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Histoire et Stratégies

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La pensée militaire française de 1871 à 1914

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Par le Lieutenant-colonel MICHEL GOYA

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« Les grands désastres renferment de grands enseignements. La sagesse consiste à les comprendre, le courage à en profiter. Loin de se laisser abattre par ses revers, une nation qui ne consent point à déchoir en étudie les causes, se met hardiment à l’œuvre, réforme tout ce qui a pu l’affaiblir et parvient à se relever quelquefois plus puissante après les épreuves». Par ces mots, Justin de Chasseloup-Laubat[1] exprime le sentiment général des responsables politiques et militaires de la nation après les événements de «l’année terrible». L’armée française a d’abord été battue intellectuellement par des Prussiens qui avaient su créer un corps de doctrine permettant de fédérer les énergies de ses officiers et si elle veut obtenir la «Revanche», il lui faut elle aussi investir massivement le champ intellectuel.

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À la veille de la guerre, en août 1914, le résultat de cet effort paraît impressionnant, puisque, à ce jour, jamais des officiers français n'ont autant publié qu'entre 1870 et 1914. En revanche, quand on ouvre ces publications, on tombe, parmi beaucoup d'autres du même style, sur cet appel du lieutenant Laure: «Vive le chef mâle, énergique, décidé, obstiné dans sa volonté offensive. Vive la percée! Vive l'OFFENSIVE FRANCAISE!» (L'offensive française, 1912) ou sur les considérations du capitaine Billard sur «cet esprit de sacrifice supérieur qui se révélera de suite, par l'offensive, par la poussée vers la frontière [...] par l'en avant dédaigneux de la tranchée humanitaire, salut peut-être des individus, mais sûr cercueil des nations»(L'Éducation de l'infanterie, 1913). On peut donc s'interroger sur l'évolution d'une démarche qui se voulait purement scientifique au départ vers de telles considérations mystico-tactiques qui ont failli mener l'armée française à un nouveau désastre.
La première production institutionnelle
 
C'est avec, en permanence, l'arrière fond psychologique du désastre de 1870 que l'armée de la IIIème République se construit et en commençant, par une sorte de syndrome de Stockholm, par imiter le vainqueur dans ses institutions (service militaire obligatoire, corps d'armée permanents, École Supérieure de Guerre) mais aussi ses méthodes de réflexion doctrinale. La France hésite cependant, dans le cadre politique de la jeune République, à créer l'équivalent du grand état-major prussien, préférant confier la direction de l'armée à un ministre, conseillé simultanément par un état-major, qui gère les affaires courantes mais dont le chef n'assure aucun autre commandement, et un conseil supérieur de la guerre (CSG) qui regroupe les plus hautes personnalités militaires, dont le généralissime désigné, mais sans autre rôle, en temps de paix, que le conseil au ministre.
 
Parallèlement à ce «triumvirat», et c'est une nouveauté, on s'efforce de créer aussi un réseau intellectuel militaire non institutionnel. Pour cela, on constitue un réseau de «Réunions d'officiers» et de bibliothèques de garnison (200 en 1914) où les officiers sont tenus de donner des conférences et de publier des travaux, et on édite une multitude de revues militaires comme la Revue militaire des armées étrangères, la Revue militaire générale (RMG) ou les revues d'armes. Certains de ces articles sont publiés ensuite sous forme de monographies par des librairies spécialisées comme Chapelot ou Berger-Levrault qui éditent également de nombreux livres signés par des officiers. Si on ajoute une presse civile largement ouverte aux militaires, tous les moyens sont en place pour permettre la création d'un «Forum» dans lequel il sera possible de puiser des idées.
 
C'est ce système «à trois têtes et sur deux jambes» qui s'efforce dans les années 1870 de créer un corpus réglementaire, par le biais de commissions s'appuyant essentiellement sur le «retour d'expérience» et sur les réflexions d'une première génération d'écrivains militaires (Lewal, Berthaut, Derrecagaix, Pierron, etc.). Le résultat est plutôt mitigé. Les «règlements de manœuvre» (ou d'armes) sont certes refondus par les directions mais ils ne parviennent pas, en particulier celui de l'infanterie (RMI[2] de 1875), à modifier la pratique réelle des unités, trop éloignée culturellement des innovations proposées. On s'aperçoit aussi qu'en l'absence de pôle de réflexion stratégique clairement identifié, on est incapable de synthétiser les idées dans une véritable doctrine de campagne ou de «tactique générale». Le Règlement de service en campagne (RSC) de 1883, édité par l'état-major, se contente ainsi de juxtaposer les combats des différentes armes.
L'âge d'or de l'École supérieure de guerre
 
Parallèlement à cette première production, la jeune École supérieure de guerre (ÉSG), créée en 1876 (et prenant son nom en 1880) prend une importance grandissante; l'éclat de son enseignement, et en particulier son cours d'«histoire militaire et tactique générale», tend, dans le vide, à en faire le nouveau pôle doctrinal français.
 
Ce cours d'«histoire militaire et tactique générale», est tenu à partir de 1885 par le commandant Maillard, qui pose les bases de l'enseignement de la tactique par l'étude de cas concrets d'histoire militaire à partir desquels, par généralisation, on établit une doctrine pratique. Cet esprit, proche des sciences expérimentales qui se développent alors, exerce une influence considérable et l'analyse historique remplace pour un temps le retour d'expérience et les grandes manœuvres[3] comme source d'observations. En 1892, le colonel Bonnal, développe considérablement l'œuvre de Maillard en l'élevant au niveau des opérations de corps d'armée et d'armées en s'appuyant d'abord sur l'étude des campagnes napoléoniennes, espérant, dans l'esprit positiviste de l'époque, y trouver les «secrets» de la guerre. Il analyse ainsi successivement les manœuvres d'Iéna, de Landshut et Vilna, en déduit un corps d'hypothèses qui après avoir été mises à l'épreuve des campagnes prussiennes (Sadowa, Froeschwiller, Saint-Privat) deviennent des principes «éternels et intangibles». Selon eux, la bataille est une pièce en trois actes avec une phase de préparation, pendant laquelle une forte avant-garde détermine le point faible de l'adversaire et permet au chef de concentrer ses forces face à lui, une phase où se produit l'«événement», c'est-à-dire la rupture, puis celle de l'exploitation. Le succès de Bonnal est tel que ces principes servent de base au nouveau règlement de service en campagne (RSC) du 28 mai 1895. Foch succède à Bonnal de 1897 à 1900, sans beaucoup innover sinon en y apportant une touche clausewitzienne, avec l'insistance sur la notion de bataille générale décisive.
 
À côté de ces études de doctrine de «campagne», les professeurs de tactique, comme Langlois pour l'artillerie ou Cherfils et Bourderiat pour la cavalerie, ont aussi une influence importante dans les évolutions des armes, supplantant les directions du ministère dans ce rôle. Ils sont pleinement en accord avec les principes de Bonnal qui se déclinent ainsi du haut vers le bas, et non l'inverse comme dans les années 1870. Contrairement à 1875, ces idées séduisent les fantassins qui ressortent fifres et tambourins, et, dans les grandes manœuvres des années 1890, lancent des blocs de bataillons à l'assaut du point faible du dispositif adverse. Pourtant, au même moment, l'apparition de nouvelles poudres et explosifs permet de multiplier par trois ou quatre la puissance de feu des armes mais cela ne trouble pas grand monde.
 
Le «trou noir» de la pensée doctrinale française
 
La guerre du Transvaal, qui oppose les Boers aux Britanniques de 1899 à 1901 agit alors comme un révélateur chimique en offrant le spectacle de l'efficacité des armes à tir rapide et à poudre blanche. Les conceptions tactiques en honneur ne peuvent plus tenir, ce qui impose une refonte doctrinale. Mais si les règlements d'armes sont rapidement modifiés, il n'en est pas de même du règlement de service en campagne. En premier lieu parce que les innovateurs des années 1890 sont devenus les gardiens du dogme qu'ils ont mis en place, ensuite, parce que les conclusions du niveau stratégique que l'on pouvait tirer de la guerre sud-africaine (résistance des fortifications de campagne entraînant des campagnes longues et peu mobiles) rappellent trop l'attitude des Français en 1870, enfin parce que l'époque est trouble. De l'affaire Dreyfus à la fin de la période radicale (1899-1910), l'armée française est en crise, attaquée par un antimilitarisme virulent (17.000 insoumis en 1909), obligée de s'impliquer dans des opérations de répression qui lui répugnent et déchirée en son sein par les querelles intestines symbolisées par l'affaire des fiches. Le nombre des candidatures aux écoles militaires diminue de moitié en quelques années. Dans ces conditions, il est difficile de réfléchir sereinement aux évolutions de la guerre moderne et, pratiquement jusqu'en 1910, la pensée militaire française est atone. Entre temps, l'institution militaire a sécrété une classe d'intellectuels militaires qui bouillonne.
 
L'«économie des idées» dans le corps des officiers
 
Pour comprendre comment une doctrine se crée et s'assimile, il est nécessaire de comprendre aussi la structure du corps des officiers. Celui de l'armée de la IIIème République, se caractérise d'abord par son cloisonnement, en «directs» et «semi-directs», les premiers seuls ayant accès à l'ÉSG. Puis au sein de ce deuxième étage, entre les Saint-cyriens et les Polytechniciens. Or les premiers n'ont aucune formation technique et, à partir du début du XXème siècle, les seconds se détournent de la carrière des armes. Sur les 77 officiers de la 38ème promotion de l'ÉSG (1912-1914), on trouve 68 Saint-cyriens et seulement 9 Polytechniciens. Le Forum non institutionnel est ainsi presque entièrement occupé par des officiers tous issus du même moule et cela se traduit par un grand conformisme dans les thèmes évoqués et un phénomène de «résonance» qui fait que les idées se renforcent mutuellement. Or, ces idées sont décalées des innombrables innovations techniques du temps, et on est frappé à la lecture des nombreux écrits qui paraissent dans les cinq ans qui précèdent la guerre, par l'absence de certains mots comme «aéroplane», «automobile» et même «mitrailleuse», matériels dont pourtant l'importance sera déterminante dans les années à venir. Parmi les centaines d'ouvrages militaires du catalogue Berger-Levraut, on ne trouve que trois monographies consacrées à l'automobile, soit douze fois moins que pour l'hippologie. Cela induit aussi que les armes de mêlée sont pauvrement équipée: pas de télémètres, peu de bonnes jumelles, pas de fusils à lunettes, pas de téléphones, pas de cuisines roulantes avant 1914, etc...
 
En revanche, ces hommes se passionnent pour les sciences humaines mais celles-ci sont naissantes et dominées par un courant culturaliste qui fait référence aux travaux de Darwin, à l'«anthropogéographie» de Ratzel, puis à une multitude d'auteurs pseudo-scientifiques pour déboucher sur des considérations de «caractère national» qui déteignent ensuite sur la tactique.Le soldat français étant ainsi jugé ardent, fougueux et plein d'initiative, nos méthodes doivent donc être fondées sur l'enthousiasme et la «souplesse» face à la rigidité supposée des Allemands. Une autre école de pensée insiste sur l'étude du comportement individuel et collectif dans le prolongement des travaux de Ardant du Picq et surtout de Gustave le Bon, dont La Psychologie des foules (1895) exerce une grande influence. La troupe y est conçue comme une foule transformée en groupe organisé et discipliné mais qu'il faut contrôler sinon elle redevient foule. Inversement le but du combat est de transformer la troupe ennemie en foule. L'idée selon laquelle il est possible de contrôler scientifiquement le comportement humain commence à naître.
 
Les «Jeunes-Turcs»
 
À partir de 1909-1910, alors que les esprits se calment sur les problèmes de politique intérieure et que la guerre apparaît proche à beaucoup, un groupe de jeunes officiers brevetés, baptisés «Jeunes-Turcs»[4], occupe le Forum et s'oppose violemment à la génération d'officiers généraux mis en place sous les Radicaux et qu'ils accusent d'être trop politisés et de défendre une doctrine obsolète. En 1911, ils bénéficient de l'alliance avec l'État-major de l'armée dont le chef, Joffre, devient le généralissime désigné et a la haute main sur les organes de préparation ou de réflexion comme les directions d'armes, l'ÉSG ou le CHÉM. Joffre n'a aucune idée en matière de doctrine mais il a la ferme volonté de réorganiser l'armée avant la guerre. Il laisse donc une grande liberté à ses jeunes subordonnés de l'état-major, rapidement surnommés les «capitainissimes» et dont la figure de proue est le lieutenant-colonel de Grandmaison.
 
 
 
Loiseau de Grandmaison est très représentatif des officiers brevetés de son temps. Dans Le Dressage de l'infanterie (1909), synthèse de son expérience comme chef de bataillon d'infanterie et de l'analyse de la guerre russo-japonaise (1904-1905), il considère que le combat moderne est finalement plus effrayant que meurtrier et que l'offensive est encore possible avec un bon appui d'artillerie et en transcendant les hommes. Il considère que les facteurs moraux sont «les seuls qui comptent à la guerre». Dans ses conférences au CHÉM, il s'attaque au règlement de service en campagne de 1895, estimant dangereuse cette idée d'un chef joueur d'échecs derrière son avant-garde face aux Allemands qui gagneront l'initiative grâce à l'application de procédures automatiques (l'échelon au contact fixe, le deuxième échelon déborde et attaque de flanc) jusqu'au plus bas échelon. Grandmaison préconise de reprendre l'initiative en concentrant ses forces à l'avant et en «sautant à la gorge de l'adversaire» par un assaut direct et massif à chaque contact. Pour frapper les imaginations, il développe un discours simplificateur et intransigeant, avec des formules «choc» comme: «Dans l'offensive, l'imprudence est la meilleure des sûretés » oule célèbre: «Allons jusqu'à l'excès et ce ne sera peut-être pas assez».
 
Le courant sacrificiel
 
L'excès de ces conceptions est encore amplifié par l'apparition au début du siècle d'un courant spiritualiste qui met en brèche le positivisme de l'époque précédente. Les sciences exactes deviennent «étranges» avec la mécanique relativiste tandis que l'inconscient et l'instinct font un retour en force avec Sigmund Freud et surtout Henri Bergson. Ces attaques contre le scientisme et le «matérialisme», présentés par beaucoup comme les causes du déclin supposé de l'Occident, rencontrent un vif écho dans le milieu des officiers. Elles coïncident avec un retour à la foi catholique, incarnée par le moine-soldat Psichari et l'arrivée aux grades de capitaine et chef de bataillon des représentants de l'enseignement religieux ayant intégré les écoles dans les années 1880 (34 % à Saint-Cyr en 1887, pour moins de 1 % en 1847). Ce spiritualisme grandissant s'associe à un profond sentiment d'inquiétude devant l'infériorité manifeste de l'armée française face à la menace allemande et la frustration devant l'incapacité du haut-commandement à y faire face. On en vient comme le Lieutenant Laure, dans L'offensive française à «opposer à la supériorité des effectifs et des moyens matériels, la supériorité du tempérament». Dans Vaincre (1913), le Lieutenant-colonel Montaigne proclameque «le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison». Le Lieutenant Laure, de son côté, rejette «le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères». Il fustige l'opinion publique lorsqu'il constate combien «la faveur populaire s'attache aux pouvoirs mystérieux des engins perfectionnés [et] quelle importance exagérée elle attribue au caractère scientifique des batailles de l'avenir, et aux armes dites savantes qui, à ses yeux, y joueront le principal rôle». Cet état d'esprit débouche, surtout chez certains, sur l'exaltation du sacrifice. Pour Montaigne, «l'esprit de sacrifice et la volonté de vaincre assurent le succès». Le capitaine Billard renchérit: «Mourir utilement, c'est tout l'art de la guerre. On meurt utilement en attaquant [...] attaque donc et meurs, officier de France». Le rôle des officiers est alors de faire des soldats «des gens qui veuillent bien se faire tuer».
 
Les idées à la veille de la guerre
 
À la veille de la guerre, le besoin de refondre complètement une doctrine opérationnelle vieille de près de vingt ans se fait impérieuse. Joffre, dans ses mémoires, prétend que celle-ci a été édifiée à partir des centaines d'exercices sur cartes qu'il a imposés aux états-majors de 1911 à 1913 et auxquels ont été associés les professeurs de l'ÉSG et les stagiaires du CHÉM. En réalité, le rapport au ministre exposant les principes du règlement sur l'emploi des grandes unités d'octobre 1913 ne parle pas de ces exercices mais seulement de l'armée prussienne de 1870, de Napoléon Ier et de l'armée japonaise de Mandchourie. Il déclare aussi que «l'armée française, revenue à ses traditions, n'admet plus dans la conduite des opérations d'autre loi que l'offensive [...] portée par nous presque jusqu'à la perfection [et qui] nous a valu les plus glorieux succès». Dans un esprit clausewitzien, les auteurs considèrent que: «Les opérations militaires visent l'anéantissement des forces organisées de l'ennemi» par la bataille décisive exploitée à fond, «acte essentiel de la guerre». La victoire y est obtenue par «la rupture nette et définitive du dispositif ennemi [grâce à] des attaques poussées jusqu'au bout, sans arrière-pensée [...] au prix de sacrifices sanglants. Toute autre conception doit être rejetée comme contraire à la nature même de la guerre». À tous les échelons, on insiste beaucoup sur le primat de la volonté voire de l'obstination. Le RSC de décembre 1913 et les règlements de manœuvre qui paraissent à la même époque sont de la même veine.
 
En réalité, l'armée française toute entière n'est pas saisie par les idées de Grandmaison, et même si l'offensive est considérée comme un dogme par tous, les modes d'action divergent nettement d'un corps à l'autre. L'armée qui aborde la guerre en août 1914 est aussi hétérogène dans ses structures que dans ses idées. Beaucoup de généraux, dont Foch[5], visé par les conférences de Grandmaison, restent fidèles à un commandement centralisé et méthodique mais la plupart des officiers d'état-major sont des adeptes de l'«offensive à outrance». En août 1914, alors qu'il marche vers la Belgique, le Commandant Larcher décrit ses deux commandants de division au 10ème Corps d'armée comme ayant des conceptions diamétralement opposé, l'un étant hyper-offensif et l'autre très méthodique.
 
Dans les quarante-trois années de l'entre-deux-guerres, on compte quatre phases de production intellectuelle:
 
· une période de tâtonnements, fondée sur les enseignements de la guerre et qui échoue à imposer un corps de doctrine solide (1871-1883);
 
· une période de certitudes inspirées d'un passé glorieux (1884-1902);
 
· une phase de turbulences à la suite du spectacle des guerres lointaines et des troubles intérieurs (1903-1910);
 
· et, dans l'urgence de l'avant-guerre, une tentative de renouer avec l'«unité de doctrine» (1911-1914).
 
Chacune de ces périodes est dominée par un ou deux pôles de réflexion, associé(s) à un outil de réflexion. À l'intérieur de ces pôles, la personnalité de quelques hommes: Maillard, Bonnal, de Négrier, Langlois, Cardot, Foch, Grandmaison, est déterminante. La notion même de Doctrine a évolué. De l'«alambic» positiviste décrit par le général Debeney, on en vient à l'idée selon laquelle «la doctrine n'est plus guère, au sommet, qu'un état d'esprit et une méthode de pensée», selon les termes de Grandmaison, en 1911. Il reste à déterminer l'influence de ces idées sur le comportement des unités. Plusieurs textes réglementaires, donc normalement directifs et indiscutables, n'ont pas pu s'insérer dans le tissu des Corps de troupe. Les règlements d'infanterie, en particulier, sont soit rejetés comme contraires aux «valeurs» de l'infanterie (RMI de 1875 et de 1904), soit trop en désaccord avec la puissance des armes modernes (RMI de 1884 à 1902). Le RMI d'avril 1914, quant à lui, est trop tardif pour avoir eu la moindre influence. On est donc dans le flou sur les savoirs d'action réels des régiments d'infanterie.
 
On distingue ainsi la différence qui peut exister entre la Doctrine et la Pratique qui est la somme des compétences que les unités possèdent réellement. Le baptême du feu d'août 1914 constitue à cet égard un cruel révélateur du décalage qui existe entre ces deux concepts.
 
Cet effort intellectuel considérable et son bilan pour le moins mitigé témoignent de la difficulté de faire évoluer les armées. Loin d'être un processus purement linéaire d'accumulation et de structuration des connaissances, la pensée militaire est à la fois soumise au changement permanent par l'existence d'une pensée ennemie, par les influences multiples de la société qui abrite le corps militaire et en même temps sévèrement encadrée par des valeurs culturelles[1] mais aussi par des stratégies internes bureaucratiques de développement (ou au moins de préservation) de l'existant. La pensée militaire évolue donc plus par remplacement des idées que par accumulation. En cela, elle ressemble davantage au processus politique qu'au processus scientifique, avec un axe institutionnel qui représenterait la «majorité» et un axe non institutionnel qui serait l'«opposition». La «majorité» domine tant qu'elle a raison et n'est remplacée que lorsqu'elle a tort (ce qui suppose de démontrer cet échec, ce qui n'est pas évident en temps de paix). Un autre paradigme, nourri à l'extérieur de l'institution (qui ne se conteste jamais elle-même), s'impose alors jusqu'à être lui-même réfuté. Or, la pensée militaire française est de fait monopolisée par sa noblesse de concours, suivant les deux traditions nettement séparées de la fougue et de la géométrie. Chaque camp étant constitué d'officiers formés au même moule et de même culture, cela conduit par effet de résonance à y pousser les idées vers les extrêmes. Tout cela aboutit à un processus français particulièrement heurté, basculant brutalement de la fougue sans retenue (la guerre d'Italie en 1859, l'«offensive à outrance» d'avant 1914, l'«attaque brusquée» de 1915, l'offensive Nivelle de 1917) à la rigidité (doctrine défensive de 1870, conduite scientifique de la bataille en 1916, doctrine des années 1930).
 
[1] Rapporteur en 1872 de la commission chargée de la loi sur le recrutement militaire.
 
[2] Règlement de manœuvre d'infanterie.
 
[3] Mises en place en 1873 mais rapidement transformées en simples spectacles.
 
[4] Par référence aux officiers turcs qui ont imposé leurs idées au Sultan par un coup d'état en 1909.
 
[5] Lorsque Foch a pris la tête du 20ème Corps peu de temps avant la guerre, certains officiers de ce corps se sont plaints de recevoir un chef aussi peu offensif.
 
[6] On peut ainsi faire une analogie avec la topique freudienne de l'inconscient collectif, du «Surmoi» (culture) et du «Moi» (la conduite et la réflexion ouverte).
 
 
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