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Armée de Terre dans la société

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La conscription, une chance pour l’Afghanistan ?

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Par le capitaine SIMONNEAU

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La communauté internationale a imposé à l’Afghanistan une armée de métier, alors que ce pays souffre d’un manque d’identité nationale. Les autorités afghanes ont à plusieurs reprises évoqué la possibilité d’adopter un système de conscription, qui pourrait être un catalyseur du développement du sentiment national.

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En octobre 2011 dans l’Afghan Daily, le président KARZAÏ s’interrogeait une nouvelle fois sur la pertinence de mettre en place en Afghanistan une armée de conscription ? La communauté internationale et plus particulièrement les Etats-Unis, depuis leur intervention là-bas, s’efforcent de développer des forces armées professionnelles bâties, ou en tout cas largement inspirées, du modèle occidental. Mais, avant de construire et d’imposer un modèle, nous sommes-nous suffisamment attardés sur les besoins réels de ce pays ? En un mot, l’Afghanistan au regard des menaces auxquelles il est confronté, a-t-il réellement besoin d’une armée professionnelle dotée d’équipements d’une technologie avancée ? Ou au contraire une armée de conscription ne suffirait-elle pas amplement à répondre à ses besoins sécuritaires ? Et surtout ce système n’offrirait-il pas des avantages supplémentaires à ceux d’une armée de métier ?


Une armée professionnelle dans quel but ?

Nous pouvons distinguer parmi les voisins de l’Afghanistan deux types de pays : ceux que l’on pourrait qualifier d’« inoffensifs » et ceux que l’on pourrait qualifier de « trop puissants ». Les « trop puissants » regroupent l’Iran, le Pakistan et la Chine. Ces trois pays sont dotés d’une forte armée et sont nucléarisés, ou en tout cas pour l’Iran sont en voie de le devenir. Dans ces conditions, est-il vraiment raisonnable de penser que les ANSF (Afghan National Security Forces, forces nationales de sécurité afghane) qui regroupent à la fois les armées et la police et s’élèvent à 350 000 hommes seraient en mesure de lutter contre une invasion étrangère ? Actuellement, en KAPISA et en SUROBI, la 3ème brigade de l’ANA (qui est la brigade partenaire de la Task Force La Fayette, force française déployée dans cette province), n’a pas atteint le niveau attendu par une armée de métier, et sans le soutien de la France, elle serait incapable de mener des opérations seules. Les appuis (artillerie, mais aussi le génie, ainsi que les hélicoptères) lui font cruellement défaut. La Chine ne dispose certes pas d’une grande capacité de projection, mais elle est dotée tout comme l’Iran et le Pakistan d’une armée puissante, bien équipée et expérimentée. Ainsi, les possibilités de résistance de l’Afghanistan sont assez faibles. L’Afghanistan ne pourrait mener une guerre conventionnelle, et retomberait dans le mode d’action choisi face à l’invasion soviétique : l’insurrection. Nous assisterions donc en très peu de temps à la dislocation des armées, et donc à la ruine d’un investissement long et coûteux. Les ANSF actuelles ne correspondent donc pas aux menaces extérieures : trop faibles face au pays « trop puissants », et trop fortes face aux pays inoffensifs.

Mais surtout, la principale menace à laquelle est aujourd’hui confronté l’Afghanistan est-elle finalement une menace sur ses frontières ou au contraire une menace à l’intérieur de ses frontières ? L’Afghanistan doit aujourd’hui faire face à une menace interne, principalement constituée de ce que nous pourrions qualifier de la mouvance talibane (ce terme recouvre aussi bien les Talibans proprement dits, que le mouvement HEZB-E-GULBUDDIN, ou les reliquats d’AL-QAIDA). Face à cette menace quel est le système le plus pertinent : une armée de métier ou une armée de conscription ?

Les Américains, et plus particulièrement le Général PETRAEUS, ont pendant longtemps cherché à mettre en place dans leur lutte contre les talibans la doctrine de contre-insurrection développé dès les années soixante par un français David GALULA (Contre-insurrection : théorie et pratique). Le coeur de cette doctrine de contre-insurrection porte sur la population : il s’agit en définitive pour les insurgés ou les loyalistes (ceux défendant l’Etat en place) de gagner la population à leur cause. Et plus largement d’impliquer la population dans la défense de leur cause, que cela soit par la contrainte ou par la

persuasion. Puisque le but de l’insurgé ou du loyaliste est de changer ou maintenir le système étatique en place, il ne peut triompher que s’il obtient le soutien de la population. La tâche est souvent plus dure pour le loyaliste, l’histoire l’a bien montré que cela soit en Chine avec MAO-ZEDONG ou lors de la guerre d’ALGERIE pour la FRANCE. Dans ce contexte, le lien armée-nation est une donnée fondamentale du problème. Et le risque principal lié au passage à une armée professionnelle est de couper en partie la population de ses forces armées. C’est bien le défi auquel est confronté aujourd’hui l’Armée française. Ainsi, les Américains en développant à la fois une armée professionnelle et en mettant l’accent sur la contre-insurrection semblent s’être mis de facto dans une position paradoxale, qui avait peu de chances de les conduire au succès. En effet, ils se sont privée du lien armée-nation, ou l’ont fortement amoindri, alors que leur but est de prouver à la population que leur action est plus bénéfique que celles des Talibans. Une armée de conscription en impliquant de façon plus large et obligatoire les Afghans dans la lutte contre les Talibans ne serait-elle pas porteuse de davantage de résultats ?


La conscription vecteur de l’identité nationale ?

De façon plus générale, on peut s’interroger sur ce qu’il manque à l’Afghanistan pour créer un Etat stable et durable ? Les Afghans eux-mêmes en parlant de leur pays, disent que Dieu l’a crée avec les restes dont Il disposait après la création du monde. Ce vieux proverbe porte sur la construction géographique, mais cette géographie a des conséquences sur les populations. En effet, l’Afghanistan est une véritable mosaïque ethnique regroupant principalement des Pashtouns, des Tadjiks, des Ouzbeks et des Hazaras. Mais aucun de ces peuples ne se sent réellement afghan. Chacun a un sentiment d’appartenance à sa tribu, de façon un peu plus large à sa vallée, à son ethnie, mais rarement au-delà, à l’exception peut-être des élites de Kaboul. Il n’y a donc aucun sentiment national en Afghanistan. Et pourtant, l’histoire montre que sans sentiment national la construction d’un état moderne est presque impossible quelque soit par ailleurs le système retenu. Ainsi en France, dater la naissance du sentiment national n’est pas chose évidente : la fait-on remonter au baptême de CLOVIS ? De façon plus marquante, l’épopée de Jeanne d’Arc semble pertinente. Ainsi, Jeanne d’Arc en voulant bouter les Anglais hors de France et faire couronner le dauphin a largement participé à la naissance, ou au moins à la confortation, du sentiment national. Mais surtout, c’est lors de la révolution française et lors des menaces portées contre ce nouvel Etat par l’étranger que le développement du sentiment national s’est accru. La bataille de VALMY en est l’exemple par excellence. La lutte contre l’insurrection talibane peut très bien jouer en Afghanistan le rôle de Jeanne d’ARC et de VALMY.

Certes, la France a lors construit son identité nationale face à un ennemi venu de l’extérieur. Mais la menace interne a un également un rôle fédérateur très fort. Il faut pour cela lui adjoindre une cause noble et forte, cause que peut très bien incarner la construction d’un Etat stable et se fondant sur l’Islam, ce que finalement tous les Afghans appellent de leurs voeux qu’ils soient ou non membres de l’insurrection.

La conscription ne serait pas une nouveauté pour l’Afghanistan, puisque le pays a déjà connu ce système jusqu’en 1992. Mais il a été principalement mis en oeuvre lors de la période communiste, et le peuple n’y a que faiblement adhéré. En effet, le communisme était une idée surtout portée par les élites intellectuelles de Kaboul, or le peuple Afghan est très religieux, et ne s’est donc pas accommodé d’un système politique niant la prééminence du divin.

Aujourd’hui, le retour à la conscription permettrait à la communauté internationale de remettre entre les mains afghanes le contrôle de sa sécurité et par la même de forger une identité nationale afghane.

De façon plus pragmatique, la conscription permettrait un brassage plus complet des différentes ethnies, assurant ainsi une meilleure cohésion nationale, prélude au développement du sentiment national.


La conscription un système plus économique?

Globalement, il est raisonnable de penser qu’un tel système coûterait moins cher à l’Etat afghan. Pour maintenir des forces armées de même volume, le coût salarial serait plus faible, et l’ANA dispose déjà des infrastructures puisqu’elles ont été délivrées par la communauté internationale. La mise en oeuvre de la conscription pourrait largement s’appuyer sur le réseau de recrutement actuel. En outre, ce qui coûte actuellement cher à l’ANA est l’absentéisme et l’attrition. Une des raisons principales (outre le non paiement des soldes) de cet absentéisme relève des permissions des soldats. En effet, recrutés à travers tous le pays et rarement envoyés en garnison dans leur province d’origine, les soldats de l’ANA ont tendance à déserter (le taux d’attrition avoisine les 20 % dans l’ANA et les 30 % dans la police) puisqu’ils ont de très grands délais de transport pour rentrer chez eux. Ainsi la conscription, permettrait à l’appelé de faire son service dans sa province, il se sentirait investit d’une mission de défense de sa propre province pendant un temps relativement court. Il accepterait donc plus facilement d’être peu payé et pourrait prendre ses permissions dans les délais impartis.

De plus, à partir de 2014 les crédits alloués par la communauté internationale et plus particulièrement par les Etats-Unis vont sensiblement diminuer pour être supportés largement par l’Afghanistan lui-même. C’est sûrement ce qui explique que le président KARZAÏ ait régulièrement proposé de réinstaurer la conscription dans son pays (46ème conférence sur la sécurité de MUNICH, en 2010 puis en 2011 dans la presse Afghane). Cependant, les Américains, même s’ils ne sont pas opposés dans le principe à ce changement, ont clairement fait savoir par le biais du chef de la NTM-A (Nato Training Mission for Afghanistan, mission de formation de l’OTAN en AFGHANISTAN ) le général CALDWELL qu’ils n’investiraient pas dans ce nouveau système d’armée, car ils se refusent à déconstruire un système qu’ils ont mis près de dix ans à bâtir.

De façon plus concrète, la conscription contribuerait également au développement matériel du pays. En effet, ce pays est actuellement un de ceux connaissant le plus fort taux d’analphabétisation. Or la communauté internationale, ces dernières années, dans le cadre du développement de l’ANA (Armée Nationale Afghane) a fait un effort tout particulier sur l’alphabétisation des recrues. Tout comme le service militaire en France servait à mesurer l’illettrisme, la conscription en Afghanistan permettrait de corriger cette déficience. De plus, les représentants des différentes tribus sont demandeurs de la réinstauration de la conscription, car cela permettrait aux jeunes d’apprendre quelque chose avant de rentrer chez eux. L’instruction, est le meilleur moyen de lutter contre l’obscurantisme, ainsi un tel système contribuerait à la stabilité de l’Etat Afghan. Les Afghans éduqués sont les premiers à défendre cette idée.

En définitive, la situation de l’Afghanistan est assez délicate. En effet, ce pays en pleine reconstruction doit choisir d’un côté entre des fonds américains. Fonds sans lesquels il risque de rebasculer dans l’instabilité chronique qui est la sienne depuis quarante ans, ces fonds soutenant l’Etat Afghan à bout de bras depuis une dizaine d’années. Et d’autre part, la construction d’un état viable et durable. Certes la conscription n’est pas la condition unique de réalisation de cet Etat. Cependant, le creuset pour les populations que représente la conscription y contribuerait largement en étant un accélérateur du développement de l’identité nationale afghane. Et actuellement, il semble bien que la plupart des problèmes auxquels est confronté l’Afghanistan (y compris l’insurrection talibane) découlent de ce manque d’identité nationale.


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