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Valeurs de l'Armée de Terre

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La déception (2ème partie)

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Par le COL Christophe de LAJUDIE

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la déception résulte essentiellement de l’estimation faite par le commandement adverse : pour Eugène, la manœuvre française ne peut viser qu’à faire lever le siège de Landrecies, conformément aux usages du temps et à la nécessité, pour les Français, de sauver l’ultime barrière protectrice du royaume. Villars renforce cependant sa feinte par des actions d’intoxication (le pont sur la Sambre). La dissimulation est produite par la nuit et la couverture fournie par la Selle. La surprise est augmentée par la vitesse du mouvement que seul autorise une décision exceptionnelle à cette époque : diviser l’armée sur plusieurs routes.

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LES DEMONSTRATIONS

 Türkheim - 5 janvier 1675

Le 5 janvier 1675, Turenne joint l'armée des Impériaux solidement retranchée entre la Fecht et la Lauch, sa ligne s'appuyant à gauche sur Colmar, à droite sur la Fecht, son front sur le canal de la Fecht à la Lauch. Ayant reconnu l'ennemi, Turenne envoie le Comte de Lorges avec sa cavalerie faire des démonstrations dans la plaine tandis qu'il marche par sa gauche avec son gros, masquant son mouvement. Il franchit la Fecht en aval de Zimmersboch et attaque Türkheim, place faiblement fortifiée et peu défendue qu'il emporte dans la nuit. Sa ligne tournée, le Grand Electeur n'a d'autre ressource que de lever son camp. Il repasse le Rhin les jours suivants.17 Dans cette manœuvre, la cavalerie du Comte de Lorges ne présentait sans doute pas un très grand risque pour les Impériaux retranchés sur une position assez forte. Mais elle masque le mouvement de Turenne, participant à la dissimulation, occupe l'attention de l'ennemi dans une direction factice, interdit à l'ennemi une attaque de flanc (couverture), et reste en mesure de participer au mouvement d'ensemble. L'essentiel de la déception est produit encore et toujours par une manœuvre principale inattendue, juste appuyée par la démonstration. 

Le passage du Niemen - 23 juin 1812
 
Napoléon décide de passer le Niemen, fleuve qui marque la frontière russo-polonaise, à Kovno, pour déborder par le nord les forces russes, atteindre leurs derrières à Vilna et les forcer à livrer bataille (afin d'éviter de réitérer la poursuite sans fin de 1807). Pour ce résultat, il lui faut tromper les Russes en leur faisant croire que le point de l'application de l'effort sera au sud et les fixer sur leurs positions par une attaque frontale. Les corps de démonstration de Jérôme, Reignier et Schwarzenberg doivent attirer l'attention de l'ennemi vers le Bug et la Volhynie (sud des marais du Pripet) puis fixer l'ennemi de front en attaquant au nord des marais.
 
Ces actions sont couvertes par d'importantes actions de dissimulation (déploiement de l'armée derrière le masque de la forêt de Wilkowici, zone interdite aux civils, contrôle de tous les franchissements et mouvements dans la zone) et de simulation ou d'intoxication (déploiement de cavalerie exclusivement polonaise sur le fleuve, Napoléon lui-même empruntant le costume d'un cavalier polonais pour reconnaitre le fleuve avec le général du génie Haxo, ordre de répandre de fausses nouvelles dans les gazettes sur la présence de l'Empereur et de faire crier « Vive l'Empereur » par les corps de démonstration, etc.) La manœuvre des corps de Jérôme, Reignier et Schwarzenberg ne constitue qu'un mouvement destiné à faire croire à un débordement par le sud alors qu'ils ont reçu pour mission d'attaquer de front dans le cadre de la manœuvre principale. Malgré les efforts déployés, la déception ne jouera qu'imparfaitement, permettant de franchir le fleuve sans encombre mais ne permettant pas de fixer les Russes (notamment en raison de l'incapacité de Jérôme). On peut aussi estimer que le franchissement au nord était de loin le plus probable puisque suivant le plus court chemin vers Moscou.
 
LES DIVERSIONS
 
L'offensive en Belgique et en Hollande - 10 au 12 mai 1940
L'emploi des forces aéroportées allemandes lors du Westfeldzug (la campagne à l'ouest) de 1940 en offre un bon exemple. Le Fall Gelb prend pour principe de prendre l'effort français à contre-pied par un effort sur la ligne de moindre attente, à travers les Ardennes, au nord de la ligne Maginot. Pour attirer en Belgique les réserves françaises, il fallait y obtenir un succès foudroyant propre à affoler le commandement ennemi, et y faire voir en masse les moyens qui devaient logiquement matérialiser l'effort. Alors que le gros des unités mobiles est masqué par les Ardennes, les unités parachutistes et aéroportées sont toutes engagées dès le 10 mai sur l'axe secondaire, contrairement à l'idée initiale. Le fameux binôme Panzer-parachutistes n'est pas ce qu'on croit puisque seul un bataillon est engagé sur le canal Albert pour y ouvrir la voie à une Panzer Division, laquelle participe à montrer l'effort au nord tout en couvrant le flanc nord de l'axe d'effort réel.
 
QUELQUES PRINCIPES...
 
Décevoir suppose de savoir qui on veut tromper, ce qu'on veut lui cacher et ce qu'on veut lui faire croire ou lui montrer. Après quoi il faudra tenter de voir comment le lui dissimuler et le lui montrer en respectant une saine économie des moyens.
 
PREMIER PRINCIPE : Viser à la tête.
 
Il ne faut pas se tromper d'objectif : la déception vise le chef adverse et lui seul, celui de mon niveau ou du niveau qui aura prise sur la manœuvre que je veux lui faire enclencher, à travers les systèmes et les organisations qui lui permettent de s'informer. La connaissance de la personnalité du chef et de son entourage, de sa doctrine, du fonctionnement et de l'organisation de ses systèmes de renseignement, du cadre temps de ses décisions, en est donc une clé essentielle.
 
Les Britanniques avaient ainsi observé en Birmanie qu'il était impossible de leurrer le commandement japonais tant les généraux japonais tenaient leurs officiers de renseignement en piètre estime : on parvenait donc à leurrer les officiers de renseignement, mais les généraux ne leur faisant aucune confiance ne changeaient rien de leurs intentions pour autant.
 
DEUXIEME PRINCIPE : Ne cacher que ce qui peut l'être.
 
On voit trop souvent des états-majors ranger au rang des « informations amies essentielles » (celles dont le secret doit être gardé à tout prix) des informations que nul ne peut ignorer ou que tout le monde connait déjà. Ce qu'on veut cacher ou masquer est généralement l'objectif véritable ou le point d'application de l'effort mais on observera utilement qu'il est inutile et coûteux de chercher à dissimuler des évidences : toute déception partira donc d'une saine évaluation de ce que l'adversaire ne peut raisonnablement ignorer puisque c'est sur ce que l'adversaire sait ou croit savoir que se bâtira sa décision.
 
TROISIEME PRINCIPE : Aller dans le sens des symptômes du malade.
 
« Ce qui est capital dans les opérations militaires, c'est de faire croire que l'on s'ajuste aux desseins de l'ennemi. » Sun Tzu, XI, 56 « Il faut lui donner un sentiment d'orgueil en lui laissant suivre ses plans. » Sun Bin Bin Fa, XVII Il est évidemment plus facile de faire croire à l'adversaire quelque chose auquel il croit déjà, ou qu'il espère pour s'y être préparé, que de l'amener à tout changer. C'est ce que fait le commandement allemand en mai 1940, Manstein estimant à juste titre que les Franco-britanniques ne peuvent qu'attendre une redite du plan Schlieffen. C'est ainsi, par pure autosuggestion, que le commandement français refusera jusqu'au 13 mai de croire les renseignements rapportés par l'aviation sur des colonnes blindées dans les Ardennes18.
 
C'est ce que fait Franchet d'Esperey en Macédoine en septembre 1918, confiant l'effort aux Serbes alors que les Allemands les considèrent comme neutralisés, les renforçant de deux divisions et d'une nombreuse artillerie françaises alors que les Allemands ne l'imaginent pas mettre un seul soldat sous les ordres de chefs réputés aussi arriérés, portant l'effort dans la Moglena, triangle de montagnes naturellement inexpugnable et fermé par deux rivières sans ponts, alors que le commandement allemand (comme le recommandait Guillaumat d'ailleurs) n'attend une attaque que dans la plaine de Pélagonie ou la vallée du Vardar où il a obligeamment concentré son artillerie et posté ses réserves. Si forte était la conviction des généraux allemands que tous les renseignements rapportés par les commandants bulgares sur les énormes travaux de préparation observés devant leur front ne purent les convaincre. Un peu de dissimulation (secret du plan, camouflage des travaux, mouvements et déploiements nocturnes) et une pincée d'intoxication (organisation de fuites sur des débarquements secrets de chars à Salonique, ceux-ci ne pouvant évidemment pas appuyer une attaque en montagne) firent le reste.19
 
QUATRIEME PRINCIPE : ne pas écouter son état-major.
 
Qu'on me pardonne cette impertinence. Les états-majors ont un défaut universel : ils sont prévisibles. Or décevoir ou surprendre exige d'être imprévisible.
 
Deux solutions pour y parvenir : agir sur la fameuse « ligne de moindre attente » de Liddle-Hardt, c'est-à-dire choisir systématiquement le mode d'action que l'état-major adverse présentera comme improbable parce qu'irréalisable, refuser la solution moyenne et convenue, passer là où la cellule géographique vous dit que le terrain est no go en évitant ses avenues of approach ; ou se donner de la souplesse en choisissant un mode d'action offrant de nombreuses « branches », c'est-à-dire menant à chaque temps vers des objectifs ouvrant plusieurs directions d'action possibles.
 
  • Les deux options ramènent la déception à la question du caractère probabiliste ou paradoxal de la stratégie tel que Mr. Coutau-Bégarie l'interprète. Il me semble que le choix du mode d'action dans un état-major obéit lui-même précisément au paradoxe du menteur : si ce mode d'action est le plus probable, j'y suis évidemment préparé, ce qui en fait le moins dangereux ; mais s'il est le moins dangereux pour moi, l'ennemi n'a aucune raison de l'adopter, ce qui en fait le moins probable, et alors je n'ai pas de raison de m'y préparer ce qui va le rendre dangereux... Le calcul des probabilités n'aurait permis à Condé que de dire qu'il y avait une probabilité de 0,75 contre 0,25 pour que Turenne soit posté sur la petite avenue ; le même calcul aurait pu mener Turenne à conclure qu'il y avait dès lors trois fois plus de chances que Condé tente sa chance sur la grande avenue. Seule la connaissance intime de l'adversaire et de sa psychologie permet de rompre le paradoxe, ce qui est d'ailleurs le propos essentiel de Cessac-Lacuée : « Ainsi la connaissance du général qu'il avait en tête servit plus au prince de Condé que n'aurait pu faire toute sa valeur. »
  • Il me semble d'ailleurs que, en ce qui concerne l'évaluation des hypothèses, cela renvoie dos à dos les deux écoles (l'école des possibilités et l'école des intentions20). En effet, le nombre d'options offertes à l'adversaire est limité, d'une part par ses capacités physiques et par le terrain, l'environnement, les ordres qu'il a reçus, etc. (tous facteurs sur lesquels on peut avoir des vues), mais également, d'autre part, par ses propres capacités psychologiques ou morales, sa personnalité, lesquelles ont plus de poids dans sa décision qu'aucune considération objective, ainsi que le fait remarquer le général Bailey : « Recent experimental findings suggest... that tactical decisions are in practice dominated by the decision-maker's experience and personality to a greater extent than the quality and quantity of information provided.21 » En d'autres termes, les intentions qu'on peut raisonnablement prêter à l'adversaire ne diffèrent guère des possibilités, ou de ce que le commandant adverse est psychologiquement capable de décider et de mener à bien. C'est en ce sens qu'il faut entendre l'aphorisme de Sun Tzu : « Connaissez l'ennemi et connaissez-vous vous-mêmes ; en cent batailles vous ne courrez aucun danger.22 »
 
CINQUIEME PRINCIPE : cohérence, redondance, convergence
 
La décision ne peut fonctionner si les indices produits dans les différentes fonctions ou domaines et dans les différents niveaux ou parties du commandement ne sont pas concordants, cohérents, convergents, et si leur abondance ne vient pas contrer les effets de ce qu'il sera impossible de cacher. Au moins faut-il maintenir l'incertitude et le doute (ce qui est, par exemple, l'objet de toutes les manœuvres d'intoxication regroupées sous le code Fortitude). En conséquence, une manœuvre visant à décevoir doit être coordonnée et ordonnée de près dans toutes ses parties.23
 
 
...ET DES PROCÉDÉS
 
La dissimulation
 
La dissimulation implique de combattre les capacités d'investigation de l'adversaire, soit « passivement », en agissant hors de leur portée, soit activement en les attaquant.
 
Procédés « passifs »
  • Utilisation du terrain, de la météo, de l'obscurité, de l'environnement, etc. pour masquer la manœuvre,
  • Exploitation de conditions particulières de surprise
-         doctrinale : faire campagne en plein hiver au XVIIème siècle (Turenne en Alsace) ; diviser l'armée encore jusqu'au au XVIIIème (Denain).
-         technique : mise en œuvre d'un nouveau matériel, d'un nouveau procédé, etc. (premier usage des gaz sur le front d'Ypres)
  • Camouflage et dissimulation physique
  • Intoxication
  • Secret : classification et diffusion limitée des documents et des informations (Franchet d'Esperey ordonne qu'il ne soit fait que trois copies du plan, lequel n'était pas destiné à être diffusé, considérant, comme le dit un auteur, « qu'on parlait beaucoup aux terrasses des cafés de Salonique » ; et Turenne avait coutume de garder ses intentions pour lui...)
 
Procédés « actifs »
  • Contre-renseignement ou opérations visant à détruire, neutraliser, aveugler, les moyens de renseignement ami : Pétain, à Verdun, ordonnant au commandant de Rose : « Balayez-moi le ciel. »
  • Sûretés, manœuvres secondaires visant à couvrir ou masquer la manœuvre principale, ou à la déguiser.
 
La simulation
 
Symétriquement, la simulation suppose d'employer les moyens d'investigation de l'adversaire (essayez de leurrer un sourd-muet-aveugle...) Cela suppose donc que ceux-ci soient suffisamment efficaces pour voir ce qu'on veut leur montrer et l'interpréter dans le sens que l'on cherche, et pas suffisamment pour percer les stratagèmes employés. Simulation et dissimulation obéissent donc à de savants dosages mais l'analyse de nombreuses batailles montre que les manœuvres les plus simples sont souvent les plus efficaces.
 
Procédés « passifs » :
  • Intoxication : Dissémination de faux indices et fausses nouvelles par tous les moyens possibles. L'intoxication participe aussi bien à la dissimulation.
 
Procédés « actifs »
C'est ici qu'il faut placer la manœuvre, last but definitely not the least !
  • Simple manœuvre « sur la ligne de moindre attente »,
  • Manœuvre « aléatoire » (visant des points ou des situations ouvrant de multiples options),
  • Feinte (manœuvre simple mais sur la ligne la plus attendue),
  • Démonstration,
  • Diversion.
 
Pour conclure cette étude, il me faut insister une fois encore sur deux points essentiels.
 
Le principe de concentration des efforts commande de ne pas consacrer à des actions secondaires aux effets incertains des forces importantes qui manqueront dans tous les cas au lieu et au moment de l'effort.
 
En conséquence, et conformément au principe d'économie des forces, la déception s'obtient essentiellement par le caractère inattendu ou aléatoire de la manœuvre envisagé et sur l'acceptation, voire la recherche, des risques inhérents à une telle manœuvre. Le reste, stratagèmes et expédients, n'est que modalités « d'appui ». En ce sens, le risque n'est pas quelque chose contre lequel on doit se garantir mais un objet à rechercher comme la matière première de la manœuvre, car une manœuvre sans risques est évidemment une manœuvre convenue. C'est pourquoi les grands capitaines sont jugés autant sur la solidité de leur estomac que sur la sûreté de leur jugement.
 
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(17) Pour en savoir plus, voir dans les pages « histoire » de Taktika l'excellent article du CBA FORESTIER sur la bataille de Türkheim.
 
 
(18) Comme il avait refusé en août 14 d'ajouter foi aux renseignements rapportés par le corps de cavalerie Sordet après son engagement en Belgique, qui évaluaient le nombre de corps allemands débarquant en Belgique au double de celui prévu par le GQG, renseignement que l'avenir devait tragiquement confirmer. Ici s'applique ce que Jean-François Revel appelait « la connaissance inutile ».
 
(19) J'invite à ce sujet les nouveaux lecteurs à lire, dans les pages « histoire », « Un sentier vers la victoire - La campagne alliée d'Orient - Macédoine, septembre à novembre 1918 » Taktika, juin 2008 et « La campagne de 1918 au front d'orient - analyse d'une victoire », Taktika, jeudi 20 mai 2010.
 
(20) Coutau-Bégarie, op. cit ., p.319 à 321.
 
(21) Major General JBA Bailey MBE, The UK's approach to command - a doctrinal perspective, in Doctrine n°5, L'organisation du commandement en operations.
 
(22) Sun Tzu, L'art de la guerre (Sun Tzu Bin Fa), présenté et traduit par S.B. Griffith, Flammarion, 1972, III-31.
 
(23) Pour autant, et c'est encore un paradoxe, il faut parfois prendre garde à ne pas pousser le trait, à ne pas exagérer le nombre et la nature des indices à montrer, afin d'éviter que l'adversaire, saturé, finisse par éventer le piège.
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