réalité : il faut passer par les fourches caudines des Américains en matière d’organisation, notamment un strict alignement sur leurs tableaux d’effectifs et de dotations en faisant fi des spécificités des groupements F.F.I.

[15] De LATTRE. Reconquérir, Plon, page 85.

[16] En fait, Gérardmer ne sera délivré que le 21 novembre.

[17] De LATTRE op cit, page 86.

[18] BETHOUART, Cinq ans d’espérance, Plon. P. 285. Le commandant du 1er C.A. y rapporte une conversation qu’il avait eue avec de Lattre : « Si vous persistez à vouloir passer par les Vosges, c’est à dire vous étirer sur plus de 60 km, vous n’en déboucherez jamais! »

[19] De LATTRE op cit page 97.

[20] Cette « impossibilité de coordonner les actions de la 2ème D.B. au nord avec celle des 1ère et 5ème D.B. depuis le sud est démentie à la fois par le général de LANGLADE - alors commandant le G.T. « L » dans « En suivant Leclerc » Laffont 1964 et le général de VERNEJOUL - alors commandant la 5ème D.B., dans « Autopsie d’une victoire morte », SAEP 1970. Ces deux généraux estiment que cette manœuvre eût été possible, si la 1ère Armée, et en premier lieu son chef, s’étaient extraits du schéma d’emploi des grandes unités blindées, par Combat-Command, en soutien des grandes unités d’infanterie, et non de manière autonome.

Au sujet de ce différent, voir également P. PELISSIER, de Lattre, Perrin, 1998, pages 358 et suivantes.

Il est de fait que contrairement à Leclerc, aucun des commandants de D.B. de la 1ère armée n’a jamais pu disposer sous son commandement direct de l’ensemble de ses moyens blindés !

[21] De LATTRE op cit page 143.

[22] Cette crise, même résolue, laissera des traces certaines dans l’esprit de de Gaulle. Nul doute que son souvenir ait pesé lorsque, vingt et un ans plus tard, revenu au pouvoir, il décide de soustraire les forces françaises au commandement intégré de l’Otan.

[23] De LATTRE op cit, page 154.

[24] De LATTRE op cit, page 155.

[25] De LATTRE, op cit, page 199.

[26] Général GUILLAUME, Homme de guerre, France Empire, page 170.

[27] Operational control : Contrôle opérationnel, position d’une unité placée sous le commandement d’une autre pour une mission précise dans un cadre espace-temps préétabli, sans que les termes de sa mission ne puissent être changés ni l’unité dissociée, son soutien logistique demeurant de la responsabilité de son rattachement organique.

[28] Sans que cette ville ne soit désignée expressément comme objectif d’armée à atteindre...

[29] 151ème régiment d’infanterie, reconstitué par les contingents FTP du colonel Fabien et subordonné à la 2ème D.I.M.

[30] Invariant du terrain : Gemersheim était déjà un site de franchissement au profit de la Grande Armée lors de la campagne d’Allemagne de 1805, avant Ulm et Austerlitz.

[31] De LATTRE op cit, page 200.

[32] De LATTRE,op cit, page 216.

[33] De LATTRE, op cit, page 217.

[34] De LATTRE,op cit page 218.

[35] De Gaulle. Mémoires de guerre. Tome 3. Le Salut. Plon.

[36] Général de GAULLE, Mémoires de Guerre, Plon, tome 2, pages 49, 265 et 266; tome 3, page 34.

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