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Valeurs de l'Armée de Terre

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La corruption, grande faucheuse des campagnes de contre-insurrection

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Par le Chef de bataillon Antoine FAURICHON de la BARDONNIE

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La corruption menace directement la viabilité de l’État aux prises avec une insurrection et par conséquence le succès des campagnes de contre-rébellion. S’appuyant sur un certain nombre d’exemples historiques et contemporains, l’article insiste sur l’impérieuse nécessité qu’il y a d’intégrer la lutte contre la corruption à la doctrine française de contre-insurrection.

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De 2005 à 2011, l'Afghanistan est passé de la 117ème à la 176ème place des États les moins corrompus au monde pour se classer désormais avant-dernier juste devant la Somalie[1]... Triste record! Constat d'échec...

Comment ne pas céder à la tentation d'opposer cette chute vertigineuse aux efforts désespérés déployés par la communauté internationale pour tenter de faire redécoller le pays du cerf-volant?

Faut-il pour autant en conclure qu'il existe un lien de causalité entre corruption et échec d'une campagne de contre-insurrection?

Outre qu'il ne s'agit en l'espèce que d'un exemple bien particulier, on pourra objecter avec raison qu'il est hasardeux d'essayer de résoudre le conflit, vieux comme le monde, qui oppose la poule à l'œuf!

De plus, force est de constater que la lutte contre la corruption peine aujourd'hui à trouver sa place dans la doctrine de contre-rébellion tant française qu'américaine, ce qui semble ainsi démontrer que le lien entre les deux est pour le moins distendu.

Pourtant, l'honnêteté intellectuelle, éclairée par les enseignements de l'histoire des campagnes récentes, impose de reconnaitre qu'une relation causale existe bel et bien entre corruption florissante et contre-insurrection chancelante. Discrète, sournoise et opportuniste, la corruption abat systématiquement et impitoyablement sa faux sur chacun des trois piliers de toute campagne de cette nature: sécurité, gouvernance, développement... Quand rien n'est tenté, l'avenir s'assombrit et les chances de succès s'amenuisent, inexorablement.

 

Une idée communément répandue veut que la corruption, aussi mauvaise soit-elle, serve indirectement les intérêts de celui qui combat une insurrection en contaminant celle-ci, petit à petit, jusqu'à la dénaturer. Et il est vrai que dans la zone d'opérations française en Afghanistan, de tels phénomènes ont pu être très récemment observés, et conduire à la réintégration de combattants Talibans révoltés par l'attitude de leurs supérieurs jugée indigne et dévoyée. Pour autant, l'espoir qui pourrait naître de ce constat apparaît bien dérisoire au regard de la réalité de la corruption dans ce pays et de la gravité de ses conséquences. La réalité, c'est qu'un tiers des ressources de l'insurrection afghane provient de fonds déversés par la communauté internationale dans le cadre de son engagement en Afghanistan! Loin d'asphyxier les réseaux insurgés, cette manne vient les alimenter par le biais d'organisations criminelles et mafieuses en lien avec les institutions afghanes officielles. Et c'est la sécurité qui fait les frais de ce processus infernal...

 

C'est sur la base d'un constat identique qu'en 1952, les Britanniques, aux prises depuis quatre ans avec une insurrection dirigée par le parti communiste malaisien, changent radicalement de stratégie. Constatant que la police locale s'avère incapable de rétablir la sécurité, les Britanniques obligent 10.000 policiers corrompus à quitter le service. Dans le même temps, ils réforment en profondeur l'entraînement des forces de sécurité. Mieux formées, plus disciplinées, les forces de sécurité ne tardent pas à retrouver la confiance de la population, qui fournit de précieux renseignements sur les réseaux insurgés. Dès 1953, le gouvernement malaisien reprend l'initiative, finalement victorieuse, et les Britanniques initient le processus de transition qui leur permettra de se retirer.

 

Si la sécurité souffre dangereusement d'une corruption à grande échelle, la gouvernance est menacée dans son existence même. Robert Rotberg[2] identifie la corruption comme étant «la principale cause (...) de la défaillance d'un État». Dans un État déjà fragilisé par l'action diviseuse de l'insurrection, la corruption coupe un à un les liens reliant les autorités légales à la population, interdisant ainsi toute forme de réconciliation nationale.

L'exemple de la révolution chinoise est sur ce point éloquent. En 1945, Chang Kaï Chek adopte une stratégie visant à protéger et à défendre les centres industriels et financiers de la côte, menacés par l'insurrection communiste dirigée par Mao. Bien que pertinent, ce plan échoue et les causes de cet échec sont principalement à rechercher du côté de la corruption à grande échelle qui gangrène alors l'administration et les forces de sécurité chinoises. Leur incapacité à garantir une gouvernance honnête et une juste application du droit dans cette zone expliquent en partie la défiance de millions de Chinois qui, progressivement, cessent de soutenir le gouvernement en place. En 1949, sans plus guère de légitimité, le gouvernement légal est incapable de résister à la poussée de l'insurrection maoïste.

 

L'action dévastatrice de la corruption à grande échelle n'épargne pas non plus le dernier levier indispensable au succès d'une campagne de contre-insurrection: le développement. Lui aussi est dangereusement menacé par le détournement organisé de fonds publics pour un usage privé. L'ambassade des États-Unis en Afghanistan a ainsi révélé qu'en 2010, 10.000 dollars en liquide ont quitté chaque jour l'Afghanistan pour Dubaï!

Cette spoliation systématisée est favorisée par la faible traçabilité des fonds investis en appui de la campagne de contre-rébellion. La multiplicité des acteurs et la difficulté posée par l'organisation du contrôle de l'usage des fonds ou des équipements favorisent les détournements et les évasions, qui sont autant de freins à la croissance et au développement...

...Et autant d'opportunités pour la corruption qui poursuit son travail de sape sur chacune des trois lignes d'opération de la contre-insurrection.

 

La corruption n'est pourtant pas une fatalité. Au même titre que les éléments les plus radicaux de l'insurrection, elle doit être combattue sans relâche, parce que nuisible!

Sa nuisance, d'une redoutable efficacité, est décuplée par le fait qu'elle n'apparaît pas comme une des causes possibles de l'échec d'une campagne de contre-rébellion... La doctrine interarmées française[3] sur le sujet ne lui réserve d'ailleurs qu'une place symbolique: le mot «corruption» n'est employé qu'à quatre petites reprises dans l'ensemble du document de référence! Il existe là un vide qu'il convient de combler sans plus tarder pour accorder à la lutte contre la corruption la place qui lui revient parce que décisive pour garantir sinon la victoire, du moins le succès.

 

Les consciences s'éveillent cependant. Sous l'impulsion du général David H. Petraeus, la Task Force Shafafiyat - transparence en dari - a récemment été constituée pour coordonner l'ensemble des efforts de l'ISAF, et plus généralement de la communauté internationale, visant à combattre la corruption. Il sera intéressant de se pencher sur son bilan en août prochain, à l'occasion du premier anniversaire de sa création.

 

 

 

 

 

[1] Données publiées par l'ONG Transparency International, spécialisée dans la lutte contre la corruption.

[2] Robert ROTBERG, “When States Fail: Causes and Consequences, Princeton University Press, 2004.

[3] DIA-3.4.4 N°253/DEF/CICDE/NP du 5 novembre 2010

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