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Engagement opérationnel

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La fin du commandement opératif?

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Par le Chef de bataillon Geoffroy DESGRÊES du LOU

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Méconnus, peu employés, voire ignorés en France, les états-majors opératifs s’avèrent pourtant pertinents dans le cadre d’emploi des armées françaises fixé en 2008 par le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale: plein retour de la France dans l’OTAN, généralisation des opérations en coalition, mise en œuvre de l’approche globale. Au regard des retours d’expériences et de la contrainte budgétaire, cet article expose quelques pistes de réflexion pour préciser et adapter la doctrine, les structures et les outils du commandement opératif français.

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L’étude du rôle des états-majors de niveau opératif dans les opérations conduites par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Afghanistan et en Libye montrent deux organisations différentes de la chaîne de commandement et de contrôle (C2). En Afghanistan, le niveau opératif est présent sur le théâtre au sein de l’ISAF Joint Command (IJC). Selon le plan de campagne du Joint Force Command (JFC) de Brunssum, celui-ci soutient la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS). Dans le cas de l’opération Unified Protector, le JFC de Naples a pleinement assuré la conduite des opérations menées en Libye alors que la planification y était réduite à la portion congrue. D’autre part, le National Component Command (NCC), tel qu’il est ou a été employé dans ces deux opérations menées en coalition, est élément de liaison national qui n’a ni les capacités, ni les prérogatives d’un  niveau opératif.

Alors que la chaîne de commandement de l’OTAN se réforme et que les armées françaises pourraient connaître de nouvelles réductions dans les années à venir, il est légitime de s’interroger sur l’avenir des états-majors opératifs internationaux et nationaux ainsi que sur l’étendue des responsabilités.

Le concept du niveau opératif (CNO), publié en 2004 par le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), définit ce niveau de commandement comme le «niveau supérieur du commandement militaire projeté sur un théâtre ou responsable d’une zone géographique, auquel des opérations sont planifiées, conduites et soutenues par une ou plusieurs forces en vue d’atteindre les objectifs militaires fixés par le commandement stratégique et de contribuer ainsi à la réalisation de l’état final recherché. Exercé par une autorité unique, ce commandement recouvre des dimensions militaires, civilo-militaires et politico-militaires. Il est par essence interarmées». Cette définition a été complétée en janvier 2012 par l’état-major des armées (EMA): «La doctrine définit quatre grands principes qui spécifient le niveau opératif et réaffirme sa pertinence pour tous les types d’engagement. C’est le niveau qui relève d’une zone géographique donnée. C’est également le niveau de la cohérence interarmées où se combinent les effets opérationnels pour atteindre l’état final recherché (EFR). C’est aussi le niveau qui fixe le tempo des opérations et des priorités d’effort à travers l’art opératif. C’est enfin le niveau de mise en œuvre concrète de l’approche globale au niveau du théâtre». Dit autrement, c’est un niveau de synthèse et de cohérence interarmées et inter-agences en charge de traduire en actes sur le théâtre l’intention politique et militaire. À ce titre, il prépare et conduit l’engagement opérationnel de la force interarmées dans le cadre du cycle Plan-Execute-Assess-Refine (planifier-exécuter-évaluer-adapter).

Trois ans après le retour de la France dans le commandement militaire intégré, alors que l’OTAN tire les premiers enseignements de la mise en œuvre de l’approche globale et du nouveau concept stratégique en réformant ses états-majors opératifs, alors que, parallèlement, une révision du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale de 2008 est conduite, il convient donc de s’interroger sur la pertinence de maintenir des états-majors opératifs et, le cas échéant, sur les potentielles évolutions qui pourraient être envisagées dans le cadre de l’adaptation permanente de l’outil de défense.
Pour être réaliste, une telle réflexion ne peut être guidée sans prendre en compte deux aspects marquants de l’actualité. Le premier est constitué par les enseignements des opérations récentes ou en cours. Dans le cas de la Libye, il s’agit de la nécessaire réactivité des forces armées, notamment des structures de commandement, ainsi que du besoin identifié de renforcement de certaines capacités comme le ciblage. Le théâtre afghan invite actuellement davantage à étudier le poids politique et médiatique des effectifs déployés, le redéploiement des troupes et la planification du retrait total ou partiel de la force et les relations entre le commandement de l’opération et les états-majors nationaux. La deuxième réalité qui ne peut être ignorée est la contrainte budgétaire qui va largement influer sur les choix à venir et qui conduit à raisonner en termes de maîtrise des coûts et d’efficience.


Le besoin stratégique accru de connaissance et d’anticipation ainsi que le contexte opérationnel invitent à renforcer la capacité de planification à long terme et montrent ainsi toute la pertinence du niveau opératif. Une redéfinition de la zone de responsabilité du commandement de l’opération pourrait alors entraîner une évolution du commandement opératif national, notamment dans le cadre d’une coalition.

 
L’art opératif n’est pas obsolète

·         Les enjeux actuels de sécurité et de défense montrent l’importance du niveau opératif tant dans les opérations nationales qu’en coalition. D’une part, l’histoire en a fait un échelon de commandement essentiel dans les guerres industrielles. D’autre part, c’est un niveau de coordination prégnant au sein des coalitions, qui occupe également une place primordiale au sein de l’organisation de la Défense nationale.

Certes, selon le professeur Couteau-Bégarie, le niveau opératif n’a plus lieu d’être. Hérité de la «grande tactique» de Guibert et de la manœuvre des corps d’armée de 1805, le niveau opératif répond avant tout aux enjeux des guerres industrielles. Ce sont notamment les Allemands, mais surtout les Soviétiques, qui ont théorisé l’art opératif dans les années suivant la Première Guerre mondiale. Constatant que la technologie a modifié la manœuvre en accroissant la portée des armes, en multipliant les possibilités avec l’aviation, les chars et l’artillerie, et que la logistique a pris un poids considérable, les Soviétiques raisonnent alors la victoire à partir d’une succession d’opérations. Un département «conduite des opérations» est créé à l’académie d’état-major soviétique et le concept d’opération en profondeur naît. En 1926, le Général Svietchine décrit ainsi les trois niveaux de commandement: «La tactique bâtit les étapes à partir desquelles les sauts opérationnels sont assemblés. La stratégie montre le chemin». Dans les armées occidentales, la Deuxième Guerre mondiale joue un rôle majeur dans le développement du niveau opératif. Le 6 juin 1944, le débarquement en Normandie peut être vu comme l’opération interarmées la plus emblématique de l’histoire. La conduite simultanée de deux théâtres d’opérations en Europe et dans le Pacifique illustre également ce niveau de commandement. Mais c’est surtout avec la première guerre du Golfe en 1991, puis avec les opérations au Kosovo en 1999, que le niveau opératif devient un thème incontournable dans la pensée militaire anglo-saxonne, qui utilise notamment la notion de «campaigning».

·         Ce niveau de commandement demeure très présent au sein des armées occidentales, particulièrement chez nos alliés et dans les organisations internationales. Dans le cadre de la mise en œuvre de son nouveau concept stratégique, l’OTAN mène actuellement une réforme de sa chaîne de commandement. Si l’objectif majeur de cette réforme est de réduire les effectifs des deux commandements stratégiques de l’Alliance, le besoin croissant de coordination tant militaire que civilo-militaire demeure également au cœur du changement. Le nombre de JFC passera alors de trois à deux avec la dissolution de l’état-major de Lisbonne. Pour autant, les deux états-majors opératifs restants, Naples et Brunssum, verront leurs effectifs croître pour atteindre environ 850 personnes en temps de paix. Un des aspects primordiaux de cette réforme est la mise en œuvre d’un concept de projection des JFC (JFC HQ). En effet, jusqu’à présent, ces états-majors permanents de l’OTAN avaient la capacité de commander une ou plusieurs opérations, mais uniquement depuis leur garnison. Il y avait donc une possible discontinuité entre le commandant de la force, présent sur le théâtre, et une partie de son état-major. Le principal objectif de la réforme de la chaîne de commandement de l’Alliance (NATO Command structure, NCS) est avant tout de réduire les effectifs de celle-ci d’environ 30%. Au regard de l’ambition affichée aujourd’hui par l’OTAN en termes d’opérations simultanées, il est donc envisagé de développer une capacité opérative au sein des commandements de composante. Ainsi, dans le cadre du concept de Joint Task Force (JTF), le corps de réaction rapide France (CRR-FR) étudie la possibilité d’intégrer des renforts qui lui permettrait d’assurer occasionnellement le commandement d’une force interarmées à dominante terrestre pour une «petite opération interarmées» (small joint operation, SJO). Bien qu’elle introduise une certaine confusion, cette solution n’est qu’une option d’emploi qui ne redéfinit pas le rôle premier d’un tel état-major (PC HRF): assurer le commandement d’une composante terrestre ou d’un corps d’armée. L’observation des forces armées américaines et britanniques montre qu’elles donnent également une importance particulière au niveau opératif. Dans le concept anglo-saxon, comme au sein de l’OTAN, les trois armées forment trois composantes distinctes auxquelles il faut ajouter une composante logistique et une composante forces spéciales. Les états-majors opératifs sont ainsi responsables de la coordination de ces cinq composantes. United States Central Command (CENTCOM) en Floride, ou United States Africa Command (AFRICOM) à Stuttgart, sont deux des commandements opératifs américains dédiés, chacun, aux opérations conduites dans une région du monde. Pour les Anglo-Saxons, le niveau opératif correspond à la manœuvre globale de théâtre. Il a pour objet de gérer la complexité interarmées, interministérielle et inter-agences dans un cadre multinational.

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·         En France, l’art opératif demeure présent dans toute l’organisation de la Défense, mais sa visibilité en opération extérieure reste faible. Au sein de l’organisation territoriale interarmées de Défense (OTIAD), les états-majors interarmées des zones de Défense (EMIAZD) assurent le commandement opératif des éléments déployés sur le théâtre national. Les relations qu’ils entretiennent au quotidien avec les acteurs civils en cas de crise illustrent particulièrement leur capacité à coordonner l’action avec des acteurs autres que militaires. L’interministériel est en effet une étape vers l’approche globale. Ainsi, en 2002, lors des inondations d’Arles, l’EMIAZD de Marseille a coordonné, en liaison avec les autorités civiles, les forces de l’ordre, les pompiers et un certain nombre d’organisations appartenant notamment à la société civile, des missions de secours aux personnes et de protection des biens. Cela a également été le cas plus récemment lors des inondations dans le Var en juin 2010. Pour les forces de souveraineté et les forces prépositionnées, le commandement opératif est assuré par les états-majors interarmées (EMIA). L’opération Harpie de lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane est ainsi commandée par l’EMIA de Cayenne. Enfin, l’état-major interarmées de force et d’entraînement (EMIA-FE) basé à Creil constitue, malgré un effectif réduit et l’incapacité de s’auto-relever, le noyau clé d’un niveau opératif pour une opération extérieure. Pourtant, cet état-major, depuis sa création en 1993, n’a jamais assuré cette fonction dans le cadre d’une opération nationale. Il a surtout été utilisé dans le cadre d’opérations européennes comme EUFOR-RD Congo en 2006 et EUFOR Tchad RCA en 2008.

 

Ainsi, le niveau opératif n’est pas remis en cause actuellement et tend à se renforcer dans le cadre des opérations en coalition. Pour autant, la tendance nationale est à l’écrasement des niveaux de responsabilité: le niveau stratégique peut avoir tendance à diriger directement le niveau tactique et, inversement, le caporal devient stratégique. Face à cette tendance, il est alors légitime de s’interroger sur la manière dont sont construites les chaînes de commandement pour les opérations.


 

Le commandement opératif: un concept à préciser

 

Le contexte actuel des opérations invite à revisiter le concept d’emploi du niveau opératif. En premier lieu, les prérogatives du commandant de la force tendent à s’élargir. Ensuite, en dehors du CPCO, c'est-à-dire du niveau stratégique, il n’existe pas actuellement en France de structure opérative dédiée au suivi et à la coordination des travaux d’évaluation et de planification d’une campagne menée dans le cadre d’une coalition. Une nouvelle définition de l’art opératif national pourrait ainsi émerger.

 

·         L’étendue des responsabilités du commandant d’une opération s’étend avec l’émergence de nouveaux champs d’action, un besoin de réactivité accru, une régionalisation des théâtres et une interopérabilité complexe. D’une part, comme le constate le dernier Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale, la connaissance et l’anticipation ont un caractère stratégique dans la gestion des crises. Cela se traduit par un besoin accru tant en termes d’information que de planification opérationnelle. Il s’agit notamment de favoriser le partage du renseignement au sein d’une coalition, mais aussi de prévoir les évolutions de l’opération dans le cadre du continuum décrit par le Général Ruppert Smith dans son livre «L’Utilité de la Force», et repris dans le document de doctrine FT01: intervention, stabilisation, normalisation. D’autre part, la régionalisation des théâtres d’opération ne peut être ignorée. S’il est communément admis que la résolution du conflit afghan passe par le Pakistan, la proximité de l’Iran, mais également l’influence de l’Inde et des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, sont des données à prendre en compte, notamment lorsqu’il est question de logistique. Le même phénomène est observé dans la lutte contre la piraterie avec non seulement la Somalie comme point de focalisation, mais aussi des actions à mener aux Seychelles ou au Kenya. Enfin, le champ d’action du commandement opératif tend à s’élargir avec le renforcement de certaines capacités. Il s’agit notamment du besoin de ciblage dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle, mais aussi des opérations d’information, de la communication opérationnelle, du contrôle financier ou encore de l’équipement et de l’entraînement, tant des troupes projetées que des unités locales. En France, certaines de ces évolutions sont déjà décrites en doctrine au sein du concept interarmées d’influence (CIA 3.10A).

 

·         Dans le cadre des opérations en coalition, notamment au sein de l’OTAN, le niveau opératif français n’a pas de réelle visibilité et se résume généralement à un élément de liaison sans capacité de planification ou de partage de l’information. Certes, l’EMIA-FE a pris part depuis sa création à deux opérations dans le cadre de l’Union européenne. Cependant, depuis 2008, il n’a pas été impliqué durablement dans le suivi et la planification des opérations internationales auxquelles la France participe. Le retour de la France au sein du commandement militaire intégré aurait pu être l’occasion de développer des liens entre l’EMIA-FE et les JFC de l’OTAN, d’autant plus que certains outils utilisés sont interopérables. Dans une logique de réseau, cela aurait pu donner lieu à des entraînements conjoints et à des partages d’expérience et d’informations. Pourtant, le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) effectue tant des travaux de conception que de planification, assumant ainsi des responsabilités stratégiques et opératives dans la conduite des opérations internationales comme l’ISAF ou OUP[1]. Pour cette tâche, le CPCO dispose notamment d’un réseau d’éléments de liaison nationaux. Sur les théâtres, ce sont les National Component Command (NCC); dans les états-majors stratégiques et opératifs permanents de l’OTAN, ce sont les «pôles suivi/synthèse» (PSS). Bien que le NCC puisse être considéré comme un élément de coordination, il n’a ni les moyens ni les prérogatives d’un niveau opératif. C’est ainsi que la planification opérationnelle nationale du redéploiement en Afghanistan demeure centralisée au CPCO. Ne pas posséder de structure opérative identifiée et dédiée au suivi des opérations en coalition auxquelles participe la France peut être vu comme un handicap. D’une part, la coordination entre les états-majors internationaux en charge de l’opération et les structures nationales en est rendue plus difficile. L’information, élément fondamental de la planification dans le cadre du concept de «knowledge development»[2], n’est pas efficacement partagée faute d’interlocuteurs. D’autre part, dans le domaine de l’évaluation de la campagne, la France pourrait perdre son autonomie d’appréciation en se reposant sur celle effectuée par le commandement de la coalition. Enfin, cette absence de niveau opératif peut conduire le niveau stratégique à se reposer sur la multiplicité de capteurs que constituent les militaires français insérés dans les états-majors internationaux, perdant ainsi le filtre d’un niveau d’analyse et de synthèse unique possédant une réelle connaissance et une vision globale de l’opération en cours.

 

·         Certains enjeux des opérations en cours conduisent à revisiter la définition du niveau opératif français, notamment dans le cadre d’une coalition. La capacité à être nation cadre demeure une des ambitions nationales. Il est donc impératif de pouvoir fournir un commandement opérationnel de théâtre. Le maintien de l’EMIA-FE, noyau clé du commandement d’une opération tant nationale que multinationale, participe de cette logique. Au regard, de l’étendue de la zone de responsabilité décrite précédemment, le commandement opératif est une antenne du niveau stratégique sur le théâtre ou à proximité de celui-ci. En première approche, cet échelon, déconcentré du niveau stratégique, qui repose sur le principe de subsidiarité, s’oppose à la tradition centralisatrice et jacobine française. Pourtant, complémentaire des échelons stratégique et tactique, le niveau opératif équilibre la relation entre ces niveaux de commandement. Il est donc ce nécessaire niveau de cohérence qui assume la conduite de l’opération mais aussi les fonctions de contrôle et de planification à long terme. Dans le cas d’une opération en coalition dans laquelle la France n’est pas nation cadre, le niveau opératif national est plus difficile à appréhender. Si la France se voit confier une zone de responsabilité sur le long terme (notion de «battle space owner»), le chef du détachement peut être désigné comme commandant de l’opération et assure alors le commandement opératif. Il en découle le déploiement d’un état-major interarmées adapté à ce niveau. Dans les autres cas, il n’existe pas sur le théâtre de réelles prérogatives de commandement des opérations. Le rôle d’un niveau opératif national est alors d’assurer le suivi de la campagne, la planification des moyens nationaux à long terme et, enfin, de participer à la conduite de la manœuvre par le partage de l’information et l’influence[3]. Plus qu’un niveau de commandement, c’est un niveau de coordination. Ainsi, dans une logique de réseau, disposer d’une structure opérative nationale en charge de participer aux différents groupes de travail, conférences ou formations organisés par les JFC peut donner à la France une plus grande visibilité au sein de l’Alliance. L’OTAN conduit actuellement des travaux de planification du redéploiement de l’ISAF dans le cadre du changement de mission en 2014. Dans ce but, le JFC de Brunssum cherche notamment à coordonner les mouvements logistiques liés au retrait des matériels. La participation à ces travaux pourrait être une des prérogatives d’un niveau opératif national.

 

Revisiter le concept du niveau opératif national dans le cadre des opérations multinationales pour en faire un véritable niveau de cohérence français au sein de la coalition peut conduire à une meilleure efficacité de la force en renforçant la coordination. Pour autant, au regard des contraintes qui pèsent actuellement sur les ressources, créer une structure supplémentaire paraît difficilement envisageable.

 

 

Adapter le commandement opératif français

 

L’évolution du commandement opératif national peut être conduite avec une approche capacitaire pour aboutir à une organisation modulaire, interopérable et équilibrée. En effet, après avoir revu le concept d’emploi des états-majors opératifs, il s’agira de les équiper et d’adapter les organisations humaines pour gagner en cohérence.

 

·         D’abord, le concept d’emploi du niveau opératif dans le cadre d’une coalition peut davantage prendre en compte les enjeux des crises actuelles. D’une part, il est nécessaire de clarifier le rôle des états-majors nationaux dans le cadre des opérations multinationales. Ainsi, au même titre que l’OTAN met en place une capacité opérative au sein des états-majors de composantes, certains états-majors opérationnels d’armée comme le CRR-FR ou le CRR-E pourraient développer une telle compétence dans le cadre des JTF. Ils seraient alors aptes à renforcer un état-major opératif national. Une étude pourrait également être menée sur la capacité des EMF à renforcer une telle structure. D’autre part, sans revenir au concept de reachback, il est possible de redéfinir la projection de certaines fonctions à l’aune des retours d’expérience et du poids politique et médiatique de l’emprunte au sol. Si certains métiers, comme le renseignement, la conduite des opérations, la logistique de théâtre et bien d’autres, doivent nécessairement se trouver au sein de l’état-major projeté pour assurer le cycle Plan-Execute-Assess-Refine, certaines responsabilités opératives peuvent être délocalisées hors du théâtre. Certes, cela doit se faire avec le souci constant de maintenir la continuité nécessaire à la conduite de l’opération. Pourtant, un nouvel équilibre peut émerger. Ainsi, l’entraînement des unités projetées, le contrôle financier mais également, dans le cadre du knowledge management, la gestion de bases de données ou encore certains domaines d’expertise peuvent ainsi être partiellement assurés par une ou plusieurs structures clairement identifiées. Elles deviendraient alors le point d’entrée du théâtre vers la métropole et pourraient également effectuer certains travaux liés à la planification sur le long terme. Comme cela a été vu précédemment, il convient également de clarifier en doctrine le niveau opératif dans le cas où la France n’est pas nation cadre mais participe à une opération en coalition, en s’attachant plus particulièrement à la coordination. Enfin, de tels changements ne peuvent se faire sans prendre en compte l’environnement opérationnel et notamment les procédures de l’OTAN tant en termes d’entraînement que de certification ou de prise d’alerte. À terme, cela peut être formalisé par la montée en puissance d’une alerte Guépard d’un niveau opératif pouvant être déployé soit dans le cadre d’une opération nationale soit en cas de projection de la NATO Response Force (NRF).

 

·         Ensuite, après avoir amendé la doctrine du niveau opératif et l’avoir adaptée au contexte d’engagement, notamment dans le cadre d’une coalition, les outils du commandement opératif français pourront être revus. Les armées françaises disposent de postes de commandement modulaires projetables et du soutien de l’homme associé qui sont régulièrement employés sur les théâtres d’opérations et ont fait leurs preuves. L’opération Turquoise au Rwanda en 1994 illustre cette capacité. Alors que l’opération se déroulait au Rwanda, le Général Lafourcade avait déployé son état-major à Goma au Zaïre. En 2008, le déploiement d’EUFOR Tchad RCA a également utilisé ce savoir-faire. Des camps ont été déployés ex nihilo dans le désert tchadien en fonction des points d’eau. Il n’en est pas de même pour les systèmes d’information et de commandement. Alors que les acteurs de l’équipement réfléchissent à un système d’information interarmées, certains besoins du niveau opératif doivent également être intégrés. Certes, certains outils développés au sein de l’OTAN sont déjà utilisés par l’EMIA-FE. Pour autant, la notion de knowledge management ne peut être laissée de côté. Celle-ci repose sur des bases de données qui permettent le partage et l’archivage de l’information, mais aussi des outils d’analyse et de synthèse de l’information. Ainsi, le J2 conçoit des dossiers pays (country books) qui regroupent, de manière exhaustive, l’ensemble des informations utiles à la force, préparés sous le prisme PMESII, politique-militaire-économique-social-infrstructure-informations, auxquels peuvent être ajoutés d’autres domaines comme la culture locale, les ressources naturelles, la criminalité… Pour cela, ils disposent d’accès à des bases de données, comme CIDNE[4], associées à des services fonctionnels. D’autre part, ces outils mettent en œuvre des principes d’analyse peu répandus au sein des systèmes d’information déployés actuellement dans les armées françaises. L’analyse systémique et la notion de système de système tend à compléter les ordres de bataille dans le cadre de la contre-insurrection (COIN). Les évènements et les acteurs d’une crise ne sont plus étudiés au prisme de la subordination, mais les analystes cherchent davantage à dégager ou faire converger des liens d’influence. Mais, surtout, dans le cadre des études en cours sur les systèmes d’information, la notion d’interopérabilité doit être affinée. L’interopérabilité multinationale peut être résolue par la recherche de la cohérence entre les systèmes d’information nationaux et la participation de la France au développement d’équipements de l’Alliance comme le NATO Mission Network. Du point de vue national, si le dernier Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale aborde la capacité des acteurs civilo-militaires à communiquer en temps de crise, il est surtout primordial de penser l’interopérabilité interarmées totale et native. En effet, c’est la capacité du niveau opératif à communiquer avec les différentes composantes du niveau tactique. C’est également la capacité des différentes armées à communiquer entre elles dans le cadre des opérations. Ainsi est-il difficile de concevoir aujourd’hui, à l’heure de la numérisation du champ de bataille, une opération amphibie ou aéroportée sans que les marins ou les aviateurs disposent de la géolocalisation des unités terrestres. Ce qui est valable pour des opérations aussi spécifiques l’est également pour les autres. Il suffit de se pencher sur la coordination dans la troisième dimension pour s’en convaincre.

 

·         En dernier lieu, une évolution des structures de commandement et de la formation du personnel peut être conduite. Mettant à profit les enseignements du plein retour dans l’OTAN, et afin d’en tirer les bénéfices, les organisations doivent évoluer. La structure des JFC mise en place en 2009 est aujourd’hui réformée pour revenir à une «structure en J», notamment pour pouvoir bénéficier d’un «effet miroir» avec les autres états-majors nationaux ou multinationaux. Pour autant, l’architecture en trois piliers est maintenue, ceux-ci devenant respectivement les sous-chefferies (DCOS) opérations, plans et ressources. Afin d’accroître l’interopérabilité de la chaîne opérative française, il importe de clarifier les conséquences d’une telle réforme quant à la capacité à planifier et coordonner l’action. D’autre part, la logique de l’influence tendant à prévaloir au sein des organisations internationales, le niveau opératif français doit faire valoir ses travaux en développant davantage les liens avec les états-majors interarmées de force tant étrangers que multinationaux. Dans ce but, une structure opérative nationale comme l’EMIA-FE doit pouvoir participer aux travaux de planification conduits par les JFC de l’OTAN, notamment pour les opérations dans lesquelles la participation française est significative. Ainsi, dans le cas où la France déciderait de se doter d’une capacité de suivi d’une opération dans laquelle elle n’assure pas le rôle de nation cadre, une structure ad-hoc, directement subordonnée à l’EMA, mais plus vraisemblablement au sein de l’EMIA-FE, devrait être créée ou adaptée. Elle pourrait notamment s’inspirer de la nouvelle organisation des JFC de l’OTAN avec des divisions «opérations en cours» et «opérations futures». Dans un même ordre d’idée, la France pourrait davantage mettre à profit les formations et séminaires organisés par l’OTAN, non seulement par la NATO School d’Oberammergau, mais aussi par les différents états-majors et agences comme l’Intelligence Fusion Center (IFC), agence de renseignement de l’Alliance. Ainsi pourraient être développés en liaison avec nos alliés certains savoir-faire comme le ciblage, la communication stratégique (STRATCOM) ou l’extraction de personnel (Personnal Recovery). Encore faudrait-il également pouvoir disposer en gestion d’une certaine traçabilité des compétences opératives, créer un vivier de personnel formé au niveau opératif et mettre en place une astreinte opérationnelle. Enfin, le déploiement d’un état-major opératif ne peut se concevoir sans soutien, que ce soit dans le domaine des systèmes d’informations, des transmissions, mais aussi de la vie courante, ce que les Anglo-Saxons appellent la «Force Protection». Le 41ème régiment de transmissions était le dernier régiment dédié au niveau opératif. Après sa dissolution et dans le cadre de la projection totale ou partielle d’un commandement interarmées de théâtre, il importe d’identifier et d’entraîner régulièrement des unités pour assurer cette mission et ainsi constituer la cohésion nécessaire à l’efficacité opérationnelle. Bien que la tendance actuelle des armées françaises soit à la réticence dans ce domaine, la piste de l’externalisation de certaines fonctions du soutien de l’homme peut également être explorée sous certaines conditions. L’OTAN utilise notamment des entreprises civiles dans le cadre du montage du CP156, poste de commandement aérotransportable. Certes, cela allonge les délais de projection. Pour autant, les effectifs de la force protection en sont réduits.

 

Structure actuelle du JFC Brunssum




[1] Operation Unified Protector

[2] Knowledge management ou knowledge development: concept du renseignement d’intérêt militaire mis en œuvre par l’OTAN dans le cadre de l’approche globale.

[3] Cet aspect du niveau opératif n’est pas incompatible avec la notion de souveraineté. Les troupes engagées peuvent demeurer sous commandement national comme l’illustre la pratique américaine qui consiste à assumer systématiquement le commandement de ses troupes engagées.

[4] CIDNE: base de données américaine utilisée dans le cadre de l’ISAF pour la gestion du renseignement.

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Par souci de cohérence mais également en raison d’un impératif de maîtrise des coûts, les domaines organiques, comme le soutien commun et l’administration générale ou l’équipement, tendent à devenir des prérogatives interarmées. Dans le cadre de la conduite et de la planification des opérations, la complémentarité des effets réalisés par chaque armée demeure prégnante. Pourtant force est de constater que le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN et les ambitions affichées dans le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale invitent à revisiter le concept du niveau opératif et en accroître les prérogatives. Cela est particulièrement valable dans le cadre de la participation de la France à une coalition, et pourrait conduire à dégager deux cas de figures en fonction du positionnement comme nation cadre ou non. À terme, il s’agirait de rééquilibrer les relations entre les différents niveaux de commandement, stratégique, opératif et tactique. Ainsi, accroître l’influence de la France dans les commandements internationaux et renforcer sa capacité à connaître et à anticiper passent aussi par une mise en cohérence de la doctrine, des structures et des équipements du niveau opératif.

 

L’OTAN fait actuellement effort sur la Smart Defence («défense intelligente»), dont le Général Abrial est l’ambassadeur. Celle-ci est régie par les principes de «pull and share» («tirer et partager»). Parallèlement, la France cherche à relancer la défense européenne et s’est notamment rapprochée du Royaume-Uni en créant une force expéditionnaire interarmées franco-britannique, dans le cadre du traité de Lancaster House. Sur la base d’un accord entre plusieurs nations européennes, comme c’est le cas pour le commandement européen du transport aérien, une structure opérative permanente pourrait voir le jour et être associée à cette force expéditionnaire. Complémentaire des chaînes opératives nationales, cet état-major pourrait se voir confier des missions de planification, de veille opérationnelle, de suivi d’opérations. Ainsi, le partage de l’information, mais aussi la coordination et l’interopérabilité européennes pourraient être renforcés.

 

 

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