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Défense et management

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La mutation du modèle régimentaire

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Par le CBA THOMAS

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L’évolution des engagements terrestres d’une part, les réformes organisationnelles d’autre part, font apparaître une divergence croissante entre le modèle régimentaire et sa déclinaison en opérations. La question de l’adaptation de ce modèle mérite par conséquent d’être posée.

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Dans le vocable propre au métier des armes, certains mots conservent, au-delà même du seul monde militaire, une force d'évocation particulière. Il en est ainsi du régiment. Point d'orgue d'une carrière opérationnelle, non dénué d'une certaine magie portée par le titre de « chef de corps », son commandement demeure un objectif majeur dans une carrière d'officier. Comment pourrait-il en être autrement, dans une institution dont le régiment constitue depuis des siècles l'un des piliers les plus structurants ?

Pourtant, si le terme ne change pas, la réalité qu'il recouvre est loin d'être immuable. En particulier, la divergence entre la structure régimentaire organique et sa déclinaison en opérations s'amplifie depuis deux décennies. Sur les théâtres d'opérations, la diversité, l'autonomie et la puissance des petits échelons tactiques ont été considérablement renforcés. A l'inverse, en France, le modèle régimentaire n'a qu'assez peu évolué et tend à se resserrer sur ce qu'il est convenu de désigner comme son « coeur de métier ».

Dans ce contexte, jusqu'à quel point le modèle régimentaire actuel demeure-t-il pertinent ? Quels défis pose-t-il en termes de préparation opérationnelle ? Faut-il envisager son adaptation pour préparer au mieux « le succès des armes de la France », selon la formule consacrée qui continue de marquer l'investiture d'un chef de corps ?

Il ne s'agit ici, ni d'étudier de façon exhaustive le détail des évolutions du modèle régimentaire à travers les âges, ni d'évoquer avec une nostalgie stérile un supposé âge d'or.

Les formes actuelles de l'engagement des forces terrestres consacrent la primeur de l'interarmes, le développement de l'assistance opérationnelle et l'immuable importance des forces morales. Elles imposent à la fois de préserver le principe régimentaire et d'en adapter les structures.

 

Le régiment au fil des siècles : une structure évolutive

Il serait illusoire de considérer le régiment comme une structure tactiquement incontournable. Les régiments fondés au XVIème siècle sous le règne d'Henri II participent de la construction d'une identité nationale plus qu'ils n'assurent une révolution tactique. Unités structurées et pérennes se battant pour le roi, ils remplacent les bandes de mercenaires louées par des seigneurs locaux. Leur autonomie « administrative » est importante, le colonel étant propriétaire de son régiment et responsable de son recrutement jusqu'au XVIIème siècle. Mais leur autonomie tactique est limitée : les armées manoeuvrent d'un seul bloc et se déploient très peu, en raison des limitations de puissance, de portée et de cadence des armes. La division, mise en place par le maréchal de Broglie en 1759, puis le corps d'armée créé par Napoléon en 1805, apportent sous cet angle des bouleversements tactiques beaucoup plus profonds1. La division, intégrant des unités des différentes armes, mène une manoeuvre autonome. Elle constitue, jusqu'au XXème siècle, l'échelon tactique de référence.

Après la première guerre mondiale, l'apparition des unités mécanisées accroît sensiblement la dispersion, la mobilité et la protection des combattants. Dès lors, les échelons subalternes acquièrent plus d'autonomie tactique et le régiment s'impose progressivement, à la fois comme unité organique et pion de manoeuvre de référence de l'armée française. C'est ce que décrit le chef de bataillon de Gaulle dès 1934 : « au lieu des rangs sans cesse rompus, de la noria des effectifs, du kaléidoscope des chefs et des camarades, on fera de vrais régiments. Constants dans leur composition, dans leurs rites et symboles, renouvelés insensiblement par l'arrivée ou le départ d'éléments chaque fois peu nombreux, toujours réunis en garnison comme en campagne, ils mèneront cette vie intérieure et prendront cette figure marquée d'où procède la sympathie collective.»2

Ce phénomène d'abaissement de l'échelon de référence se poursuit après les guerres de décolonisation. La réduction drastique du format de l'armée de terre qui suit la guerre d'Algérie conduit à l'abandon de la structure bataillonnaire, consacrée par la réforme du général Lagarde dans les années soixante-dix. Dans la perspective d'un combat défensif sur le théâtre européen, les régiments du corps blindé mécanisé, réduits au volume du bataillon3, disposent en permanence de tous leurs matériels et d'effectifs complets grâce à la conscription. Ils conservent une structure organique identique à celle prévue pour leur engagement opérationnel.

 

Une divergence croissante entre modèle régimentaire et structures de projection

La structure organique du régiment tend aujourd'hui à évoluer à revers des impératifs mis en exergues par les engagements opérationnels.

En opérations : la diversification des structures

A partir des années 1990, l'abaissement de l'échelon tactique de référence décrit précédemment est fortement accéléré par le caractère expéditionnaire des engagements terrestres. Celui-ci impose la modularité et l'adoption du groupement tactique interarmes (GTIA) comme structure de projection, qui marque une rupture fondamentale. En opérations, le GTIA et par conséquent le SGTIA intègrent un nombre croissant de fonctions auparavant dévolues aux échelons supérieurs. La comparaison des structures du 3ème RIMa entre les opérations Daguet et Pamir est à ce titre édifiante4. A la tête d'un sous-groupement, un capitaine en opérations dispose aujourd'hui d'un éventail de pions de mêlée, d'appui et de soutien comparable à celui d'un chef de corps il y a vingt ans ou d'un divisionnaire pendant la Grande Guerre !

Les engagements récents confortent par ailleurs l'importance du concept d'assistance opérationnelle. Celle-ci vise à améliorer la capacité opérationnelle des forces armées locales, condition essentielle de la reconstruction d'un Etat pérenne. Dans ce cadre, des détachements participent à la formation puis le tutorat des forces de sécurité.

Ce type d'engagement n'est pas fondamentalement nouveau : la France a ainsi formé à partir des années soixante les armées de nombreux Etats africains. Cependant, l'assistance opérationnelle tend à prendre une importance croissante. Très consommatrice en cadres, elle peut provoquer un déséquilibre structurel important pour les régiments. Ce constat a été mis en évidence par l'engagement d'OMLT5 en Afghanistan.

Enfin, l'engagement des forces terrestres est marqué depuis plusieurs années par un durcissement des opérations, souvent décrit comme le « retour de la guerre ». Les combats menés en Afghanistan et au Mali face à un adversaire asymétrique déterminé consacrent une forme de « retour aux fondamentaux ». En particulier, ils mettent en évidence l'immuable importance des forces morales : prendre l'ascendant sur l'adversaire suppose impérativement, même et surtout pour une armée dotée de moyens technologiques modernes, la capacité du groupe à dépasser la somme des valeurs individuelles. C'est ce qu'exprimait dès le XIXème siècle Ardant du Picq : « ce qui doit croître avec la puissance des engins, c'est la force de l'organisation, la solidarité des combattants »6.

En métropole : le resserrement sur le « coeur de métier »

La structure régimentaire se contracte sous l'effet d'une double dissociation : outre la séparation entre hommes et systèmes d'armes imposée par la politique de gestion des parcs, la réforme du soutien cloisonne soutien et unités combattantes. En recentrant le régiment sur sa seule vocation de « métier », cette réforme l'éloigne de sa vocation étymologique de regimentum, c'est-à-dire d'échelon de gouvernement. Plusieurs fonctions de soutien ont quitté au moins partiellement la sphère régimentaire. Faut-il le déplorer ? Il convient sans doute de ne pas idéaliser les marges de manoeuvre dont bénéficiaient auparavant les régiments, dont les « régions Terre » encadraient de près l'autonomie. Il est en outre trop tôt pour évaluer une réforme qui, à condition d'atteindre d'ambitieux objectifs d'économie, pourrait permettre au chef de corps de se concentrer uniquement sur la préparation de son métier. Toutefois, cette évolution présente au moins deux risques majeurs.

Le cloisonnement fonctionnel diminue tout d'abord la réactivité des forces terrestres. La génération de forces se complexifie puisqu'elle nécessite le passage d'une logique de temps de paix en « tuyaux d'orgue » spécialisés à une intégration transverse permettant au chef en opérations de commander suivant la logique traditionnelle « un chef, une mission, des moyens ». Cette complexification pose la question du volume de forces terrestres rapidement projetables, dans un contexte où la surprise semble durablement caractériser l'évolution de la conflictualité : « nous serons surpris, mais nous n'avons pas le droit d'être démunis »7...

En outre, la nouvelle organisation modifie la notion clé d' « unité formant corps »8 mentionnée par le Larousse dans sa définition du régiment. Le contrat tendant à

remplacer en métropole la relation hiérarchique, les liens de solidarité se distendent entre des « prestataires » et des « bénéficiaires » de plus en plus éloignés physiquement et moralement. Réduit à son seul coeur combattant, le régiment pourrait être menacé par une forme de repli identitaire. L'indispensable référence aux fondements de son identité collective que sont notamment son histoire et son drapeau risquerait alors de tendre vers le rejet des autres organismes, dans un divorce croissant entre « guerriers » et « experts ». Ceci nuirait à la cohérence d'ensemble des forces terrestres et à leur efficacité, en perpétuant de trop nombreuses « guerres de chapelles »9

 

Quelques pistes de réflexions

Les constats qui précèdent appellent certains aménagements qui pourraient utilement contribuer à adapter le modèle régimentaire aux impératifs opérationnels.

Il pourrait d'abord être pertinent d'envisager une structure régimentaire organiquement interarmes. Sans viser la constitution illusoire de groupements immédiatement projetables, il s'agirait de constituer des « noyaux clés de GTIA ». Ceux-ci regrouperaient des unités élémentaires issues d'au moins quatre fonctions opérationnelles : infanterie, cavalerie, artillerie et génie. Y seraient adaptés, lors de la génération de force, les éléments dont l'intégration permanente est difficilement envisageable, soit à cause de la spécificité des équipements (unités ALAT en particulier), soit en raison de la faible ressource disponible dans l'armée de terre (appuis spécialisés). Une telle structure favoriserait dès le quartier l'indispensable connaissance réciproque et la maîtrise d'une coordination toujours plus complexe des moyens. Mise en place dans l'US Army depuis 2009 à travers les bataillons interarmes organiques10, elle a d'ailleurs des précédents en France, l'armée de terre ayant récemment compté plusieurs régiments interarmes11.

Le principal inconvénient d'une telle évolution est bien sûr lié à la contrainte du soutien de matériels très divers. Il pourrait cependant être limité par l'actuelle politique d'emploi et de gestion des parcs, compte tenu du volume réduit des parcs permanents désormais en service dans les régiments.

Par ailleurs, une meilleure prise en compte des missions d'assistance opérationnelle pourrait conduire à la transformation, dans chaque régiment, d'une unité élémentaire en détachement d'instruction spécialisée. Regroupant des cadres expérimentés issus de plusieurs fonctions opérationnelles, celui-ci aurait vocation à projeter des détachements d'assistance opérationnelle. Il pourrait, en métropole, assurer l'instruction spécialisée dans le prolongement de l'instruction initiale délocalisée dans les CFIM12 et participer à l'instruction des cadres, notamment en termes de connaissances interarmes. Une telle

structure limiterait l'atomisation des unités élémentaires et constituerait un vivier valorisé de cadres et de soldats expérimentés qui contribuerait à une saine émulation.

Enfin, au-delà d'éventuelles adaptations des structures du régiment, il convient de veiller au maintien de liens suffisamment forts entre régiments et organismes de soutien pour éviter toute étanchéité entre ces deux mondes. Si les soutenants doivent cultiver l' « esprit guerrier », les combattants ont eux le devoir de développer une cohésion ouverte, sans s'enfermer dans une identité guerrière exclusive. La mise en place d'un système d'abonnement entre les groupements de soutien et les brigades, pour projeter systématiquement les éléments de soutien avec la même brigade interarmes, permettrait sans doute de contribuer à cette connaissance mutuelle.

« Il n'empêche que l'homme demeure au fond de tout. L'évolution tactique exige donc, plus que jamais, la solidarité militaire. Au milieu des forces centrifuges déchaînées par le combat, aucune unité ne restera cohérente sans les liens tissés à la longue par la vie des régiments »


Matrice des formations déployées en opérations, structure productrice de l'indispensable cohésion de la troupe, le régiment mérite d'être conforté en tant que structure clé des forces terrestres. Certains aménagements, comme la diversification interarmes et la densification des unités, pourraient utilement contribuer à en adapter le modèle aux impératifs opérationnels de notre époque. Ceci aurait incontestablement un coût budgétaire, alors même que les réformes récentes sont principalement conduites dans une logique de rationalisation et de préservation du nombre d'unités. Dès lors, est-il illégitime d'envisager, à contrainte budgétaire constante, une modernisation de la structure des régiments au prix éventuel d'une diminution de leur nombre ?


1 « Il faut manoeuvrer tous à la fois, s'étendre sans se mettre en prise, embrasser sans se désunir et ne pas faire de détachements » Guibert, Essai général de tactique, 1772

2 Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, 1934

3 Le régiment de 1910 comptait trois bataillons de quatre compagnies. Celui de 1980 ne compte plus que quatre unités élémentaires, soit le volume d'un bataillon. Dans quelques décennies, un « régiment » pourrait-t-il correspondre au volume d'une compagnie actuelle ?

4 En 1991, le 3ème RIMa engageait cinq de ses compagnies propres et un escadron du RICM, ces unités élémentaires étant homogènes et fortes d'environ 150 personnels. En 2009, un SGTIA du « Battle Group Korrigan » intégrait environ 250 hommes issus d'une quinzaine de fonctions opérationnelles (infanterie, blindés, artillerie, génie, transmissions, renseignement, actions civilo-militaires, guerre électronique, logistique, et même service infrastructure de la défense)

5 Operational Mentoring and Liaison Team

6 Ardant du Picq, Etudes sur le combat, 1880

7 Amiral Guillaud, audition devant la commission de la défense et des forces armées de l'assemblée nationale, 11/07/2012

8 « Depuis la fin du XIXème siècle au moins, l'armée de terre était construite en unités à l'organisation autarcique, dans lesquelles le chef de corps avait en main tous les leviers pour répondre à ses besoins : activités opérationnelles, maintien en condition opérationnelle, ressources humaines, médecin, soutien, budget propre, etc. Le chef de corps était en quelque sorte le « père » du régiment. », Rapport d'information du Sénat par MM. ROGER et DULAIT, 11/07/2012

9 « Une déviation survient lorsqu'un esprit de corps hypertrophié se manifeste par l'affirmation d'une différence exacerbée et le rejet des autres, au point de nuire à l'indispensable cohésion interne de l'Armée de terre, que ce soit dans un contexte interarmées ou international », L'exercice du métier des armes dans l'armée de terre - Fondements et principes, 1999

10 Le bataillon interarmes (Combined Arms Battalion - CAB) est le pion de manoeuvre des brigades interarmes lourdes de l'US Army. Comprenant deux escadrons de chars, deux compagnies d'infanterie mécanisée et une compagnie de génie, il intègre aussi une section d'éclairage ainsi que des mortiers de 120 mm.

11 A la fin des années 70, le 21ème RIMa intégrait deux compagnies motorisées, deux escadrons blindés légers, une batterie sol-sol, une CEA, une SAC et une SRR.

12 Si la formation générale initiale est réalisée dans les CFIM, le régiment garde la charge de nombreuses formations, en particulier les formations de spécialités initiales et les formations de niveau élémentaire (CTE, CME)

13 Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, 1934

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