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Histoire et Stratégies

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La chine et la puissance

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Par Valérie Niquet

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La question de la puissance chinoise, de sa nature et de ses ambitions, semble hanter la Chine comme ses partenaires depuis la fin de la guerre froide. Progressivement doté de moyens nouveaux, le régime chinois tente en effet de mettre en œuvre une vision très classique de la puissance, peu en phase avec les évolutions du monde et potentiellement déstabilisatrice. Mais dans le même temps, dans une recherche délicate d’équilibre, Pékin a également conscience du caractère potentiellement contreproductif de cette image de « puissance émergente », susceptible de provoquer chez ses partenaires une réaction d’opposition. Si donc la volonté de puissance de la Chine, au service d’intérêts très étroits est incontestable, un débat s’est développé autour, non pas de la légitimité de la notion de puissance qui n’est en rien contestée par les autorités chinoises, mais de son expression sur la scène internationale, et particulièrement régionale. Ce débat s’est notamment fixé sur les deux notions de « puissance émergente » ou de « puissance en développement », l’objectif étant de retenir le terme – qui demeure l’expression d’une ligne politique entérinée au sommet de l’Etat et du Parti - le moins susceptible de provoquer des réactions d’inquiétude et de rejet de la part des voisins de Pékin. Si la Chine se veut puissance, elle veut être perçue, pour des raisons de stabilisation stratégique dans sa zone, comme une puissance bénigne pour ses voisins les plus faibles.

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En revanche, face à des puissances plus affirmées ou concurrentes, Etats-Unis bien entendu mais également Japon, Inde ou Russie, le cadre d’analyse demeure celui de la rivalité et de l’affirmation de la puissance chinoise. A ce titre, l’effondrement de l’URSS, ex superpuissance mondiale qui avait été érigée par Pékin au rang de « menace principale » depuis la fin des années 1960, a pu apparaître comme une validation des tenants de la rivalité des puissances et de la fin des Empires qui semblent l’emporter dans le débat sur la notion de puissance en Chine. Loin d’apparaître comme une opportunité pour la mise en place d’un nouveau système mondial fondé sur la fin des rivalités et l’émergence de nouveaux critères de puissances, pour Pékin, la fin de la guerre froide est au contraire apparue comme une opportunité, favorable à l’affirmation de la puissance chinoise. Une nouvelle période des « Royaumes combattants » au cours de laquelle, la redistribution des cartes pourrait déboucher sur l’émergence de nouveaux hégémons, au premier rang desquels la Chine elle-même.[1]

Mais cette ouverture est également source d’inquiétudes nouvelles. En effet, selon les stratèges chinois classiques de l’époque des Royaumes combattants, l’Etat qui ne cherche pas à s’imposer en éliminant les autres se voit, dans un processus quasi biologique, condamné à disparaître. Dans le fonds philosophique des stratèges chinois, le choix n’existe donc qu’entre l’emporter en affirmant sa puissance ou périr.

Autre élément de complexité et d’ambiguïté pour l’analyste, la puissance ou l’image de puissance de la nation chinoise se confond avec celle du Parti politique au pouvoir et constitue d’ailleurs l’un des premiers facteurs de légitimation du système politique. Dans ce contexte, ce qui pourrait apparaître comme un choix irrationnel, facteur d’affaiblissement de la nation chinoise, peut au contraire être perçu à Pékin comme un facteur de puissance au service des intérêts du Parti au pouvoir. C’est dans ce cadre idéologique que se place le recours au nationalisme, l’expression d’un discours de puissance classique et souvent agressif, le refus d’accepter le statu quo et la volonté au contraire de « revanche » censée redonner à la Chine sa place « naturelle » de puissance centrale en Asie. C’est vers le passé que se tourne le régime chinois pour construire sa légitimité et non vers un avenir source d’incertitudes.

Pour les dirigeants chinois, « la préservation de la souveraineté nationale et la lutte contre toutes les pressions extérieures » demeure donc la priorité - avec la poursuite du développement économique - de la politique extérieure de puissance de la République populaire de Chine.

En effet le régime justifie son maintien au pouvoir et l’absence d’évolution politique par l’image de force et de garant de l’honneur de la Chine qu’il projette. Ce faisant, les autorités chinoises se situent dans un cadre d’analyse qui appartient à un autre « espace-temps » idéologique, qui s’apparente à celui dans lequel pouvaient s’inscrire les relations franco-allemandes et plus généralement européennes entre la guerre de 1870 et la guerre de 1914. C’est ce décalage qui explique pourquoi, pour les autorités chinoises aujourd’hui, les critères et les manifestations de la puissance demeurent en réalité ceux des rapports de force en vigueur à la fin du XIXème siècle en Europe.

 Pour Pékin donc, les critères de puissances demeurent essentiellement ceux de la puissance militaire, de la capacité d’un Etat à exercer sa volonté ou son influence dans le sens de ses  intérêts exclusifs tels que définis par le  régime en place. Mais si ces critères de puissances constituent des objectifs à atteindre, ils sont aujourd’hui tempérés par la prudence et le pragmatisme de la direction chinoise et la conscience des faiblesses persistantes de la RPC, notamment face à l’hyperpuissance américaine. Pékin est en effet soucieux d’éviter une crise nuisible à la poursuite du développement économique, seul fondement d’une réelle montée en puissance de la RPC à plus long terme. Pour la Chine aujourd’hui, l’affirmation de la puissance ne peut donc passer que par le renforcement maîtrisé de sa capacité de nuisance.

 

Les critères de la puissance chinoise

 

Plusieurs critères de puissance peuvent en effet être appliqués à la République populaire de Chine, puissance démographique, puissance économique, puissance militaire, mais également puissance technologique, puissance culturelle ou puissance idéologique. Nous verrons que, de tous ces critères, seuls ceux de la puissance économique et de la puissance militaire – dans une certaine mesure -  sont en réalité véritablement significatifs.

 

·         L’argument de la puissance démographique 

Si officiellement, pour les autorités chinoises, la non maîtrise de la population se trouve à la source d’une part importante des problèmes sociaux que connaît la Chine aujourd’hui, et constitue un facteur de faiblesse qui pèse sur l’avenir du développement du pays, l’argument de la masse démographique fait toutefois aussi partie du discours de puissance de Pékin, même s’il n’est pas ouvertement exprimé comme tel.

L’argument veut en effet que, par principe, il soit impossible d’ignorer une « puissance » de 1300 000 000 d’habitants. Au niveau économique, l’argument démographique, quelle que soit sa pertinence réelle, nourrit les discours promettant l’accès au moins potentiel au marché chinois et autorise toutes les concessions.  Par ailleurs, les risques posés en matière de mouvements de population, de réfugiés ou d’immigrants illégaux et liés à la masse démographique chinoise doivent également être pris en compte par les partenaires de Pékin, et le sont d’ailleurs déjà par des pays voisins comme le Japon ou plus encore la Russie.[2]

Au-delà, et lié au poids démographique, on trouve également la question des diasporas chinoises, possible instrument au service des intérêts de la RPC, que se soit au niveau politique ou, particulièrement en Asie du Sud-Est où traditionnellement la communauté chinoise domine le secteur des échanges, au niveau économique. Certains pays d’Asie du Sud-Est parmi les plus fragiles s’inquiètent aujourd’hui des synergies qui semblent se mettre en place entre les communautés chinoises d’outre-mer traditionnelles et les nouvelles prises d’intérêts en provenance de la Chine continentale. [3]

 

·         L’argument de la puissance économique

La puissance économique accumulée par la Chine depuis le début de la politique de réformes et d’ouverture en 1979 constitue un critère de puissance important, celui que le régime chinois met en avant en raison de son caractère « pacifique », et le premier sans doute aux yeux des partenaires de Pékin. Si la Chine doit être « accommodée », c’est en effet parce qu’elle représente à la fois une opportunité en matière économique, mais également parce que cette montée en puissance brutale et mal intégrée, pourrait avoir des répercussions dommageables sur le système économique international et la stabilité interne des partenaires de Pékin.

En Occident, le discours sur le coût social des délocalisations se réfère en partie à cette puissance économique chinoise.  Dans le domaine de l’énergie et des matières premières, la boulimie induite par la croissance chinoise fait également peur même si cette peur est en partie irrationnelle.  Le poids de la Chine dans le domaine les produits les moins sophistiqués et les produits textiles pèse directement sur l’avenir et peut-être la survie des pays les moins développés, faisant ainsi naître une nouvelle série de craintes concernant des menaces indirectes comme la faillite des pays en développement du pourtour méditerranéens ou de l’Asie du Sud, et la montée en puissance des phénomènes migratoires en direction de l’Europe occidentale.

Mais cette puissance économique de la Chine demeure fragile, et continue de reposer pour l’essentiel sur les investissements directs et les exportations générées par les entreprises étrangères délocalisées en Chine, et donc sur les perceptions externes. Contrairement aux espoirs de la direction chinoise, la part du marché interne dans la croissance chinoise demeure modérée.  Même si la capacité de la Chine à jouer de la concurrence entre ses différents partenaires, et la confiance persistante dans les promesses du marché chinois, lui ont permis d’échapper aux effets négatifs de cette dépendance et de limiter les conséquences de sa nécessaire adaptation à la globalisation économique sur son système interne. Mais l’un des objectifs des autorités chinoises demeure de limiter, dans toute la mesure du possible, les conséquences politiques internes de cette dépendance vis-à-vis de l’extérieur, invalidant ainsi les théories de l’évolution pacifique de régime.

 

·         La puissance militaire de la Chine

Le renforcement de la puissance militaire de la Chine, critère le plus immédiatement perceptible de la puissance,  apparaît donc aux yeux d’un pouvoir chinois resté très classique dans son analyse des rapports de force comme une priorité, et, si les capacités militaires conventionnelles de la Chine, et ses capacités de projection à l’extérieur, demeurent très modestes[4] en dépit d’un effort suivi de renforcement depuis plus de quinze ans, Pékin dispose d’attributs qui lui permettent  de démultiplier la force des atouts dont elle dispose en augmentant considérablement sa capacité de nuisance.

Membre officiel du club des puissances nucléaires depuis 1964, et seule en Asie, la République populaire de Chine poursuit avec constance, en dépit de l’apaisement objectif de la situation stratégique dans son environnement proche depuis la fin de la guerre froide, le développement de ses capacités nucléaires et balistiques.[5] Couplé au développement de ces capacités - qui interdisent de négliger la puissance chinoise - Pékin continue de brandir l’éventualité du recours à la force pour résoudre les conflits de souveraineté qui l’opposent à nombre de ses voisins. De ce fait, la Chine pose un risque de déstabilisation régionale grave qui renforce d’ailleurs d’autant sa capacité d’influence sur la scène mondiale.

 

·         La puissance technologique

Mais l’image de puissance repose également sur d’autres critères moins précis, ceux de la puissance technologique, culturelle ou idéologique qui définissent également la force d’attraction ou de séduction d’un système.

 A la frontière du civil et du militaire, des critères de puissance « dure » et de puissance « douce », la Chine tente également de s’affirmer en tant que puissance technologique notamment dans le domaine particulièrement spectaculaire du spatial. La poursuite d’un programme ambitieux en la matière répond en effet à deux objectifs, celui du renforcement des capacités militaires de la RPC dans le domaine balistique, mais également celui de l’affirmation prestigieuse, sur la scène internationale, de la puissance technologique de la Chine. En envoyant un homme dans l’espace au mois d’octobre 2003 cette dernière proclamait en effet son entrée dans la cours des grands du spatial, quel que soit l’intérêt économique ou technologique réel de ce type de choix, plus de quarante après l’Union soviétique et les Etats-Unis.

Mais plus important encore, l’envoi d’un homme dans l’espace avait également pour objectif d’affirmer fortement la puissance de la Chine au niveau régional face à ses deux concurrents indiens et japonais. Ce faisant, ces derniers, pour qui l’envoi d’un homme dans l’espace ne constituait pas une priorité, se trouveront peut-être dans la position des Etats-Unis au lendemain du vol historique de Youri Gagarine, obligés de suivre, pour des raisons de rivalités de puissance, une course à l’espace menée par la RPC.

 

·         La puissance culturelle de la Chine

En revanche, la puissance du rayonnement culturel et la force d’attraction du modèle civisationnel chinois, la RPC, qui se veut héritière de la Chine impériale,  se situe à un niveau peu élevé, demeure faible, en dehors peut-être des communautés chinoises d’outre-mer et de certains cercles occidentaux fascinés par  sa culture multimillénaire.

Mais la Chine est aujourd’hui un pays d’émigration et non un pôle d’attraction comme peuvent l’être les Etats-Unis, et s’il ne s’agit pas véritablement d’une émigration politique, la fuite vers l’étranger constitue un moyen d’échapper aux tensions économiques et au système d’exclusion des laissés pour compte de la croissance chinoise mais également aux frustrations liées au dysfonctionnement du régime.  A l’inverse, si le nombre d’étudiants étrangers en Chine est en progression, il s’agit essentiellement d’étudiants en langues étrangères soucieux d’apprendre la langue chinoise pour des raisons économiques et non d’étudiants à la recherche d’un enseignement universellement reconnu en raison de la force d’attraction du modèle chinois

La force d’attraction culturelle de la République populaire de Chine demeure donc très faible. La fermeture du pays au monde extérieur et un sentiment de supériorité indéniable ne renforcent par ailleurs pas la puissance de conviction du modèle chinois auprès, par exemple, des nombreux étudiants d’origine africaine envoyés en Chine dans le cadre de programmes d’aide et de coopération.

 

·         La puissance idéologique de la Chine

Au niveau idéologique on retrouve la même désaffection. La force de rêve, d’utopie, de contre-modèle révolutionnaire – même délirant – qu’avait pu porter le maoïsme auprès des élites intellectuelles occidentales ou japonaises au cours des années 1960 et 1970 a totalement disparue avec la mise en place de la politique de réformes voulues par Deng Xiaoping et la renonciation de la part de Pékin à tout messianisme idéologique. Cette renonciation qui marque par ailleurs le repli sur un ensemble d’intérêts strictement nationaux s’est accompagnée au niveau idéologique à consommation interne d’une montée en puissance des thèses les plus nationalistes. En revanche, le recours idéologique au nationalisme comme facteur de légitimation du pouvoir a, dans un mouvement inverse, sans doute permis à la RPC de recueillir là encore  le soutien, très faible auparavant, d’une large part des chinois d’outre-mer établis de longue date en Asie du Sud-Est ou aux Etats-Unis, qui peuvent aujourd’hui s’accorder avec Pékin sur la construction d’une Chine moderne et plus puissante retrouvant sa place « naturelle » sur la scène internationale.

 

Les stratégies de mise en œuvre de la puissance chinoise

 

·         Une puissance fragile

La puissance chinoise demeure donc fragile, particulièrement si on analyse les perspectives d’évolution à long terme. En effet, si aux yeux des autorités chinoises la puissance de la Chine est assimilée à celle du régime, la nature du régime elle-même est source d’incertitudes. Les stratégies de puissance mises en œuvre par le régime pourraient en effet se révéler destructrices pour la Chine elle-même.

Ces incertitudes sont pour l’essentiel d’ordre interne et portent en priorité sur le maintien d’un niveau minimum de cohésion social. Cet objectif peut passer par le renforcement des moyens de répression et de contrôle du politique, mais les pressions externes limitent aujourd’hui dans une mesure importante pour les autorités chinoises ce type de recours, à moins d’un repli sur soi beaucoup plus strict, qui entrerait en contradiction avec l’autre obligation vitale de poursuite de la croissance économique. [6]

Le renforcement de l’adhésion au régime passe en effet par le maintien d’un très fort taux de croissance économique. C’est en effet cette croissance qui permet, dans une certaine mesure, de compenser – au moins pour les générations à venir – les effets des inégalités de  développement entre régions pauvres, essentiellement rurales, et zones urbaines plus riches, qui continuent de bénéficier de la très grosse majorité des investissements extérieurs.[7] Mais le retrait massif de l’Etat de secteurs essentiels pour la cohésion sociale, comme ceux de l’éducation ou de la santé, pourrait venir grever cet espoir de progression sociale et provoquer des réactions de rejet particulièrement violentes. Ces fragilités sociales et ce risque de « démaillage » sont par ailleurs fortement renforcés par les problèmes graves de gouvernance auquel le pays est confronté, notamment la question de la corruption massive des élites politiques et économiques. Ce problème est régulièrement évoqué par la direction depuis la fin des années 1990, mais le traitement de cette question toucherait aux fondements même du système politique.

Lié à la question de la cohésion sociale, on trouve également des faiblesses liées à la question de la cohésion territoriale qui concerne à la fois les zones peuplées de fortes minorités comme le Tibet, le Xinjiang ou la Mongolie et Taiwan. Ces enjeux touchent directement aux critères de puissances présentés comme les plus importants par le régime, et qui sont ceux de sa capacité à préserver l’indépendance nationale et l’unité – ou la réunification – de la patrie. Tout échec en la matière ne pourrait donc être perçu que comme un échec du régime, mettant son avenir en danger. Adoptant une attitude volontariste en la matière, et cherchant à réaffirmer au moins symboliquement sa puissance, le gouvernement vient d’adopter une « loi anti-sécession » censée légitimer ou légaliser toute action visant à interdire la division de la patrie. Mais ce faisant, les autorités chinoises font également la preuve de leur impuissance à traiter les véritables problèmes auxquels le système est confronté. Et que souvent d’ailleurs, il génère.

Ainsi, les problèmes liés à l’exploitation et à l’usage non maîtrisé des ressources naturelles, de l’eau et des ressources énergétiques, provoqués à la fois par la très forte croissance que le pays connaît mais également par un système de prix très difficile à réformer mais favorable au gaspillage, ne sont pas aujourd’hui maîtrisés par le pouvoir. Celui-ci développe pourtant un discours de plus en plus alarmiste concernant notamment les risques liés à la dépendance croissante de la RPC vis-à-vis des approvisionnements extérieurs. Dans ce domaine également, le sentiment de vulnérabilité peut déboucher par ailleurs sur un risque de tensions accrues au moins au niveau régional autour notamment des questions de l’accès aux ressources énergétiques et du contrôle des voies de communication.[8]

 

·         Une stratégie de puissance adaptée aux moyens

Mais si la puissance chinoise est fragile, et si l’on peut constater une véritable dichotomie entre discours de puissance et capacités réelles – le cas le plus évident étant celui de la réunification de Taiwan -  la stratégie de puissance du régime chinois s’avère relativement efficace,  même s’il s’agit d’influence plus que de capacité réelle de coercition.[9]

Cette stratégie de puissance possible mais limitée implique l’exploitation pragmatique et imaginative de l’ensemble des moyens à la disposition des autorités chinoises. La conjugaison de cette stratégie d’affirmation de la puissance chinoise, selon les critères les plus classiques, et du pragmatisme de la direction qui permet d’adapter la stratégie aux moyens, et qui rejoint d’ailleurs le souci « d’économie » caractéristique de la pensée stratégique chinoise classique, explique l’intérêt fortement exprimé dans les milieux de la réflexion stratégique en Chine pour les stratégiques asymétriques, des plus sophistiquées liées à la guerre de l’information aux moins sophistiquées autour du concept renouvelé de guerre populaire. [10]

Cette stratégie de puissance du régime chinois est donc essentiellement basée sur une capacité de nuisance visant non à l’expansion en dehors de sa zone mais à l’exclusion de toute puissance extérieure de cette  zone d’influence « naturelle »,  selon une interprétation élargie du principe de non-ingérence. Ce principe  se trouve aujourd’hui d’autant plus au cœur de la stratégie extérieure de Pékin que la politique d’ouverture économique a entraîné une dépendance accrue vis-à-vis des marchés et des investissements extérieurs.

Les préoccupations de Pékin en matière de politique étrangère, depuis la fin de la guerre froide, se cantonnent donc à un niveau qui reste très régional. La volonté de voir la puissance chinoise reconnue à un niveau global n’apparaît en réalité que comme le moyen d’augmenter sa marge de manœuvre et son statut dans sa zone d’influence traditionnelle. Mais à  ce titre, Pékin entre en opposition avec les Etats-Unis dont les intérêts sont véritablement globaux et qui ne pourront accepter de se voir exclus de l’Asie.

Cette stratégie de puissance rencontre par ailleurs de fortes oppositions de la part des voisins de Pékin, suscite des craintes, et renforce paradoxalement les alliances extérieures et notamment le « besoin d’Amérique » de la zone. A ce titre, les efforts de la RPC  pour tenter de structurer l’Asie autour du pivot chinois, que ce soit au niveau économique avec les propositions de zones de libre-échange et la mise en place de réseaux d’approvisionnement énergétique transnationaux et la mise en place en 2000 de forums comme le forum de Baoao présenté comme un Davos asiatique, que ce soit au niveau économico-stratégique avec la constitution de regroupements tels que l’ASEAN + 3 ou l’ASEAN + 2 ou l’organisation de coopération de Shanghai ou que ce soit au niveau de sécurité avec l’organisation du premier forum de sécurité asiatique à Pékin au mois de novembre 2004, toutes les stratégies d’exclusion ou de contournement de la puissance américaine dans la zone n’ont connu que des résultats très mitigés.

Si les partenaires de Pékin sont prêts à participer à ce type d’exercice, l’objectif de leur part demeure celui de l’intégration progressive de la Chine au système international, et donc une diminution de sa marge de manœuvre..  En revanche, pour la RPC l’objectif demeure celui d’une extension de son autonomie et de sa capacité d’initiative dans sa propre zone.

Si sa capacité de « conviction » ou de séduction est limitée, le mode opératoire de la stratégie de puissance de la Chine est donc fondé sur le risque de déstabilisation. En la matière, la fragilité de la Chine, les risques supposés liés à l’effondrement du régime, favorisent la volonté d’intégration de la Chine – selon les critères définis par Pékin -  de la part des partenaires de Pékin.[11] Il en va de même des risques en matière environnementale où la RPC peut jouer, de par sa masse, de son statut de pollueur majeur pour obtenir des aides conséquentes de la part de ses partenaires occidentaux ou japonais. De ce fait, si la Chine est une puissance fragile, cette fragilité même impose aussi à ses partenaires la prise en compte de ses intérêts.

Autre élément de cette stratégie de puissance, la constitution d’alliances visant à affaiblir l’adversaire principal, avec la mise en œuvre du concept de multipolarité, dont le but essentiel est de renforcer la marge de manœuvre de Pékin face au partenaire principal américain en multipliant les jeux d’alliances possibles avec l’Europe, les pays en développement, l’ensemble du monde « asiatique » ou la Russie. Mais au-delà des déclarations de principe, ces alliances ne sont gouvernées par aucune logique interne et demeurent essentiellement déterminées par l’analyse que peut faire Pékin de l’évolution de la relation bilatérale Chine-Etats-Unis. Dans ce contexte, la multipolarité constitue pour Pékin un instrument important pour recréer les conditions les plus favorables à la prise en compte de ses intérêts. A moyen terme, la puissance chinoise bénéficiera en effet de l’émergence de pôles conflictuels qui lui permettront d’accroître sa marge de manœuvre face aux Etats-Unis. En ce sens, Pékin est favorable à l’émergence d’une Europe plus forte, y compris dans le domaine de la défense, si cette Europe se constitue en pôle d’opposition à Washington. En revanche, une Europe puissance capable d’intervenir en Asie serait considérée d’un œil beaucoup moins favorable. Et dans une large mesure, si la Chine soutient l’Europe, c’est parce-que cette dernière n’existe pas.

Dans la mise en œuvre de sa stratégie de puissance, la RPC se trouve toutefois  prisonnière d’une contradiction aux conséquences particulièrement négatives quant à la place qui lui est reconnue régionalement. En effet, si Pékin soutient au niveau mondial l’émergence de pôles concurrents qui la servent dans sa stratégie d’équilibre face aux Etats-Unis, elle rejette en revanche l’application du principe de multipolarité dans sa propre zone. Pour imposer sa suprématie, la Chine, dont la montée en puissance a correspondu au très grand affaiblissement de nombre de ses partenaires régionaux après la chute de l’URSS, ne peut en effet accepter aucun défi dans la mesure où la montée en puissance d’un « adversaire » est immédiatement perçu par les autorités chinoises comme un affaiblissement de leur propre capacité d’action.  L’un des principaux objectifs de la République populaire de Chine à l’horizon 2030 sera donc de contrer l’émergence de pôles nouveaux comme le Japon ou l’Inde mais également la réémergence d’un véritable pôle russe qui pourrait à nouveau constituer une force d’équilibre dans la région. Les tensions qui ressurgissent aujourd’hui avec la Russie de Vladimir Putin, notamment sur les questions énergétiques, témoignent de l’inquiétude de Pékin devant un possible retour de la puissance russe en Extrême-orient.

 

La puissance aujourd’hui reconnue à la République populaire de Chine résulte donc essentiellement de sa capacité à déstabiliser les équilibres économiques et stratégiques au niveau régional comme au niveau global. Toutefois, les capacités et la volonté de la Chine à se maintenir en tant que pôle de puissance dépendent totalement de l’évolution interne du régime, dont la survie est loin d’être certaine, et de ses capacités à assurer la transition en douceur vers un nouveau palier de développement. Ce sont les réponses apportées à ces deux interrogations qui détermineront l’évolution de la République populaire de Chine à moyen terme. Une transition démocratique, non brutale, du régime pourrait en effet entraîner une véritable intégration régionale de la Chine, favoriser l’émergence d’un pôle asiatique plus cohérent. C’est là que se trouvent, pour la Chine comme pour ses voisins,  les critères d’une véritable puissance intégrée au système mondial.

 




[1] La période des Royaumes Combattants, entre le Vème et la fin du 3ème siècle avant notre ère, s’est achevée par le triomphe du Royaume de Qin, fondateur en 221 av. JC de l’Empire chinois après élimination progressive de l’ensemble de ses rivaux. Voir, Valérie Niquet, Les fondements de la stratégie chinoise, Economica, Paris, 2000.

[2] Si l’instrumentalisation par ces deux pays, pour des raisons de politique interne, de la question de l’immigration chinoise ne peut être niée, cela ne signifie pas que le problème n’existe pas.

[3] Aux Etats-Unis mais également en Europe, les communautés chinoises ont parfois été mobilisées par les ambassades de RPC pour organiser des manifestations contres les représentations de Taiwan par exemple.

[4] Particulièrement si on les compare avec celles des Etats-Unis, adversaire que la Chine s’est elle-même donnée.

[5] A ce titre le renforcement des capacités militaires de la Chine pré date l’arrivée au pouvoir à Washington d’une Administration moins conciliante.

[6] Le contrôle sur l’information demeure toutefois étroit, y compris pour ce qui concerne la communication par internet. Et de nombreuses arrestations de « cyberdissidents » accusés de « divulguer des secrets d’Etat »  ont eu lieu au cours de ces dernières années

[7] Sans oublier que les inégalités, sources de frustrations, sont également présentes en ville avec l’émergence d’une population d’exclus qui ne va pas sans rappeler les coupures sociales qui peuvent exister dans les pays les plus développés. On assiste en Chine aux mêmes types de rejet et d’exclusion face aux migrants intérieurs qui « envahissent » les villes les plus prospères et sont parfois regroupés dans des centres de détention aux portes de ces mêmes villes, avant d’être renvoyés dans leur province d’origine.

[8] Les tensions sont en ce moment particulièrement vives avec le Japon concernant l’accès aux ressources énergétiques sibériennes et les droits d’exploitation en mer de Chine orientale. Quant à la sécurité des voies de communication maritimes, elle est aujourd’hui potentiellement garantie par les Etats-Unis ce qui bien entendu renforce le sentiment de vulnérabilité de la RPC qui n’a pour le moment pas les moyens de s’opposer à cet ordre régional.

[9] Comme le démontre la capacité de la RPC, jusqu’à un certain point, d’imposer sur la scène internationale sa propre vision de la « question intérieure » taiwanaise.

[10] Sun Zi, l’Art de la guerre, Economica, Paris 1998.

[11] On retrouve ici encore les principes classiques de la stratégie chinoise selon lesquels les faiblesses doivent être transformer en forces, comme d’ailleurs dans les Arts martiaux.

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