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Valeurs de l'Armée de Terre

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La mort au combat : entre honneur et horreur

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Par le Chef de bataillon Meunier

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Dans notre société hyper médiatisée, consumériste et angoissée par le risque, la mort du soldat est incomprise voire dérange mais elle ne peut pour autant être évitée. Autrefois sacralisée, elle se trouve banalisée voire montrée du doigt. Alors que le soldat pense à l’honneur, l’écho médiatique censé refléter l’opinion publique dénonce l’horreur. Désacralisée, la valeur de la mort au combat dépend plus que jamais de sa reconnaissance par la Nation, qui, pourtant légitime, doit aujourd’hui être ranimée voire reconquise.

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Août 2008, dix soldats français tombaient au champ d'honneur lors de l'embuscade d'Uzbin en Afghanistan. Au lieu de glorifier nos héros morts pour la France, le marasme politico-médiatique s'interrogea immédiatement sur la pertinence de la présence française en Afghanistan et la machine judiciaire chercha des responsables. Dans notre société hyper médiatisée, consumériste et angoissée par le risque, la mort du soldat est incomprise voire dérange mais elle ne peut pour autant être évitée. Autrefois sacralisée, elle se trouve banalisée voire montrée du doigt. Alors que le soldat pense à l'honneur, l'écho médiatique censé refléter l'opinion publique dénonce l'horreur. Et pourtant, encore sacrifié sur l'autel de la Nation, le soldat honore son engagement espérant intimement la juste reconnaissance de son sacrifice. Désacralisée, la valeur de la mort au combat dépend plus que jamais de sa reconnaissance par la Nation, qui, pourtant légitime, doit aujourd'hui être ranimée voire reconquise.

Mourir en silence

Les dernières opérations militaires nous rappellent que la mort ne quittera pas le champ de bataille. La guerre tue, cela est une constante. En revanche, le regard que la Nation porte sur ses morts fluctue. La crise que la société traverse est avant tout une crise des valeurs. Le consumérisme et l'hédonisme incitent à penser que le bonheur réside dans l'accumulation matérielle et le confort de la sphère privée. Le monde est « désenchanté » et l'individu devient hermétique à toute morale collective. La sécularisation de la société aboutit de surcroît au fait que l'individu n'est plus capable de s'intéresser à ce qui succédera à sa propre existence. Pressé d'exister, il ne témoigne que peu de passion à se battre pour des valeurs qui lui survivront. La mort est considérée comme le mal absolu, comme une fin en soi. L'homme oublie que donner du sens à la mort aide à donner du sens à la vie. La société est dans le déni de réalité et les stratégies d'évitement.

Aussi les notions de sacrifice et de don de soi sont-elles aujourd'hui vidées de leur sens et incomprises par une société nombriliste et effrayée par la mort. Engagé au service de la Nation et au risque de sa vie, le soldat s'investit de fait pour une cause qui le dépasse, au delà de sa sphère privée et de sa propre existence. Mais la société moderne a égaré la grille de lecture vertueuse nécessaire à la compréhension de ce sacrifice.

L'incompréhension du sacrifice moderne est sans aucun doute liée aux souvenirs de la guerre industrielle qui hante encore l'inconscient collectif. Les immenses souffrances occasionnées par la mort de masse des guerres mondiales ont généré un profond deuil national qui résonne encore aujourd'hui. La création des « monuments aux morts » et de la mention « Mort pour la France »1 témoignent de cette volonté de rendre hommage aux morts et de ne pas oublier. Ne pas oublier pour ne plus recommencer. L'honneur d'avoir défendu son pays a laissé place à l'horreur des morts de masse. Mais comment condamner l'horreur des millions de sacrifiés sans être sceptique à l'égard des futures opérations militaires aussi utiles soient-elles pour défendre les intérêts nationaux ? Les idées pacifistes ont fleuri alimentant le sentiment de défiance à l'égard du patriotisme qui avait tant coûté à la Nation. Les guerres de décolonisation ont par la suite donné au militaire l'image d'un agent de l'État au service d'une politique néfaste. Les soldats tombaient dans l'indifférence et le mépris. La Nation devenait dubitative face à la guerre. La guerre d'Algérie marquait le point d'orgue du scepticisme de la Nation envers le fait militaire.

La guerre n'était alors plus portée par la Nation, la société ne croyait plus à la guerre juste, la mort au combat ne pouvait plus être héroïque, mais simplement tragique.

La mort au combat devient tabou et dérange. La sémantique guerrière est remplacée par une sémantique moins belliciste employant des mots tels que conflit, intervention, crise, assistance ou soldat de la paix. Tout emploi de la force armée doit être plus que jamais publiquement justifié pour être accepté. Des concepts de anti-héros naissent tel celui du « zéro mort » qui prend alors la forme d'une promesse managériale dans la conduite de la guerre ayant pour effet de faire croire que la mort peut être évitée et doit être perçue comme intolérable. Le risque létal veut être éloigné des rangs de l'armée nationale comme en témoigne le développement des sociétés militaires privées. Autre concept révélateur de cette tendance, celui « d'approche globale » qui confère à l'approche cinétique du combat un rôle de parent pauvre, critiquant au passage l'intérêt de l'ouverture du feu. Les guerres modernes font inéluctablement moins de morts mais ces conflits asymétriques confèrent à chacun d'entre eux, un poids relatif bien plus lourd dans l'opinion publique et donc dans les choix politiques. Ce poids est de surcroît alourdi par l'impact psychologique des circonstances, la majeure partie des morts en Afghanistan étant due aux engins explosifs improvisés, « suicide bombers » ou encore pire, aux « green on blue ».

Pourquoi mourir ?

Si la mort était jadis sacralisée, c'était non seulement pour la rendre supportable aux yeux des hommes mais aussi pour motiver l'efficacité du combattant. Le guerrier qui avait eu l'honneur de donner sa vie à son Dieu ou son Roi était honoré par la réputation accordée par ses pairs. La « belle-mort » ouvrait les portes du paradis tandis que la bravoure offrait la reconnaissance sociale. Aujourd'hui désacralisée, la mort au combat prend l'apparence d'un simple accident de travail dont il convient de déterminer les responsabilités. L'honneur d'avoir donné sa vie pour les intérêts de la Nation est masqué par la responsabilité de l'État de n'avoir pas su garantir la vie de ses soldats. La « judiciarisation » du champ de bataille, conséquence logique de la désacralisation du sacrifice, retire au soldat son statut de héros pour lui attribuer celui de victime. Le soldat se voit dépossédé de son sacrifice.

Ainsi, le soldat peut ressentir une certaine solitude sociale symbolisée par le manque de reconnaissance de son dévouement. La reconnaissance en vase clos a ses limites. Ce manque lancinant pourrait avoir des conséquences désastreuses à moyen et long terme. Le soldat risquerait tout d'abord de perdre le sens de son engagement. Nous pourrions alors assister à un phénomène d'anti-sélection où les personnes les plus motivées se détourneraient de l'armée puisque le sens de leur action ne serait pas reconnu. Pour les restants, les intérêts privés pourraient à leur tour devenir la seule motivation car rien ne justifierait de risquer sa vie. La bravoure et le courage quitteraient peu à peu les rangs de l'armée nationale. Le « choc des volontés »2 ne pourrait plus vraiment exister. Le niveau d'ambition de l'armée de terre serait irrémédiablement affaibli et les missions générales se cantonneraient à de la sauvegarde du territoire. Les syndicats s'imposeraient comme pansement logique et salvateur pour des soldats soucieux de leurs droits plus que leurs devoirs. La Nation n'aurait plus les moyens de faire entendre sa voix et devrait compter sur les autres pour résoudre tout conflit d'envergure. L'effet papillon de ce type de scénario n'est-il qu'une simple fiction ou peut-on sentir les graines germées ?

Les effets à long terme de la timide reconnaissance, voire de l'indifférence du sacrifice des soldats seraient de toute évidence préjudiciables à la Cité toute entière.

 Une dynamique de reconnaissance intergénérationnelle

Cette reconnaissance passant d'une génération à l'autre, ils la méritent. Aussi la manière dont nos morts sont honorés doit-elle être une priorité politique. Depuis la bataille de Valmy en 1792, l'hommage rendu aux morts fut principalement symbolisé par la réalisation de stèles gravées. Aujourd'hui, la médiatisation des cérémonies aux Invalides ou le passage des cortèges funèbres sur le Pont Alexandre III sont des initiatives témoignant d'une volonté de marquer les esprits. Mais les résultats demeurent décevants, les trottoirs du pont Alexandre III ne sont que parsemés de civils et le cortège funèbre, faute de pouvoir bloquer la circulation trop longtemps, est souvent suivi à deux pas par des véhicules en tout genre imposant de passer immédiatement de la solennité au réel. L'honneur aux morts ne doit pas se résumer à des initiatives ponctuelles. Des minutes de silence pourraient être plus largement observées, notamment dans les écoles. Quelques minutes de silence pour rendre hommage aux 88 vies données pour la Nation en Afghanistan n'aurait pas été une requête illégitime. En fonction des classes, ces minutes de silence seraient par ailleurs l'occasion de provoquer une réflexion ou un débat sur la citoyenneté. Quant aux enfants, ils sauraient que les héros existent vraiment.

L'honneur aux morts doit ensuite être relayé par un devoir de mémoire plus expansif. La commémoration d'anciennes batailles, souvent d'ailleurs des défaites, demeure une mise en oeuvre statique du devoir de mémoire. Fixer une date dans le calendrier n'est pas suffisant pour faire vivre utilement la mémoire. Il faut l'aborder sous un angle visant plus à valoriser qu'à regretter. L'émotion générée doit être l'honneur de compter nos héros et non l'horreur de conter la guerre. Réduire l'utilité de la mémoire à se souvenir des erreurs du passé pour en tirer des leçons revient à dévaloriser notre histoire. Ceux qui se sont battus pour que l'histoire de la Nation dure, doivent avoir la première place dans la mémoire nationale. Le devoir de mémoire doit être pédagogique et vivant. La lecture d'un message lors d'une commémoration ne remplacera jamais un témoignage personnel. Le devoir de mémoire et la communication sont de fait intimement liés.

Aussi faut-il communiquer activement, sans s'arrêter à de la publicité ou des campagnes de recrutement. Il faut établir une véritable politique de rayonnement au sens large, dans toutes les strates de la société et de la vie publique. Rayonner pour faire entendre sa voix, se faire connaître et faire appréhender ce que sont les intérêts de la Nation qui justifient la nécessité de l'action de l'armée, de ses missions et de ses dépenses. Ce rayonnement doit être conduit tout d'abord par un rapprochement entre le monde étudiant et le monde de la Défense qui irait plus loin que le trinôme académique. Celui-ci prendrait ainsi corps au travers de rencontres institutionnalisées telles que des interventions dans les écoles et universités, ou plus efficacement par des « modules spécifiques Défense » proposés dans certains cursus universitaires. Associant des cours théoriques (sur le commandement, la planification, la méthode d'élaboration d'une décision opérationnelle...) et des retours d'expériences, ces interventions seraient une véritable opportunité de proximité entre le monde étudiant et celui de la défense, entre les décideurs de demain et l'armée nationale. Ensuite, cette stratégie de rayonnement doit s'intéresser à l'environnement politique. Tout d'abord au niveau local par une politique d'incitation des militaires à s'impliquer dans les milieux associatifs. Puis, au niveau ministériel par un rapprochement entre l'armée et les autres ministères grâce à l'augmentation du nombre de postes détachés. Outre le bénéfice d'une meilleure compréhension mutuelle, une telle politique contribuerait à l'efficacité opérationnelle dans la gestion interministérielle des crises, place Beauvau. Enfin, la politique de rayonnement doit s'intéresser au milieu de la presse et des médias. Ce qui signifie encourager la libre expression de la pensée militaire en incitant les cadres à faire entendre leurs idées, leurs réflexions, au travers d'ouvrages ou de publications destinées notamment à la presse non spécialisée. Finalement, ce n'est que par une stratégie de rayonnement large et ambitieuse, que l'armée nationale pourra progressivement influer sur les mentalités.

Croire et agir

Ainsi le chemin existe, reste à trouver la volonté. Les soldats continuent à tomber au service d'une société qui les honore avec timidité. D'un côté le strabisme de la société, de l'autre le risque de gangrène lié au manque de reconnaissance du dévouement. Or la mort au combat ne pourra être reconnue à sa juste valeur que lorsque le politique fera de la citoyenneté une priorité et que la société connaitra alors un regain d'intérêts pour la res publica et la morale collective. La mémoire jouera alors son rôle valorisant et nos soldats accéderont réellement à cette reconnaissance intergénérationnelle. Ils cesseront d'être vus en victimes. Il n'y aura alors plus de place sur les trottoirs du pont Alexandre III lors du passage d'un cortège. Mais en attendant cette prise de conscience, l'armée doit maintenir sa conviction que les intérêts de la Nation priment sur la vie des soldats et que la mort au combat demeure l'acte de citoyenneté ultime. En dépit de l'angoisse sociale, l'armée doit exprimer sans pudeur son attachement à la Nation et rayonner plus que jamais afin de faire entendre sa voix et contribuer à la reconnaissance du soldat dans la Cité. Refusons que nos soldats meurent en silence !

Est-ce une démarche purement naïve que d'espérer pouvoir revenir à une communauté de valeurs dans laquelle l'intérêt public serait une priorité nationale ? Une instruction civique plus marquée pourrait, sans nul doute, contribuer à relever le sens moral de la société. S'inspirer du patriotisme américain, du canadien ou encore du turc et de sa formation à l'amour de la Patrie, serait une démarche politique pertinente. Mais si l'urgence nous incite à espérer un regain de civisme, il apparaît fastidieux de changer les mentalités. Or il n'est nul besoin d'adhérer à une idée pour lui témoigner un profond respect. C'est principalement sur cette notion de respect que l'effort doit être porté afin de redonner au sacrifice sa valeur éthique et reconnaître les qualités spécifiques incarnées par le soldat. Mettre sa vie entre les mains de la Nation ne signifie pas faire voeux d'allégeance à une idéologie guerrière mais exprime plutôt un engagement philanthropique exemplaire, digne d'une sincère considération. Obéir ne signifie pas se soumettre (sous entendu de manière servile). Les héros existent encore, mais sous la forme de citoyens ordinaires qui ont fait le choix de défendre la Cité, en s'engageant à braver la mort pour une cause qui les dépassent non pour accéder à la reconnaissance éternelle, mais par sens du devoir.

La mort devient difficilement justifiable politiquement, et considérée comme inutile par l'opinion publique. Les circonstances de la mort prennent une importance grandissante. Si un soldat ne meurt jamais pour rien, l'image du héros perd de sa clarté. Au service d'une politique médiatiquement susceptible et confronté au regard d'une société angoissée, l'image du héros prend l'apparence du martyr. La mort au combat est désacralisée, banalisée, et ne rend plus au soldat l'honneur et la reconnaissance qu'il mérite.

1 Loi du 2 juillet 1905
2 définition du combat selon Carl Von Clausewitz dans De La Guerre.

 

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