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Engagement opérationnel

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La compréhension culturelle, multiplicateur d’efficacité

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Par le Chef de bataillon Emmanuel LE ROUX

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Au regard des opérations de contre-insurrection de la décennie passée, le besoin de connaissance culturelle est aujourd’hui une idée largement acceptée chez les militaires. La capacité d’assimiler le facteur culturel est un élément de plus en plus décisif et un réel multiplicateur de force, même si elle a apporté une complexité supplémentaire dans l’espace du champ de bataille.

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La nécessité d’utiliser la connaissance culturelle est aujourd’hui une idée largement répandue chez les militaires. Les opérations en Irak et en Afghanistan l’ont parfaitement montré. La capacité d’intégrer le facteur culturel efficacement est un élément de plus en plus décisif. Au regard des probables conflits du XXIème siècle, comprendre les sociétés adverses et recruter des experts ou conseillers culturels apporteront une aide à l’effort de guerre.
 
Bien que l’omniprésence des effets de la culture ait apporté une complexité supplémentaire dans l’espace de bataille, la compréhension culturelle est un multiplicateur de force qui pourra atténuer la longueur et le coût des conflits. Elle renforce l’aptitude et la capacité à opérer profondément dans les failles des adversaires et peut contribuer à produire des stratégies plus adaptées et plus efficaces.
 
Intégrer la connaissance culturelle
 
Alors que les futurs engagements impliqueront fort probablement des opérations sur tous les spectres, comment la connaissance culturelle peut-elle aider à la réalisation de la mission? Pour bien comprendre le potentiel qu’elle représente dans l’espace de bataille, il faut en saisir la signification et savoir comment l’intégrer au niveau militaire et stratégique.
 
Définir la culture n’est pas chose aisée car il n’y a pas de culture unique. Elle est présente à tous les niveaux au sein d’une société, d’un peuple, et plus encore au sein de plusieurs groupes dans une même société. Chacun de ses membres partage le même référentiel de croyances, de valeurs, de comportements et d’habitudes. De plus, la culture présente certaines caractéristiques qui permettent de mieux la comprendre. Tout d’abord, elle n’est pas figée, contrairement à ce qu’on pourrait penser en première approche. Elle est évolutive au gré des interactions sociales et suit un processus qui relie de façon complexe le passé et le présent. Naturelle pour les personnes d’une même société, elle est également arbitraire. La perception du bien et du mal peut être différente d’une société à une autre. Par exemple, là où la vengeance est interdite par les systèmes juridiques occidentaux, elle est admise par le pachtounwali[1]. La culture peut ainsi être interprétée comme étant un code propre à un groupe, plus ou moins déchiffrable par des individus extérieurs. Mais le plus important est que la culture influence les personnes et les peuples sur leur façon de penser et d’agir, ce qui a donc des conséquences directes sur l’environnement dans lequel le soldat opérera et sur la façon dont seront appliquées les stratégies et les politiques.
 
La décennie passée a vu les forces armées occidentales s’engager dans des projections lointaines où la réussite de la mission dépendait significativement de l’interface avec les populations locales. Cette interaction est devenue si importante dans les opérations militaires que le succès est souvent marqué par la capacité du soldat à agir au sein de populations aux cultures différentes. La réussite repose donc en partie sur la connaissance culturelle du milieu. À ce niveau, c’est un véritable challenge qui requiert davantage de finesse, de diplomatie et de communication que d’utilisation directe de la force. À défaut de connaissance culturelle, la sensibilisation est indispensable. Elle consiste en l’application pratique de la connaissance culturelle sur le théâtre (cultural awareness). Son usage est devenu important et incontournable en contre-insurrection. La sensibilisation culturelle traitera davantage des gestes et actions à faire et à ne pas faire, des bases de la langue et des coutumes locales, améliorant ainsi l’adaptation des forces déployées dans leur environnement. Il faut l’intégrer dans la préparation avant projection et s’assurer de son adaptation sans tomber dans des clichés, car un entraînement inadapté peut être contre-productif. Certains soldats engagés en Afghanistan croyant que les Afghans étaient très fidèles aux principes de l’islam ne leur ont plus montré de respect quand ils ont découvert qu’ils consommaient de l’alcool.
 
La connaissance culturelle qui est requise au niveau tactique est bien différente de celle requise pour formuler une stratégie ambitieuse. Ces différents niveaux de connaissance sont interconnectés et parfois se complètent. Ainsi, une stratégie saine reposant sur une profonde compréhension historique et sociale de l’adversaire engendrera des opérations adaptées et donc plus efficaces. La pensée stratégique reposant sur plusieurs bases comme l’identité nationale et régionale, la culture politique et stratégique, les systèmes politiques, la mondialisation, force est de constater que l’étude de l’histoire est un dénominateur commun fondamental. L’histoire est à la fois agent et processus qui déterminent les différentes formes de culture. En tant qu’instrument de culture, l’histoire et la mémoire historique peuvent être déformées et utilisées pour servir des causes contemporaines. Le succès de l’occupation du Japon après la Deuxième Guerre mondiale (1945-1952) est un excellent exemple illustrant comment la connaissance culturelle a contribué aux objectifs américains sur le long terme en Asie[2]. Au contraire, l’administration Bush n’a pas mesuré la façon dont les groupes extrémistes sunnites se sont appropriés et ont réinterprété les textes islamiques et les systèmes traditionnels de croyance pour justifier leur propre idéologie radicale. Un dangereux amalgame a été fait, semant l’incompréhension dans le monde musulman, et qui ternira pour quelques années encore l’image et l’action des États-Unis.
 
Dominer l’adversaire
 
Si la guerre est un affrontement des volontés, elle est aussi un affrontement de cultures. Dans les milieux insurrectionnels souvent très complexes, l’apport principal de la connaissance culturelle contribue à une meilleure compréhension des sociétés et des adversaires qu’elles ont pu engendrer. Le renseignement et la formation dans leur dimension culturelle sont des appuis pour tous les niveaux de décision et participent directement à la domination des adversaires.
 
Il convient d’abord de souligner que le manque de compréhension culturelle peut exacerber des problèmes, conduire à des impasses ou à des solutions contre-productives. L’imposition de règles et normes étrangères seront difficilement comprises et présenteront le risque de conforter l’insurrection. Une leçon essentielle de l’histoire des conflits et crises du XXème siècle est qu’il faut s’adapter à la culture locale, utiliser les systèmes préexistants et ne pas imposer ses propres solutions, sans quoi la force intervenante risque d’être perçue rapidement comme une force d’occupation. L’ignorance culturelle peut également mettre en danger tant les civils que les militaires. Là où un soldat occidental identifie un drapeau blanc comme un signe de reddition, il identifie le drapeau noir comme ayant le sens contraire, alors que ce n’est qu’un simple symbole religieux aux yeux d’une catégorie de musulmans[3]. Souvent cité en référence par les spécialistes des guerres insurrectionnelles, le FM 3-24 (US Army and Marine Corps Field Manual Counterinsurgency)[4]est un des principaux documents doctrinaux qui souligne l’aspect fondamental de la connaissance culturelle et sociale dans de tels environnements. Il propose de voir la culture comme une entité influençant les actions humaines, sa compréhension permettant d’adapter les modes d’action de la force intervenante et ainsi obtenir de meilleurs résultats sur l’adversaire.
L’utilisation du facteur culturel accélère la prise d’ascendant sur l’adversaire.
«Je consultais la mauvaise carte. J’aurais dû regarder la carte des tribus, pas la carte géographique. Où que nous soyons dans le monde, il nous faut tenir compte de la culture». Brigadier général David Fraser, commandant la brigade multinationale du commandement régional sud (Kandahar, Afghanistan) en 2006.
 
Convaincre la population de la légitimité de la force et de ne pas soutenir les groupes insurgés nécessite avant tout de la persuasion, impossible à mettre en œuvre sans l’établissement préalable de relations de confiance. En effet, il semble difficile de persuader une personne dont on ne connaît ni la langue, ni les aspirations, ni les peurs. Dans ce cadre, la compréhension culturelle est un élément clé. Elle va permettre de distinguer les alliés des ennemis et d’identifier les leviers sur lesquels il faut faire pression pour «gagner les cœurs et les esprits» efficacement. C’est grâce à une telle compréhension que, durant la Première Guerre mondiale, le Colonel T.E. Lawrence a pu gagner la confiance de tribus arabes et organiser leur révolte contre les Turcs, préparant ainsi le terrain à la campagne des alliés en Syrie. Aujourd’hui, en Afghanistan, l’OTAN conduit des opérations de stabilisation de villages (Village Stability Operations) dont le concept vise à offrir plus de sécurité, de développement et de gouvernance en accroissant le lien entre la population et les autorités légitimes. La mise en œuvre repose sur de petites unités autonomes des forces spéciales immergées dans les villages et s’appuyant sur les policiers locaux. Atteindre de tels objectifs n’est possible qu’en établissant des relations de confiance pour lesquelles il faut disposer d’une capacité à surmonter les barrières culturelles.
 
Si la technologie apportera toujours une plus-value dans la conduite des opérations, en contre-insurrection le renseignement social et culturel a pris le pas sur le renseignement technologique. Il est plus difficile de fournir des analyses détaillées sur les mouvements terroristes agissant au Mali que de compter les chars et les avions d’un «ennemi vermillon». Les opérations en Irak puis en Afghanistan ont réveillé les militaires sur le fait que la culture de l’adversaire importait et qu’une confiance excessive était accordée au renseignement technologique. Se confrontant à un ennemi profondément ancré dans l’histoire et la théologie, les forces armées américaines ont dû radicalement changer d’approche et adopter une vision d’anthropologue pour comprendre que ce ne sont pas les États, mais les cultures qui déterminent les structures de base de la vie politique. Cette bascule d’intérêt a été une révolution pour l’armée américaine. Elle a entièrement revu son approche des opérations en augmentant considérablement sa capacité à prendre en compte la dimension culturelle. Elle a collaboré avec des anthropologues pour créer des «centres d’excellence» dédiés à la culture et aux langues[5]. Ceux-ci sont chargés de disséminer la compréhension culturelle des différentes régions ou zones d’intervention à tous les niveaux hiérarchiques, de la formation initiale à la préparation avant projection. En parallèle, le programme Human Terrain System (HTS) a été développé pour appuyer le commandement: des linguistes, des spécialistes des régions concernées et des sociologues sont intégrés aux équipes militaires.
 
Principes de la guerre et stratégie
 
L’art de la guerre et de la stratégie ne peut se faire sans une compréhension détaillée de la nature des conflits et du contexte spécifique dans lequel la force militaire doit intervenir. Dans les contextes d’insurrection, il semble intéressant de réexaminer les principes de la guerre et de la stratégie à travers le prisme de la compréhension culturelle.
 
Pouvant être définis comme des lois qui régissent les confrontations entre les forces armées, les principes permettent aux commandants militaires de dresser les plans ayant les plus grandes chances de succès. Élaborés depuis l’Antiquité, ils n’ont que très peu évolué en plus d’un demi-siècle. Leur persistance semble être à première vue la preuve d’une nécessité de les réexaminer, à laquelle s’ajoutent les changements de nature de l’adversaire (asymétrie) et de l’espace de bataille (intégrant les populations comme acteurs actifs). Hier il s’agissait de vaincre, aujourd’hui il faut convaincre de l’inutilité de poursuivre le combat. Les principes ont pour fondement liberté d'action, concentration des efforts et économie des moyens selon Foch, mais d’autres stratèges appuient leur thèse sur l’effet de surprise, la persistance du but, le soutien du moral, l’unicité du commandement, etc. La liberté d’action permet de s’adapter aux circonstances du combat, et en particulier à l’inconnu qu’est forcément l’ennemi. Il s’agit de protéger celle du chef mais aussi d’en accorder aux subordonnés. Cela reste particulièrement difficile en contre-insurrection, car la force intervenante est limitée par ses règles d’engagement alors que les mouvements adverses n’en ont pas ou peu. Ils ont donc davantage d’initiative et peu de limites pour mener leurs actions subversives. Il est alors primordial de pouvoir comprendre les schémas que pourra suivre la pensée des décideurs adverses, d’anticiper leurs réactions, de connaître leurs limites et ce qu’ils sont capables d’accepter. Au même plan, la capacité à concentrer ses efforts sur ses faiblesses, tout comme la capacité à économiser ses moyens, sont dépendantes de la compréhension des adversaires et de leur culture. Sans cela, toutes ces capacités sont altérées. L’unicité du commandement demande aussi de la compréhension partagée de ce que le commandant en chef veux réussir et comment il a l’intention d’y parvenir. Elle est d’autant plus difficile à partager dans le cadre de coalitions internationales ou d’alliances. Elle passe alors quasi-systématiquement par le consensus, qui a l’effet pervers de ralentir les prises de décision, voire de n’atteindre qu’une partie de l’objectif, autrement dit de limiter la liberté d’action. C’est pourquoi il ne peut y avoir de but commun sans une vraie compréhension culturelle mutuelle. Pour construire une alliance réussie, il s’agit de connaître ses partenaires, d’établir des relations de confiance et de savoir jusqu’où ils acceptent d’aller dans leur engagement. Dans «L’Art de la guerre», Sun Tzu écrit: «connais ton ennemi et connais-toi toi-même; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux». Il montre que le stratège qui connaît sa force et ses limites, qui connaît l’environnement et son adversaire se dote des capacités pour une victoire quasi assurée. À ce point de l’analyse, la connaissance profonde et intime de l’adversaire est peut-être le plus vieux des principes de la guerre et finalement celui qui se situe primus inter pares[6].
 
Les idées novatrices que la connaissance culturelle a apportées au niveau opérationnel n’ont pas produit les mêmes innovations sur les buts stratégiques. Pourtant, la connaissance culturelle est un solide appui pour élaborer des stratégies plus précises et plus efficaces. Repenser la guerre comme étant un affrontement de sociétés est la première étape logique. Ensuite, il s‘agit d’analyser comment isoler les adversaires ‒ diviser pour vaincre. En identifiant leurs différences culturelles et en exploitant leurs contradictions internes, il est alors plus facile de les contraindre à agir dans la sphère criminelle ou politique. Un autre facteur important est la construction d’un soutien fort parmi les États amis ou alliés en tenant compte de leur culture. Comprendre leur façon d’évaluer les risques, de percevoir les menaces et de définir leur propre sécurité ne peut qu’apporter une contribution positive à cette réalisation. L’intégration de l’anthropologie dans la conception des politiques de sécurité nationale et étrangère est là encore un atout supplémentaire. Enfin, il est nécessaire d’obtenir un soutien parmi les leaders civils et la population. Les pouvoirs civil et militaire doivent se coordonner et se compléter. C’est encore plus vrai en contre-insurrection car elle fait appel en grand partie à la coopération interministérielle. Dans ce sens, la connaissance culturelle mutuelle entre les institutions civiles et militaires est donc vitale pour rendre cette coordination effective. Enfin, les citoyens doivent être informés et connaître leurs forces armées (leurs capacités, leurs valeurs, leur rôle historique, présent et futur), en d’autres mots, la culture de leur armée!
 
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La connaissance culturelle et la guerre sont inextricablement liées.
 
«Quant au Vietnam, nous nous trouvâmes en train de définir une politique pour une région qui était terra incognita. Pire, notre gouvernement manquait d'experts que nous aurions pu consulter pour compenser notre ignorance»[7].
 
Le changement de nature des conflits et des opérations nécessite une compréhension plus profonde de la culture de l’adversaire. Plus il sera non conventionnel et éloigné des normes des cultures occidentales, plus nous aurons besoin de comprendre sa société et ses dynamiques culturelles de base. En nous armant de connaissance culturelle, une stratégie perspicace pourra le contraindre et l’étouffer.
 
Si la contre-insurrection n’est qu’un challenge parmi d’autres au XXIème siècle, ces challenges demanderont aux politiques de fournir une nouvelle vision stratégique pour la sécurité. Une politique étrangère conçue sur une profonde compréhension des forces du nationalisme, de l’identité et de la mémoire collective de nos adversaires n’est-elle pas un outil puissant pour modeler leurs comportements?
 


[1]Le pachtounwali est le code coutumier des différentes tribus pachtounes réparties de part et d'autre de la frontière afghano-pakistanaise. Transmis par voie orale d'une génération à l'autre, basé sur l’honneur et la fierté, il régit le droit tribal en mesurant les peines et les compensations aux offenses.
[2]La décision de préserver le système impérial japonais en refusant de juger l’empereur Hirohito comme criminel de guerre a permis aux occupants de réécrire le nouveau rôle de l’empereur qui est miraculeusement passé du statut de chef militaire figurant parmi les plus brutaux de l’époque à celui d’innocente victime mise en place et manipulée par des militaristes extrémistes. L’étonnante et rapide transition démocratique du Japon ne s’est pas faite par l’imposition des normes et valeurs démocratiques américaines mais par une manipulation des significations et symboles culturels et historiques.
[3]Le drapeau noir ou Al-Raya est considéré par les chiites duodécimains comme le futur étendard de l’islam. Certaines habitations irakiennes sur lesquelles flottait l’étendard ont été identifiées comme ennemies et traitées comme telles.
[4]Publié en décembre 2006, le FM 3-24 constitue le document doctrinal de l’armée américaine en matière de contre-insurrection. La mise en œuvre de cette doctrine en Irak par l’un de ses contributeurs, le Général David Petraeus, expliquerait la baisse du niveau de violence en 2007. Le document fait cependant l’objet de certaines critiques et interrogations.
[5]L’USArmy dispose du TRADOC (Training and Doctrine Command) Cultural Center et l’US Marines Corps du Center for Advanced Operational Culture Learning –CAOCL.
[6] Le premier entre les égaux.
[7]Robert McNamara, «La Tragédie et les leçons du Vietnam»
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