Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Valeurs de l'Armée de Terre

Image
Saut de ligne

La préservation de la culture: un enjeu opérationnel pour l’armée de Terre

Image

Par le Commandant Gaëlle ROLLAND

Image

La culture dans l’armée de Terre repose sur la solidarité, l’ordre et la rigueur. Ces valeurs partagées par les soldats donnent du sens à leur mission et garantissent à la fois leur performance et leur sécurité. Dans le contexte actuel de changements organisationnels, la préservation de cette culture et de l’identité «armée de Terre» constitue un véritable enjeu opérationnel.

Image
Image
En management stratégique des ressources humaines (RH), on considère que la culture d’entreprise est un facteur essentiel à la réussite d’une organisation, aux côtés de sa structure et de la stratégie de son dirigeant. On conçoit communément la culture comme étant «l’ensemble des hypothèses fondamentales qu’un groupe donné a inventé, découvert ou constitué en apprenant à résoudre ses problèmes d’adaptation à son environnement et d’intégration interne» (Edgar Schein, 1999). La culture est donc l’ensemble des mythes, des rites, des tabous, des symboles, des valeurs et des croyances qui unissent des êtres humains autour d’une histoire commune et d’une vision partagée de l’avenir. Elle permet de créer un sentiment d’identité, d’harmoniser les comportements et d’intégrer des personnalités différentes autour d’une même action collective.
Dans l’armée de Terre, la «culture d’entreprise» est un héritage du passé, de l’histoire héroïque ou dramatique de générations successives de soldats. Elle se décline en de nombreuses sous-cultures (chaque arme, chaque service, chaque régiment entretient des mythes et des rites qui lui sont propres), mais toutes reposent sur les mêmes valeurs fortes défendues par la cohésion, l’esprit de discipline et la rigueur. Ces valeurs partagées par les soldats donnent du sens à leur mission et garantissent à la fois leur performance et leur sécurité. L’armée de Terre est malgré tout aujourd’hui confrontée à des changements majeurs qui viennent perturber ses habitudes: une réorganisation de grande ampleur entraînant des dissolutions d’unités, une rationalisation des moyens avec la création de bases et d’organismes interarmées, des réductions importantes d’effectifs qui remettent en cause un modèle RH performant. Pour surmonter ces changements inévitables, la préservation de sa culture et de son identité constitue pour elle un véritable enjeu opérationnel.

La culture comme facteur de performance


Selon la théorie de l’anthropologue Malinowski, si la culture est un phénomène universel, elle n’est pas innée; elle s’acquiert. Dans l’armée de Terre, les valeurs sont inculquées et entretenues de manière très formelle par le code du soldat, le statut et les règles de gestion des ressources humaines qui lui sont associées, mais également de manière informelle.

Édité pour la première fois en 1999, le code du soldat[i] est un recueil de onze maximes que tout soldat se doit de connaître. Imprimé en format de poche, distribué à chacun, il est également détaillé et expliqué aux jeunes recrues au cours de leur formation initiale. Son objectif est de convaincre qu’il ne suffit pas de porter un uniforme pour être militaire, mais que ce métier impose d’adopter un comportement et un état d’esprit spécifiques et adaptés à la mission.
Le soldat doit tout d’abord être ouvert à la société et au monde pour connaître son environnement, la population qu’il est chargé de défendre, et pour faire connaître sa mission de service public à ses concitoyens.
Il doit aussi être discipliné. L’armée est par définition un milieu très hiérarchisé. Du général au jeune soldat, le respect de cette hiérarchie et l’obéissance volontaire aux ordres donnés sont primordiaux dans l’exécution de la mission, car le champ de bataille ne peut accepter le désordre. Le subordonné doit accorder sa confiance à son chef. Cependant, il ne s’agit pas d’une obéissance aveugle. Le code de la défense prévoit la possibilité de désobéir à un ordre qui paraîtrait contraire aux lois ou à l’éthique. On attend de tout soldat qu’il fasse preuve d’autonomie et d’esprit d’initiative, et cela passe par l’entretien de ses capacités physiques, intellectuelles, professionnelles et le développement de ses compétences.
Enfin, le soldat ne doit jamais perdre de vue qu’il n’œuvre pas seul. La base de son métier est le travail collectif, et chacun dépend de ses camarades pour sa propre sécurité. L’esprit de corps permet d’avoir le sentiment de former un groupe uni, d’être de la même famille. Il permet par exemple de dépasser le sentiment d’isolement lors d’un départ en mission.
Le code du soldat résume donc les principales valeurs qui forgent la culture de l’armée de Terre. Mais cette culture repose également sur une gestion des ressources humaines spécifique.

Les militaires sont soumis à un statut particulier qui leur permet de dérouler une carrière dans le respect de règles qui tiennent compte de la singularité de leur métier.
Diplômée ou non, la jeune recrue suit une formation initiale où elle apprend d’abord à être un soldat par l’aguerrissement, l’apprentissage de la rusticité, du maniement des armes et de la discipline, avant d’être formée plus spécifiquement à l’emploi qu’elle devra tenir et pour lequel elle s’est engagée.
Il existe en outre de véritables parcours professionnels et le phénomène d’escalier social est une pratique courante dans l’armée de Terre. Bien sûr, cela exige du soldat un investissement individuel puisque, pour progresser, il doit avoir un comportement irréprochable, démontrer son potentiel par des qualités professionnelles à la hauteur de ses ambitions, se remettre en question en suivant les actions de formation continue qui lui sont proposées ou s’inscrire à différents examens ou concours. Pour l’encourager dans cette voie, ses supérieurs ont un rôle essentiel. Ils ne doivent pas être seulement de bons chefs au combat. Ils doivent avoir aussi un rôle de guide et de pédagogue.
Cela relève des attributions du management des ressources humaines exercé au sein de l’armée de Terre de veiller à la valorisation de l’individu, à son adhésion aux valeurs de l’armée de Terre et à l’adéquation de son comportement au groupe, condition d’un état d’esprit tourné vers le collectif et la performance.

Si les principales valeurs de l’armée de Terre sont pérennisées de manière très formelle, de nombreux usages et rituels informels servent également à entretenir la culture de cette communauté. Il s’agit principalement de renforcer l’identité et l’esprit de camaraderie pendant et en-dehors des heures de service. Les procédures d’intégration sont ici particulièrement importantes, avec près de 10.000 nouvelles recrues par an et une mobilité géographique qui touche plus de 15.000 soldats chaque été. Ces procédures d’intégration passent par le nom de baptême reçu en école de formation initiale, véritable signe de reconnaissance pendant toute une carrière, voire au-delà. Lorsqu’il s’agit de l’arrivée dans une nouvelle affectation, les séminaires d’intégration permettent à chacun de connaître son unité et son chef, prendre connaissance du règlement de service intérieur, des diverses habitudes de travail, etc. Partageant le même langage, les mêmes valeurs et le même état d’esprit, les soldats s’identifient à leur unité d’appartenance. Ils en portent fièrement les insignes, adoptent son chant et ses traditions, en suivent le chef avec abnégation, autant de comportements qui favorisent la performance au quotidien et en opérations extérieures.
Les activités de cohésion, enfin, sont des moments privilégiés. Il peut s’agir de manifestations sportives (challenges inter-unités), d’activités de service (repas de corps, cérémonies organisées pour les départs à la retraite de cadres) ou d’activités hors service (à l’occasion d’une mutation ou de la publication du tableau d’avancement), généralement destinées à renforcer l’esprit de corps. La cohésion, c’est aussi l’entraide et le soutien, non seulement de la part du commandement et des responsables RH, mais de l’ensemble de la communauté militaire. Par exemple, pour financer les actions de la cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre (CABAT), créée en 2009, des dons sont régulièrement versés par les soldats en activité qui organisent, à leur initiative, des manifestations comme des challenges sportifs, des concerts ou des pièces de théâtre. C’est aussi de la responsabilité du management des ressources humaines d’en superviser la mise en œuvre.

La culture dans l’armée de Terre, par les valeurs partagées qu’elle véhicule et entretient, permet la performance et l’accomplissement de la mission. Malgré ses références constantes à l’histoire et au passé, cette culture évolue avec la société et le monde.

Une culture en perpétuelle évolution


Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’armée de Terre a connu des évolutions majeures qui ont influé sur sa culture.
Tout d’abord, malgré un devoir de réserve qui perdure, le militaire est devenu avant tout un citoyen. En obtenant le droit de vote le 17 août 1945, le soldat participe à la vie politique du pays, au moins à titre privé, car le règlement lui interdit toujours d’exprimer ses opinions politiques pendant le service[ii]. Le militaire ne jouit pas du droit de grève, mais des instances lui permettent de s’exprimer directement ou via des représentants. La concertation, née dans les années 1960 et renforcée dans les années 1990, permet de dépasser certains tabous comme la rémunération ou les droits sociaux des militaires.
Ensuite, le profil-type du soldat a beaucoup évolué. Le métier de militaire a longtemps été considéré comme un métier d’hommes. Aujourd’hui, le taux de féminisation dans l’armée de Terre atteint presque 11% et les femmes y occupent quasiment tous les emplois, administratifs ou de combat. Cette mixité a naturellement joué sur la culture des «vieux soldats», habitués à travailler entre hommes. De même, le soldat est un professionnel depuis 1997. La suppression du service national a eu des répercussions importantes sur le rôle sociétal de l’armée, qui n’est plus le creuset dans lequel passent toutes les générations, ainsi que sur le renforcement de l’identité du soldat qui s’engage pour exercer un véritable métier.
Enfin, même si l’esprit dans lequel il les exécute, à savoir la défense du «monde libre», demeure identique, les missions du soldat d’aujourd’hui ne ressemblent plus à celles du début du XXème siècle. La nature des conflits a substantiellement changé. Dorénavant, la France intervient militairement principalement en qualité de garant de la paix. Le soldat n’a plus vraiment d’ennemi désigné. Aujourd’hui, il fait usage de son arme contre des «notions» comme le terrorisme dont il doit protéger les populations.

Face à ces évolutions, la culture dans l’armée de Terre s’est progressivement adaptée en intégrant les nouveaux paramètres dans ses principales valeurs. Cette adaptation s’est parfois faite sur plusieurs décennies. Pourtant, depuis 2008, une vague de réformes, aussi soudaines qu’inéluctables, entraîne une perte de repères et met en danger la culture militaire dans son ensemble.
C’est d’abord et surtout l’évolution économique et budgétaire qui impacte le plus les habitudes et les traditions de l’armée de Terre. La rationalisation imposée par la révision générale des politiques publiques en 2008 a entraîné la décision de mutualisation des moyens d’administration et de soutien au niveau interarmées, avec la création des bases de défense dès 2009[iii]. Le triptyque bien connu des soldats «un chef, une mission, des moyens» est mis à mal avec cette nouvelle organisation. En effet, si le chef opérationnel dispose toujours de ses prérogatives de commandement sur ses hommes, il ne peut disposer des moyens matériels nécessaires aussi instantanément qu’auparavant.
En outre, le modèle RH de l’armée de Terre, évoqué plus haut, est potentiellement mis en danger par la politique de réduction des effectifs mise en œuvre depuis 2008. Si cette manœuvre RH échoue, les possibilités de promotion de grade ou de catégorie seront temporairement réduites jusqu’à l’atteinte des objectifs quantitatifs du ministère. Cette hypothèse marquerait la fin d’une forme de motivation parmi les soldats et les recrues potentielles, aurait des répercussions sur la culture de l’armée de Terre et, par voie de conséquence, sur la performance.
On constate enfin une évolution technologique sans précédent. La généralisation de l’outil informatique, la lutte contre le piratage informatique et la montée en puissance de la cyberdéfense nécessitent le recrutement de toujours plus de «techniciens», modifiant là encore le profil-type du militaire. La numérisation de l’espace de bataille, les grands programmes de l’armée de Terre tels que le programme SCORPION[iv] risquent de bouleverser les repères du soldat en termes de rusticité et d’ art de la guerre.

*
*   *

La culture dans l’armée de Terre repose sur la solidarité, l’ordre et la rigueur, indispensables à la performance et à l’état d’esprit des soldats dans l’exécution de leur mission. Cette mission de défendre par les armes, par le combat terrestre et aéroterrestre, les intérêts de la France et de protéger les citoyens français est la raison d’être d’une armée reconnue au niveau mondial.
Pourtant, les soldats de l’armée de Terre connaissent depuis quelques années une certaine perte de repères. D’une part, ils sont fortement sollicités pour intervenir sur le territoire national ou à l’étranger. D’autre part, leurs effectifs doivent être réduits, des cadres doivent quitter le service actif et le modèle RH est mis en danger. Si l’on ajoute à cela les problèmes de paiement de la solde liés au système Louvois, un repli sur soi de l’individu et une méfiance du soldat envers l’institution militaire sont à craindre. Toutefois, l’armée de Terre a déjà traversé d’autres épreuves et d’autres changements de grande ampleur. Dans un monde en perpétuelle évolution, le défi majeur des prochaines années consistera donc pour elle à savoir maintenir ses valeurs fondamentales, sa cohésion et son modèle RH tout en assimilant les réformes, pour préserver son efficacité aux côtés des autres armées et services qui doivent, eux aussi, faire face aux mêmes problématiques.



Issue de l’École militaire du corps technique et administratif (EMCTA), le Commandant Gaëlle ROLLAND est chancelière de formation. En formation continue à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Tours depuis novembre 2013, elle y suit la scolarité du master2 «management stratégique des ressources humaines et performance durable» et occupe parallèlement les fonctions d’officier coordination mobilité dans l’un des bureaux de gestion de la DRHAT.



[i] Le code du soldat. Source: recrutement.terre.defense.gouv.fr
[ii] L’article L.4121-2 du code de la défense stipule que «les opinions […] politiques sont libres. Elles ne peuvent cependant être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire».
[iii] La création des bases de défense a commencé en 2009 pour s’achever en 2011.
[iv] Synergie du COntact Renforcée par la Polyvalence et l’InfovalorisatiON.
Image
Image