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Tactique générale

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La plume comme l'épée - Pour une doctrine de la fonction contact

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Par le chef d’escadron Jérôme Statucki

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Les engagements récents de l'armée de Terre en Afghanistan comme au Mali l'ont clairement montré: le combat interarmes est un facteur décisif des guerres modernes. Pour mener leurs combats, les forces terrestres, en plus des documents fédérateurs, disposent d'un corpus doctrinal propre à chaque fonction opérationnelle qui fournit un cadre d'emploi et une base de réflexion tactique aux chefs interarmes. Cette doctrine s’inscrit logiquement dans les documentations de référence interarmées et otanniennes et pose les bases de la conduite des opérations telles qu'elles se déroulent aujourd'hui.

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"La doctrine militaire est une construction intellectuelle qui formule le savoir jugé nécessaire et suffisant pour guider les personnels militaires dans leur action opérationnelle. Elle prescrit les règles et les conditions optimales de leurs conduites d'action et les diffuse au sein de l'institution"1.

La doctrine s'entend donc comme une construction intellectuelle à vocation opérationnelle et dont la maîtrise des principes fondamentaux, par le biais de l'instruction et de la diffusion, s'impose aux chefs engagés en opérations. Cette maîtrise nécessaire, quasiment vitale s'agissant in fine d'engager des troupes face à l'ennemi, passe donc par l'appropriation de "règles et procédures permettant de conduire l'action"2 pensées et décrites de manière décentralisée, atomisée en contradiction avec la manière de mener les engagements opérationnels. Une DEP/BEP (Division/Bureau Etudes et Prospective) de la fonction contact (ALAT, Cavalerie, Infanterie) permettrait de dépasser cette décentralisation de la pensée et d’optimiser les réflexions liées à l’engagement interarmes.

Une DEP/BEP de la fonction contact permettrait d’optimiser les réflexions.

Certes, la division doctrine du Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) est chargée de coordonner la conduite des études opérationnelles et s’assure ainsi de la cohérence de la doctrine de l'armée Terre, mais cet échelon de cohérence et de validation reste attaché à une logique qui pourrait être amendée compte tenu du contexte tant tactique qu'organisationnel.

Depuis 2004, le CDEF conçoit, valide et fait évoluer la doctrine de l’armée de Terre. Directement subordonné au Chef d’Etat- Major de l’Armée de Terre (CEMAT), il est organisé autour de trois divisions : la division appui-documentation (DAD), la division recherche et retour d’expérience (DREX) et enfin, au coeur de notre sujet, la division doctrine (DDo). Cette dernière élabore et définit les principes d’emploi des forces terrestres. Afin de répondre à l’impératif de cohérence nécessaire à tout travail doctrinal, la DDo travaille en réseau avec le Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE), l’Etat-Major de l’Armée de Terre (EMAT), le Commandement des Forces Terrestres (CFT), et les Directions ou Bureaux des Etudes et de la Prospective (DEP/BEP) des écoles d’armes et centres spécialisés. A cette mission de cohérence, s’ajoute celle de la conduite des expérimentations tactiques, la participation à l’enseignement militaire supérieur et l’appui à l’évaluation des grands exercices3.

Au sein de la DDO, le bureau engagement interarmes veille à la cohérence interarmes et interarmées. Il est responsable de l’ensemble du corpus doctrinal relatif au Groupement Tactique Interarmes (GTIA). Il conduit donc les études doctrinales des fonctions opérationnelles contact (ABC, ALAT et INF) et appuis.

Cette structure organisationnelle entre les DEP/BEP et le CDEF forme donc un cercle vertueux qui permet in fine d’aboutir à des documents de doctrine qui satisfont à l’ensemble des critères et caractéristiques des engagements auxquels est confrontée l’armée de Terre. Un échelon central et fédérateur (CDEF) se charge de la cohérence globale après validation des différents experts. Ainsi, la boucle normale de création d’un document de doctrine d’arme, une fois ce dernier jugé comme opportun par le CDEF, débute au sein d’un BEP/DEP. Il passe ensuite par les autres fonctions opérationnelles qui apportent leur expertise et amendent puis valident les éléments les concernant dans le corps du document.

Cette « navette doctrinale » est aujourd’hui indispensable et incontournable car les engagements de l’armée de Terre ne s’entendent pas en dehors du cadre du GTIA. Ainsi, toute réflexion doctrinale qui modifie l’emploi d’une fonction opérationnelle, et particulièrement celles de la fonction contact, a des répercussions sur l’ensemble des éléments constitutifs d’un GTIA. Cependant est-elle un gage d’efficacité ? En effet, une conception intellectuelle centrée sur une arme qui vise à traiter d’un engagement interarmes n’est-elle pas schizophrénique tant dans le cadre de son appropriation que de sa mise en oeuvre?

Le temps est révolu des mouvements tactiques amples et massifs.

Là où il y a encore deux décennies, la loi du nombre aurait pu permettre de juxtaposer les fonctions opérationnelles pour atteindre l’objectif fixé, les contraintes actuelles en termes d’effectifs et de moyens rendent ce principe caduc. « Le temps est révolu des mouvements tactiques amples et massifs, conduits à la baguette du sergent-major, au rythme du pas collectif des fantassins, redoublé au tempo des tambours et trompettes, au moment du contact »4. L’engagement interarmes est donc la norme (issue du besoin opérationnel) sur laquelle se construisent les engagements des Forces Terrestres. Une des clefs de la réussite dans l’engagement interarmes repose sur la capacité à manoeuvrer ensemble. Ce constat impose au chef militaire de maîtriser les savoir-faire tactiques et les procédures opérationnelles des fonctions mises en oeuvre au sein du GTIA dont il assure le commandement. Une DEP Contact, regroupant sur une même zone géographique les DEP/BEP ABC, ALAT et INF serait un multiplicateur d’efficacité dans la boucle d’appropriation des tactiques interarmes. La confrontation in situ et quotidienne, et non pas numérisée au travers d’échanges électroniques, est à la fois une source d’émulation et une source créative dans l’élaboration doctrinale de l’armée de Terre.

Comment ne pas reconnaître la fonction contact comme une entité indivisible dès lors que nos soldats s’engagent en opérations côte à côte de manière systématique ?

Il ne s’agit pas de modifier le rôle fédérateur du CDEF mais bien de fluidifier et optimiser la réflexion doctrinale en agrégeant les acteurs de la fonction contact en une seule et même entité. Cette DEP Contact porterait ses réflexions auprès du CDEF en garantissant par construction une cohérence forte entre les trois acteurs majeurs du GTIA. Le CDEF conserverait ainsi ses prérogatives dans ses domaines interarmées et interalliés en qualité d’interlocuteur privilégié du CICDE (Centre interarmées de concepts, de doctrines et d'expérimentations). Depuis deux ans, une « trilatérale contact » réunissant les pères de l’arme de la fonction contact ainsi que les chefs de DEP/BEP est organisée pour fédérer les énergies dans le domaine des études et de la prospective. Ces échanges fructueux montrent eux-aussi la forte imbrication de ces trois armes dès lors que l’engagement des forces terrestres se fonde sur une architecture de type GTIA. « La très grande convergence des points de vue exprimés […] a confirmé l’unicité de la fonction contact et l’utilité d’une telle rencontre tripartite »5. Enfin, les contraintes structurelles d’ordre financier et organisationnel militent également pour une doctrine commune au sein de la fonction contact. Les réflexions prospectives en matière d’équipement, à l’exception de programmes très spécifiques, qui sont une des prérogatives des DEP/BEP ne peuvent plus s’accommoder d’une logique d’arme. Les programmes sont interdépendants entre eux et la tendance actuelle vise à développer des systèmes répondant au plus grand nombre. De plus, co localiser les DEP/BEP ABC, ALAT et INF permettrait d’accroître la productivité des organismes en réduisant le nombre d’intervenants.

Même si "le fait de comprendre une doctrine ne constitue pas une raison suffisante pour la croire vraie"6, la doctrine donne à tous "une même manière de voir, de penser et d'agir"7, garantissant l'efficience d'emploi des forces armées. Le renouveau doctrinal de l'armée de Terre décrit dans le FT-01 "Gagner la bataille - Conduire à la paix" et dont les principes se trouvent exposés dans le FT-04 "Les fondamentaux de la manoeuvre interarmes" doit se poursuivre et aboutir à une réflexion centralisée pour la fonction contact.

Garantissant une réflexion et une appropriation par construction cohérente avec la typologie des engagements modernes, la création d'une DEP de la fonction contact constituerait l'aboutissement du renouveau doctrinal auquel l'armée de Terre se livre depuis une décennie qui pourrait même ouvrir la voie à une réflexion encore plus globale en réunissant l’ensemble des fonctions opérationnelles.


1 Pascal Vennesson, « Penser les guerres nouvelles: la doctrine militaire en questions », Pouvoirs, revue française d'études constitutionnelles et politiques, n°125 p.82. Définition inspirée par Lucien Poirier, « Le chantier stratégique. Entretiens avec Gérard Chaliand », Hachette-Pluriel, 1997, p.129.
2 Loup Francart, « La démarche doctrinale », objectif doctrine, janvier 1999, p. 10-12.
3 Instruction n°935/DEF/EMAT/OE/ORG/1/310 relative à l’organisation et au fonctionnement du centre de doctrine d’emploi des forces, 29 septembre 2005.
4 « Les fondamentaux de la manoeuvre interarmes », CDEF, 27 juin 2011, p81.
5 Général de division Olivier de la Motte, COMALAT, « Compte rendu de la réunion trilatérale de la fonction contact du 17 septembre 2013 », lettre n°502925/DEF/COMALAT/BEP du 01 octobre 2013.
6 Georg Christoph Lichtenberg, « Aphorismes », janvier 2001.
7 Ferdinand Foch, « Des principes de la guerre, (1ère éd. 1903) », Imprimerie nationale-Acteurs de l'histoire, 1996, p.94.
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