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Valeurs de l'Armée de Terre

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La déception (1ère partie)

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Par le COL Christophe de LAJUDIE

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L’article du colonel BIZEUL sur « déception, diversion, confusion » me donne l’occasion de développer une réflexion plus large sur la notion de déception, sur la « mode » et sur la confusion dont elle est l’objet, confusion qui ne se limite pas, et de loin, à la distinction entre diversion et déception. La confrontation de cet article et des diverses sources qu’il cite avec des sources doctrinales, littéraires (le Larousse, le Littré, etc.), ou historiques, montre à l’évidence que le champ sémantique est large, les acceptions variées, les procédés nombreux et aussi vieux que l’art de la guerre.

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La déception fait l'objet d'une mode, je dirais même d'une manie, mais paradoxalement, on lui donne rarement la place qu'elle mérite, au cœur de l'action et au niveau des principes : combattre, c'est surprendre ! Avec pour résultat réel que, si on voit dans nos exercices et nos opérations peu de véritables « manœuvres de déception », on voit par contre beaucoup de manœuvres décevantes ! Je veux dire que, dans bien des cas, elles désappointent leur concepteur plus qu'elles ne déçoivent leur adversaire désigné... Et on peut penser que la source de ces déboires se trouve avant tout dans la confusion des termes et des idées.
 
Je me propose donc de faire le tour du vocabulaire et de ce qu'il recouvre, de distinguer l'effet des causes, le principe de ses composantes et procédés, pour finalement souligner les écueils essentiels rencontrés par les chefs et leurs états-majors.
 
« La guerre est fondée sur la tromperie.3 »
 
« Ce n'est ni par la façon de s'armer ni par celle de se ranger qu'Hannibal a vaincu : c'est par sa ruse et sa dextérité.4 ».
 
DE QUOI PARLONS-NOUS ?
 
Les termes, comme les citations d'auteurs militaires de toutes époques, relatifs à la surprise et à la déception sont légion, et leur abondance même montre, s'il en était besoin, l'importance supérieure et la permanence du procédé : déception, surprise, ruse, subterfuge, expédients, stratagème, feinte, diversion, démonstration, intoxication, désinformation, dissimulation, masque, et la liste n'est probablement pas exhaustive.
 
La tendance doctrinale moderne consiste à en fixer le sens (ou à le fossiliser !) en hiérarchisant les termes selon un esprit de système. Le colonel Bizeul oppose ainsi la déception qui viserait « à dissimuler les intentions et à tromper le chef adverse pour l'engager sur de fausses pistes ou augmenter son indécision » à la diversion qui vise « à détourner l'adversaire de son but principal sans forcément vouloir le tromper. » Le général Yakovleff, cité par le précédent, oppose la déception, concept de niveau supérieur, à la ruse et à la feinte qui seraient ses équivalents au niveau tactique. Le TTA 106, comme son équivalent interallié, la définit comme un ensemble de mesures visant à induire l'ennemi en erreur, la décomposant en simulation, dissimulation et intoxication5, tandis que le manuel FT02 la définit comme un effet produit par les dites mesures6 et dont les composantes seraient la dissimulation, la diversion et l'intoxication. Le colonel Bréjot7 quant à lui, tente de convaincre que des « manœuvres de déception » sont possibles à un niveau tactique assez bas contre une opinion courante la réservant aux niveaux opératif ou stratégique, mais ne s'écarte pas des définitions officielles et finalement renonce à des distinctions précises : « En somme, chercher à définir trop précisément la manœuvre de déception reviendrait à limiter son domaine potentiel d'application, ce qui serait totalement contradictoire avec l'effet recherché. La plus large place doit être réservée à l'imagination pour que précisément la duperie soit crédible. Ainsi, la diversion bien comprise vient en appui possible et local à une entreprise de déception plus vaste et impliquant des moyens variés ».
 
Au passage, l'auteur cite aussi les acceptions anglaises et américaines d'après Rostaing8. Or l'usage américain donne à deception et diversion le sens équivalent d'activité destinée à tromper l'ennemi pour lui faire prendre des mesures contraires à ses intérêts9. Bref, la question est ouverte et je ne surprendrai pas le lecteur sagace en annonçant que j'ai une opinion quelque peu divergente quoique je partage une partie de ces opinions.
 
Pour commencer, et contrairement à mes deux camarades et grands anciens qui font appel à l'Anglais, je retournerai aux sources étymologiques qui seules nous disent « ce qu'il y a derrière les mots. » Or décevoir nous vient du Latin capere, prendre, et signifie donc, en quelque sorte, déprendre, bien que Larousse le traduise simplement par « tromper, abuser10 » ; subterfuge nous vient du bas Latin subterfugere qui signifiait « fuir en cachette » ; ruse provient de recusare qui nous donna aussi récuser et signifiait refuser, repousser ; expédient, souvent employé par les auteurs classiques, de expedire qui signifiait dégager. Tout ceci nous amène inexorablement à l'idée d'échapper à l'emprise ou à la pression de l'adversaire, en d'autres termes à la conservation de la liberté d'action.
 
D'un autre côté, « surprise » désignait jusqu'au XVIème siècle un impôt extraordinaire, littéralement « ce qui est pris en sus » ; feinte, nous vient de fingere, façonner, qui a eu jusqu'au XVIIIème siècle le sens d'imaginer (son sens figuré latin) avant de prendre le sens moderne de simuler ; diversion vient de divertere, détourner, tourner dans une autre direction, de vertere, tourner, et n'a pris qu'au XVIIème siècle le sens de « détourner de ses occupations ». Ce deuxième groupe porte donc l'idée de simuler quelque chose afin de détourner et d'attirer l'attention ou les forces de l'ennemi dans une direction, en bref priver l'adversaire de sa propre liberté d'action en lui faisant prendre des mesures contraires à ses intérêts.
 
Pour mieux comprendre ce dont il s'agit, je m'appuierai dans un deuxième temps sur le sens qu'un usage constant donnait à ces mots jusqu'à une époque relativement récente, car ce vocabulaire, celui des grands capitaines et penseurs des XVIIème au XIVème siècles, était encore en usage dans les manuels, au moins jusqu'à 1945, et a cours encore aujourd'hui dans les ouvrages historiques. Et il faut reconnaitre que le mot déception en est le grand absent, car peu usité par les auteurs classiques qui employaient plutôt les termes ruse, tromperie, en lieu et place de déception, au sens le plus général, stratagèmes et expédients désignant des procédés de détail, feinte, démonstration, diversion, désignant des manœuvres.
 
Cette étude dont je donnerai par la suite quelques illustrations historiques m'amène aux définitions suivantes, que l'on pourra toujours contester car l'usage était alors certainement plus souple, littéraire et poétique, qu'il ne l'est dans notre époque technocratique.
§          Ruse, tromperie, duperie, désignent, comme la déception, l'effet essentiel et général à obtenir11, « chercher à donner [à l'ennemi] de la jalousie dans un endroit pour lui faire faire quelque fausse démarche, le déconcerter.12 »
§          Stratagèmes, subterfuges, et expédients, souvent employés au pluriel, désignent habituellement tous les moyens et procédés de détail (déguisements, fausses nouvelles, faux indices, etc.) employés à fausser les perceptions de l'adversaire ou sa compréhension de la situation, ce que le vocabulaire moderne regroupe sous le terme d'intoxication. Mais ces termes recouvrent aussi parfois, plus généralement, l'ensemble des procédés propres à produire la surprise ou la déception, y compris les manœuvres.
§          Feinte désigne une manœuvre principale dont ont fait effectuer (et observer) le premier temps vers un objectif attendu, pour en changer brutalement l'orientation en cours d'action. L'efficacité repose alors : sur le caractère logique, attendu, ou dangereux, de la manœuvre ébauchée ; symétriquement sur le caractère inattendu de l'objectif réel et l'improbabilité supposée de la manœuvre ultérieure ; sur le choix du moment pour le changement de pied ; sur la rapidité et la dissimulation de la manœuvre finale.
§          Démonstration désigne habituellement une action secondaire consistant à faire voir et entendre des forces dans une région ou sur une direction sans engager ces forces (sans qu'elles engagent le combat, ou qu'elles prennent le contact), les dites forces devant rester disponibles pour agir ensuite dans une autre direction. Il était ainsi courant autrefois de recevoir comme mission de « faire du volume » ou de « faire du bruit »...
§          Diversion désigne également une action secondaire, celle-ci consistant, au contraire de la démonstration, à engager le combat afin d'attirer une partie des forces ennemies ailleurs que sur le point d'application de l'effort. Contrairement aux forces de démonstration, les forces employées à une diversion sont donc engagées, fixées, consommées, et ne peuvent participer à l'action principale13. C'est ce qui ressort d'ailleurs de la définition de Clauzewitz : « une attaque en territoire ennemi qui attire les forces loin du point principal.14 » Car Clauzewitz parle d'une attaque et non d'une attaque feinte ou simulée.
 
Je ne conteste pas la distinction opérée par le colonel Bizeul mais elle ne me parait pas au bon niveau : que la diversion participe à la déception, ou qu'elle attire les efforts ennemis loin du point d'application sans chercher à le tromper, elle se caractérise par le fait qu'elle engage des moyens rendus dès lors indisponibles pour l'action principale : elle consiste donc à sacrifier de la liberté d'action pour en gagner ailleurs, dans un échange généralement incertain. En revanche, le fait d'engager des forces constitue d'évidence une incitation plus forte que les simples démonstrations.
 
Quant à l'Anglais, il donne à demonstration le même sens mais le distingue de feint qui impliquerait l'engagement15. Cette acception ne me parait pas conforme au sens commun : en escrime, une feinte est une action bien réelle et réellement menaçante, dont la menace même doit tromper l'adversaire sur l'intention véritable de l'attaque, afin que sa parade le mette dans l'incapacité de contrer l'attaque ultime. Ce qui caractérise la feinte, c'est qu'elle est menée avec les forces principales et non avec des forces secondaires ou factices : ce n'est pas une manœuvre simulée mais une manœuvre réelle avec des intentions simulées.
 
Pour terminer, il faut noter que les verbes tromper et abuser sont usités à la forme pronominale : on peut se tromper ou s'abuser soi-même sur les intentions de l'adversaire, notamment parce qu'elles restent imprévisibles, comme le montre l'exemple suivant : « Turenne assiégeait Cambrai ; le grand Condé voulait introduire du secours dans la place. Pour l'en empêcher, M. de Turenne posta d'abord l'aile droite de sa cavalerie sur une des grandes avenues de la ville ; mais deux heures après, ayant fait réflexion que le vainqueur de Rocroi était trop habile pour suivre, en pareille rencontre, un grand chemin plutôt qu'un petit sentier, il déposta sa cavalerie et la plaça sur une petite avenue. Le prince, de son côté, jugeant bien que le maréchal aurait fait cette réflexion, partit avec trois mille chevaux, suivit le grand chemin, et entra dans Cambrai sans éprouver presque aucune difficulté.16 ». Mr. Coutau-Bégarie cite cet exemple à l'appui d'une vision probabiliste de la stratégie, opposée à la vision paradoxale de Luttwak, une interprétation à mon sens contestable. En effet, un paradoxe est défini en logique comme une affirmation vraie et fausse à la fois et Larousse cite comme exemple le paradoxe du menteur qui rappelle point par point le duel de Turenne et Condé (Le menteur dit « Je mens. » Or comme il est menteur c'est qu'il dit vrai. Mais alors il ment...). Il me semble que le paradoxe est au cœur de la déception car aucun raisonnement sur les probabilités ne peut percer l'intention adverse. Turenne aurait pu continuer son raisonnement et juger que la grande connivence que le prince avait avec lui l'amènerait à prévoir sa manœuvre.
 
ILLUSTRATIONS
 
Afin de ne pas décevoir mes fidèles lecteurs et auditeurs, il me faut évidemment étayer et illustrer ma tentative de clarification par quelques exemples historiques.
 
LES FEINTES
 
La campagne d'hiver de Turenne en Alsace - hiver 1674-75
 
Cette manœuvre, comme la suivante, s'apparente à l'auto-déception car Turenne n'a guère fait que dissimuler ses intentions et masquer sa manœuvre, l'autosuggestion et les usages du temps faisant le reste.
 
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A la fin de 1674, Turenne, commande une petite armée de couverture en Alsace : le Roi compte sur lui pour contenir un ennemi puissant avec de faibles effectifs pour pouvoir concentrer l'effort ailleurs. Au début de l'hiver, après le combat indécis d'Entzheim, Bournonville est rentré dans Strasbourg tandis que Turenne, qui a 35.000 hommes, campe à quelques lieues. Apprenant l'arrivée du Grand Electeur avec 20.000 hommes, portant les forces alliées à 55.000 hommes, Turenne se replie vers le nord et se retranche sur la Zorn, où les Alliés n'osent pas l'attaquer, puis passe le col de Saverne au début de décembre ce qui constitue la feinte initiale car pour nourrir son armée un capitaine doit s'éloigner de l'ennemi.
 
Persuadés qu'il prend ses quartiers en Lorraine, les alliés décident alors de prendre leurs quartiers dans toute l'Alsace. Après avoir organisé une chaîne de magasins pour soutenir son mouvement, Turenne quitte Lorquin le 5 décembre, contourne les Vosges par Remiremont, et atteint Belfort le 27 décembre. Le 29 il est à Mulhouse et il bouscule un régiment de Bournonville avant de ratisser les quartiers impériaux dans toute la Haute Alsace. Les alliés rallient ce qu'ils peuvent et regroupent leurs forces sur la Fecht où Turenne les joint le 5 janvier.
 
Turenne n'a pas monté de savantes manœuvres de diversion ou autres, ni tenté d'intoxiquer l'adversaire : la déception résulte de la conjonction de la surprise doctrinale (personne ne fait campagne en plein hiver car les conditions logistiques du temps ne le permettent pas) et de la dissimulation (les hautes Vosges infranchissables masquent efficacement la manœuvre et Turenne garde pour lui seul ses intentions).
 
Le raid sur Beda-Fomm 4-7 février 1941
 
 
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Début janvier 41, les Britanniques ont bousculé les forces italiennes sur la frontière, pris Bardia, et poursuivent (assez mollement) vers Tobrouk qu'elles atteignent le 22. Le 3 février, leurs reconnaissances aériennes découvrent que les Italiens évacuent en hâte Benghazi : il semble évident qu'ils vont tenter de se rétablir à hauteur de l'étranglement d'El Agheila.
 
Tandis que le gros poursuit le long de l'étroite route côtière, la 7th Armored Division du général O'Connor atteint le 4 février l'oasis de Mechili, au sud du Djebel Akhdar d'où elle poursuit avec grandes difficultés hors pistes vers l'ouest. Entre le 5 et le 7 février, elle atteint Beda Fomm où elle accroche les colonnes italiennes se repliant en colonne par un par l'unique route. Incapable de reprendre le contrôle de ses forces, le commandement italien voit détruire ses unités une par une dans cette gigantesque embuscade et est incapable de rétablir un dispositif d'arrêt.
 
Ici encore, la déception résulte uniquement de l'estimation faite par le commandement ennemi de l'impossibilité de traverser le désert en tout terrain. Aucune couverture ni reconnaissance ne surveille le sud du Djebel Akhdar, le mouvement de la 7th Armored Division n'est pas décelé et le commandement italien croit l'ennemi loin derrière (les Britanniques n'atteindront Benghazi que le 6, alors que le combat fait rage à Beda Fomm depuis plus de 24 heures).
 
L'improbabilité de la manœuvre ajoutée à la désorganisation du commandement italien sont donc les seules sources de déception.
 
La manœuvre de Trasimène - 217 av. J.C.
 
 
Au printemps de 217, après avoir campé chez ses alliés gaulois, Hannibal franchit l'Apennin puis la vallée de l'Arno inondée. Rome a envoyé les deux consuls couvrir la Cité au nord : le premier campe à Ariminium (Rimini) sur l'Adriatique, le second, Flaminius, sur une solide position défensive à Aretium. Hannibal veut amener Flaminius à quitter sa position pour livrer bataille dans la plaine, il incendie tous les villages de la vallée, mais rien n'y fait : Flaminius demeure sur ses positions. Annibal feint alors un mouvement vers la capitale en prenant la route de Rome par Pérouse : comme il le prévoit, Flaminius quitte son camp et se lance à sa poursuite. Hannibal arrête ses troupes à hauteur du lac Trasimène, fait fermer la sortie sud du défilé par un fort détachement et disposer son armée en embuscade dans les hauteurs dominant la route. Flaminius s'engage dans le brouillard à l'aveuglette, son armée est piégée et totalement détruite, le consul est tué.
 
C'est parce que le mouvement d'Hannibal ne peut logiquement, dans l'esprit de Flaminius, viser que Rome elle-même, que la feinte fonctionne et que le consul s'engage précipitamment et sans même s'éclairer. On observera que dans ce cas, la manœuvre d'Hannibal ouvre deux options car, si Flaminius ne l'avait pas suivi, il lui restait la possibilité de marcher effectivement sur Rome. Ce genre d'option, essentiel à la déception et à la souplesse des opérations, sera appelé « branche » par Pierre de Bourcet, et donnera le Branch Plan d'aujourd'hui.
 
La manœuvre de Denain - 24 juillet 1712
 
 

En juillet 1712, Villars commande « la dernière armée » du royaume dans une situation extrêmement défavorable. Le Prince Eugène s'est emparé de la plupart des places de la « ceinture de fer » (sauf Valenciennes et Condé sur Escaut), il ne lui reste plus qu'à percer un mince rideau de places frontières pour atteindre la vallée de l'Oise, corridor des invasions. Il décide alors de prendre Landrecies, confie le siège au Prince d'Anhalt, se place lui-même avec le reste de son armée en couverture sur l'Ecaillon. La résistance de Valencienne et Condé lui interdisant de faire venir ses subsistances par l'Escaut, il est forcé de remonter la Scarpe et de débarquer ses subsistances à Marchiennes. De Marchiennes à Thiant, il fait ériger une double ligne de retranchements pour mettre sa ligne de ravitaillement à l'abri d'attaques des garnisons françaises de Valencienne ou Cambrai. Cette ligne s'appuie sur un camp retranché contrôlant les ponts de l'Escaut à Denain : Eugène y laisse 17 bataillons sous les ordres du Duc d'Albemarle.

Villars campe au sud de Cambrai. Sur le conseil d'un bourgeois, il décide de feindre de secourir Landrecies, marche sur Le Cateau, fait jeter un pont de bateau sur la Sambre comme s'il voulait attaquer les circonvallations du Prince d'Anhalt. Son mouvement attire au sud de l'Ecaillon les reconnaissances des forces de couverture du Prince Eugène. Dans la nuit du 23 juillet, Villars fait faire volte face à son armée, la divise sur cinq routes et, à marche forcée, lui fait franchir l'Escaut et marcher sur Denain. Au petit matin, alors qu'Eugène apprend que les Français approchent de Denain, Villars lance sans attendre ses quarante premiers bataillons à l'assaut des retranchements. L'infanterie française attaque l'arme au bras sans tirer un coup de feu, escalade l'escarpe et met en déroute les bataillons d'Albemarle dont une partie est faite prisonnière tandis que le reste se noie en tentant de franchir les ponts. De dépit, le Prince Eugène lève le siège de Landrecies et renonce à envahir le nord de la France.
 
Là encore, la déception résulte essentiellement de l'estimation faite par le commandement adverse : pour Eugène, la manœuvre française ne peut viser qu'à faire lever le siège de Landrecies, conformément aux usages du temps et à la nécessité, pour les Français, de sauver l'ultime barrière protectrice du royaume. Villars renforce cependant sa feinte par des actions d'intoxication (le pont sur la Sambre). La dissimulation est produite par la nuit et la couverture fournie par la Selle. La surprise est augmentée par la vitesse du mouvement que seul autorise une décision exceptionnelle à cette époque : diviser l'armée sur plusieurs routes.
 
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(1) TTA 106, AAP6, FT 02 p. 46
 
 
(2) Thierry Widemann nous apprend opportunément que la déception fut historiquement la première à être érigée en principe, dès le XIIIème siècle avant Jésus Christ avec le récit de la bataille de Qadesh (Des principes contre les aléas, in Armées d'aujourd'hui n°357, février 2011, p. 65)
 
(3) Sun Tzu Bin Fa, VII, 12
 
(4) Maurice de Saxe, Rêveries.
 
(5) « Mesures visant à induire l'ennemi en erreur, grâce à des truquages, des déformations de la réalité, ou des falsifications, en vue de l'inciter à réagir d'une manière préjudiciable à ses propres intérêts. La déception comprend la simulation, la dissimulation et l'intoxication. » TTA 106 et Glossaire Interarmées de terminologie opérationnelle. Le Field Manual britannique ne diffère pas de cette acception : “Those measures designed to mislead the enemy by manipulation, distortion, or falsification of evidence to induce him to react in a manner prejudicial to his interests.”
 
(6) Effet résultant de mesures visant à tromper l'adversaire en l'amenant à une fausse interprétation des attitudes amies en vue de l'inciter à réagir d'une manière préjudiciable à ses propres intérêts et de réduire ses capacités de riposte.
 
(7) Jean-Claude BREJOT, De la déception au niveau de la tactique divisionnaire. Une approche pour convaincre.
Article rédigé alors que l'auteur était lieutenant-colonel, chef du B5 de l'EMF1.
 
(8) Philippe Rostaing, Dictionnaire des forces terrestres, La maison du dictionnaire, Paris, 2000, pp. 312 & 354.
 
(9) Deception : actions which mislead the enemy and induce him to do something counter to his interest. Diversion : any activity intended to mislead the enemy by drawing their attention away from meaningful friendly activity.
 
(10) Où l'on observe que le sens commun, qui donne à ce mot le sens de « désappointement », a dérivé de l'effet premier à l'effet secondaire, la personne qui se découvre trompée étant par la suite fort désappointée...
 
(11) Quoique « ruses », au pluriel, se range souvent avec stratagèmes et expédients et que la ruse soit plutôt le procédé général destiné à produire la déception.
 
(12) Maurice de Saxe, Rêveries. Maurice de Saxe dit aussi : « Il y a de l'habileté plus qu'on ne pense à faire de mauvaises dispositions. Mais il faut savoir les changer en bonnes dans le moment... Rien ne déconcerte tant l'ennemi et ne l'engage dans plus de fautes. »
(13)
 
(14) De la guerre, VII, 20 ; cité par Bizeul.
 
(15) Rostaing, p. 354. Diversion : any activity intented to mislead the enemy by drawing their attention away from meaningful friendly activity. Demonstration : an attack or a show of force on a front where a decision is not sought, made with the aim of deceiving the enemy. It is similar to a feint with the exception that no contact with the enemy is sought. Feint : a show of offensive force, such as a limited attack, intented to distract enemy attention from a main attack elsewhere or to test enemy response.
 
(16) Cessac-Lacuée, cité par H. Coutau-Bégarie, in Traité de stratégie, 2° édition, Economica, Paris, 1999, p. 92.
 
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