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Expériences alliées

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LA PACIFICATION DES FAVELAS DE RIO

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Par le CES DELAGE

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Il est à peine cinq heures du matin. Les blindés de la Marine prennent position sur les principaux accès et bouclent le quartier. Un hélicoptère survole la zone d’action et renseigne les troupes déployées au sol, tandis que des tireurs de précision se glissent sur le toit des habitations. Ralentis par des barricades en feu dressées par les adversaires, les unités d’intervention se faufilent dans le dédale des ruelles tortueuses. Une vingtaine de minutes plus tard, sans aucun coup de feu et sans faire de victime, le secteur est reconquis.

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Scène de guerre ? Nous sommes le 14 octobre 2010, au cœur de Jacarezinho et Manguinhos, deux des favelas les plus violentes de Rio de Janeiro. Près de 2000 policiers et militaires brésiliens auront été mobilisés pour reprendre le contrôle de cette zone peuplée par 75 000 habitants, jusque-là  sous l’emprise de puissants narcotrafiquants.
Annoncée dans la presse quelques jours avant son déclenchement, cette intervention spectaculaire s’inscrit dans une vaste opération de pacification des favelas, initiée à Rio à partir de 2008 et encore loin d’être achevée. Pour les autorités locales, il s’agit de reprendre en main ces « territoires perdus », marqués par une violence endémique et une situation sociale dégradée.
Peu connue en France, la pacification des favelas est un processus de longue haleine, auquel concourent les forces de l’ordre appuyées par d’importants moyens militaires. Planifiée selon des procédés de contre-guérilla, elle suit le continuum des opérations (Intervention– Stabilisation –Normalisation) en combinant actions militaires, policières et sociales. A la veille de la coupe du monde de football et des jeux olympiques d’été, l’engagement des militaires aux côtés des forces de l’ordre révèle l’urgence de la situation qui nécessite des moyens coercitifs, mais pour une solution à court terme. Il soulève aussi et surtout la légitimité de l’action militaire et l’utilité de la force armée sur le territoire national. Même contre des organisations puissamment armées et bien organisées, le maintien de l’ordre sur le territoire national reste d’abord l’affaire des forces de l’ordre et des pouvoirs publics. L’armée, grâce à ses capacités, son expérience et sa culture opérationnelle, doit être ici considérée comme un facilitateur de l’action des autorités.

INTERVENIR, STABILISER, NORMALISER… LE CONTINUUM DES OPERATIONS APPLIQUE AU TERRITOIRE NATIONAL

Les favelas de Rio ne forment pas un bloc homogène. Elles constituent plutôt un ensemble de quartiers disséminés dans la ville et sa périphérie. La configuration du terrain, souvent très compartimenté, la multitude de zones à pacifier et le grand nombre d’habitants concernés rendent les opérations complexes. Le long processus de pacification ne peut s’effectuer que quartier par quartier, selon une méthode proche du principe de la tâche d’huile[i], en coupant les liens entre la population et les gangs. A chaque fois, le schéma appliqué est le même[ii].

Intervention, le rôle majeur des militaires. Précédée par des actions de renseignement, la phase d’intervention est la plus spectaculaire. Effectifs et moyens militaires (dont les blindés et des hélicoptères) sont engagés pour boucler la zone à reconquérir. Une fois le périmètre devenu hermétique, les unités d’intervention de la police militaire – les BOPE[iii], aux méthodes parfois controversées – pénètrent dans la favela pour s’emparer des objectifs. Les opérations de ratissage et de fouilles sont également menées, afin d’arrêter les suspects et saisir armes, drogue et argent sale.
Cette phase d’intervention, généralement menée en plein jour et largement médiatisée, peut durer quelques instants comme ce fut le cas en octobre 2010 à  Jacarezinho et Manguinhos. Mais les combats peuvent aussi durer plusieurs jours : il aura fallu près d’une semaine d’opérations intenses en novembre 2010 pour reprendre in fine le Complejo do Alemao.

Stabilisation, reprendre pied sur le terrain. Dans la foulée de la première phase, les forces de l’ordre et en particulier la police militaire, conduisent des patrouilles à travers la favela fraîchement reconquise. Plus qu’une démonstration de force, l’affichage de policiers et militaires circulant librement dans les rues est un message clair pour les habitants. Les investigations sont poursuivies pour chasser définitivement les réseaux criminels du quartier. Les pouvoirs publics peuvent à nouveau s’installer.

Normalisation, grâce aux unités de police de pacification (UPP).
Pour les brésiliens, il s’agit de la phase la plus novatrice. Les UPP s’installent de manière permanente dans les favelas pacifiées afin de délivrer une police de proximité et de soutenir le retour des services publics. La création de ces UPP fait partie intégrante du plan de pacification des favelas de Rio et vise à inscrire le processus dans la durée pour rétablir la confiance de la population et interdire le retour des gangs. Outil de reconstruction de l’autorité, la première unité de ce genre nouveau s’est installée dans la favela de Dona Marta en décembre 2008. En septembre 2011, on dénombrait 17 UPP. En 2014, à quelques semaines du Mondial de football, 38 UPP sont en place dans 174 favelas[iv].

DE PORT AU PRINCE A RIO DE JANEIRO, LES ENSEIGNEMENTS DE LA MINUSTAH
Le rôle joué par les forces armées dans le processus de pacification des favelas s’inspire de l’expérience acquise dans le cadre de la mission des Nations Unies de stabilisation en Haïti[v]. Depuis 2004, l’armée brésilienne en est un des principaux contributeurs. L’engagement de son contingent à Bel-Air, le principal bidonville de Port au Prince, comporte des similitudes avec les opérations dans les favelas de Rio.
Le terrain d’abord : au cœur de la capitale haïtienne comme dans la cité brésilienne, des zones urbaines insalubres se sont développées illégalement  sur des collines. Sur le plan sécuritaire, ces bidonvilles et favelas sont aux mains de bandes armées, bien organisées, qui ont peu à peu remplacé les pouvoirs publics.
Une des missions de la MINUSTAH fut de reprendre le contrôle de Bel-Air. Les casques bleus brésiliens reprirent pied dans le bidonville et y assurèrent une présence permanente. En occupant le terrain, leur action a facilité la poursuite des actions humanitaires. Ne se contentant pas de réduire les groupes armés, agissant à la racine et comblant le manque d’autorité dans le bidonville, ils ont été en quelque sorte les précurseurs des UPP.

DES MOYENS A LA HAUTEUR DES ENJEUX…
Fin 2010, les effectifs engagés de près ou de loin dans les opérations de pacification des favelas de Rio représentaient au total près de 20 000 personnels de la police, de la police militaire et des forces armées. Soit le double environ des effectifs déployés dans le cadre de la MINUSTAH…C’est que les enjeux auxquels fait face l’état de Rio sont multiples et exigeants.

Ces enjeux sont d’abord de natures  sociale et humanitaire. Rio de Janeiro, c’est plus de 6 millions d’habitants, dont le tiers vit dans des favelas. En 60 ans, le nombre de ces favelas est passé de 100 à plus de 600. Dispersées dans la cité brésilienne, elles jouxtent des zones urbaines « normales », voire privilégiées. L’insalubrité, l’urbanisation sauvage et la misère sociale sont donc visibles de tous.

L’enjeu est aussi et évidemment sécuritaire. Ces favelas sont depuis longtemps sous la coupe de bandes criminelles organisées, qui ont tôt fait d’occuper la place laissée vide par les autorités de la ville. Lourdement armés, ces groupes tiennent leurs territoires  et sont capables d’attaquer les forces de sécurité.  En octobre 2009, c’est un hélicoptère de la police qui est abattu à l’arme lourde alors qu’il approchait le Morro dos Macacos. Un an plus tard, Rio est terrorisé par une série d’attaques contre des postes de police et les transports en commun, perpétrée par le Comando Vermelho. Ce dernier forme avec le Terceiro Comando et les Amigos dos Amigos les trois organisations criminelles les plus redoutées. A ces groupes mafieux, se superposent des milices ou groupes d’auto-défense[vi] mis en œuvre par les habitants eux-mêmes,  et souvent encadrés par des membres des forces de l’ordre hors service ou ayant quitté le service actif. La présence de ces milices, dont la dérive criminelle n’est pas exclue, complexifie davantage la situation sécuritaire à laquelle doit faire face l’état de Rio.

Enfin, l’enjeu est politique. L’organisation des Journées Mondiales de la Jeunesse, la prochaine coupe du monde de football et les jeux olympiques de 2016 sont autant de chances et d’échéances pour le Brésil qui ne peut souffrir d’une situation sécuritaire dégradée, qui à son tour dégraderait immanquablement  l’image d’un grand pays émergent. L’opinion publique reproche parfois à l’Etat de privilégier cet enjeu à celui de la sécurité des citoyens et de la réhabilitation des quartiers défavorisés. Elle craint qu’une fois ces évènements médiatiques internationaux achevés, le processus de pacification soit relégué.

… ADAPTES AU FIL DU TEMPS
La communication au service de l’action. Les opérations de pacification sont largement médiatisées et font souvent l’objet de publications choc, qui amplifient la démonstration de force et le message de fermeté des autorités. La rhétorique et les symboles utilisés sont volontairement guerriers : les quartiers sont « reconquis » un par un, le drapeau national est hissé par les militaires au cœur du quartier « libéré ». Afin d’éviter les effusions de sang et les dommages collatéraux au cours des phases d’intervention qui se déroulent au milieu des populations, les autorités annoncent désormais officiellement les opérations à venir, généralement déclenchées le dimanche à l’aube. Elles encouragent ainsi les habitants à se terrer chez eux, et permettent aux gangs de déguerpir sans offrir de résistance.

Pacifier les forces de pacification. Le plan de pacification des favelas de Rio suit une approche globale qui rompt avec les méthodes habituelles et souvent controversées des forces de l’ordre. La composante militaire de la force de pacification incorpore la plupart du temps une cellule renseignement, des équipes ACM et PSYOPS qui collaborent avec les pouvoirs publics pour accroître l’efficacité de la troupe et son acceptation par la population[vii]. Il ne s’agit plus de conduire des interventions punitives sans résultat sur le long terme. La formation et l’entraînement des UPP visent aussi à inscrire l’action dans la durée et comprennent un large volet éthique et social[viii]. Ce concept tranche avec la culture guerrière, voire expéditive,  véhiculée lors de l’instruction de la police militaire et de ses unités d’élite. La lutte est également interne, car la corruption est importante.

ENSEIGNEMENTS
Un processus long et difficile. Les opérations sont loin d’être achevées et continuent de mobiliser d’importants moyens humains et matériels. Le 5 avril, environ 2700 hommes[ix] ont investi le Complejo do Maré, où la police s’était installée une semaine plus tôt. L’armée est prévue de rester jusqu’à la fin de la coupe du monde dans cette zone située à proximité de l’aéroport international.

Des résultats indéniables, qui doivent cependant être observés dans la durée. La criminalité a baissé de façon significative dans les quartiers pacifiés, où les services publics fonctionnent  progressivement. La zone de Dona Marta et le Complejo do Alemao, à partir duquel un téléphérique draine de nombreux touristes, illustrent la réussite du processus. Néanmoins, les forces de sécurité ne parviennent pas à éradiquer définitivement le mal. En effet, chassés de leurs favelas et non réduits, les gangs s’installent ailleurs à la périphérie de Rio. Le responsable de la sécurité de l’état de Rio, José Mariano Beltrame, reconnaissait d’ailleurs lui-même que l’objectif premier est la reprise en main de la ville. La destruction des groupes armés est pour le moment secondaire et s’effectuera progressivement. Les autorités estiment qu’une organisation délocalisée perd son influence et a besoin de beaucoup de temps et d’effort pour renaître dans un nouveau territoire.

Des effets pervers. L’utilisation de l’armée et la mise à profit de son expérience ont évidemment facilité la tâche de la police. Elles illustrent la fermeté des pouvoirs publics. Mais elles peuvent être également vues comme une réponse à l’incapacité des forces de l’ordre conventionnelles face aux enjeux sécuritaires d’un pays fédéral, où la sécurité publique est de la responsabilité des états. Le déploiement des militaires dans les rues prend parfois des allures d’état d’urgence ; un sentiment de régime d’exception qui peut s’avérer contre-productif en exacerbant les tensions au sein de la population. La militarisation de l’ordre public peut à terme avoir les effets inverses que ceux escomptés.

La question de l’action armée sur le territoire national. La dimension culturelle ne doit pas être négligée. En Amérique du Sud, les forces de sécurité ont longtemps été considérées comme l’outil de répression aux mains de régimes autoritaires. Dans une démocratie, le recours aux militaires pour des opérations de maintien de l’ordre n’est jamais anodin. En aucun cas la population ne doit être considérée comme un adversaire, bien que les gangs emploient des habitants des favelas pour des tâches annexes (guetteurs, messagers, magasiniers, etc..). C’est pourquoi la préparation des unités est primordiale pour éviter ce risque, inhérent à toute intervention sur le territoire national.   De même, la nature des moyens employés, les modes d’action retenus et la durée des opérations ont des implications sur la perception de l’intervention par la population.





Les savoir-faire et les méthodes de planification des militaires peuvent largement inspirer les opérations de sécurité sur le territoire national. Des moyens peuvent être confiés pour les appuyer et les soutenir. Néanmoins, celles-ci demeurent d’abord l’affaire des forces de l’ordre dédiées, et l’intervention armée doit demeurer exceptionnelle et ponctuelle. En effet, la militarisation de la sécurité publique, si elle apporte des résultats à court terme, dénature la mission principale des armées et pose la question de leur légitimité et de leur crédibilité auprès des citoyens qu’elles sont supposées défendre.










[i] Cf. Doctrine de Contre-Rébellion, CDEF, janvier 2009.
[ii] Cf. Mega-cities and Mega-events – lessons from favelas for the future, par Molly Martin (FMSO – KU CGIS), 2012.
[iii] Batalhão de Operações Policiais Especiais.
[iv] Source AFP. La cible est l’installation de 40 UPP pour la coupe du monde de football.
[v] Cf. Do haiti ao complexo do alemão: análise sobre a atuação das forças armadas nas operações de retomada dos morros cariocas,  par Luiz Vicente Justino Jácomo.
[vi] Cf. The pacification of favelas in Rio De Janeiro, par Stephanie Gimenez Stahlberg.
[vii] Cf. Military Review - Considerações sobre a força de pacificação empregada no Rio de Janeiro, par le lieutenant-colonel Carlos Alberto Klinguelfus Mendes (armée brésilienne), juillet-août 2012.
[viii] Cf. The pacification of favelas in Rio De Janeiro, par Stephanie Gimenez Stahlberg.
[ix] Dont 2050 parachutistes, 450 fusiliers marins et 200 policiers militaires.
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