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Histoire et Stratégies

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La recherche du soutien de l’opinion publique : Nécessité stratégique et frein à la tactique ?

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Par le chef d’escadron GUILLOU

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Les efforts des groupes terroristes pour instrumentaliser l’opinion publique semblent prouver que le soutien de cette opinion est un pré-requis nécessaire à tout engagement ou poursuite d’une action militaire. Dans un monde où l’information circule de plus en plus vite et est instantanément accessible au plus grand nombre, une société (surtout occidentale) est de plus en plus sensible à l’image que les médias peuvent lui renvoyer des actions menées par ses soldats. Ainsi l’outil militaire doit prendre en compte cette nouvelle situation, illustrée par l’exemple du « caporal stratégique »1, dans la préparation de ses engagements.

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Ainsi la recherche du soutien de l'opinion publique apparaît comme une nécessité stratégique qui peut se révéler un frein « technique » à la tactique mais qui peut, a contrario, servir de moteur « moral » à ceux qui la mettent en oeuvre.

Le soutien de l'opinion publique apparaît donc comme une nécessité stratégique. Dans le cadre de la recherche de ce soutien on peut distinguer trois types d'opinion publique : nationale, internationale et « locale ».

Pour commencer il y a l'opinion publique nationale, mais comme l'explique Rémy Porte2, dans le cadre d'une intervention à l'étranger, ce soutien est difficile à obtenir. En effet il faut parfois justifier auprès d'une opinion publique qui ne se sent pas menacée qu'il puisse être nécessaire d'imposer la paix à des peuples qui n'en acceptent pas les conditions. Pourtant ce soutien est un enjeu majeur car la population doit accepter les risques encourus et le poids financier de cette intervention dont les effets positifs mais surtout négatifs rejailliront sur tous les citoyens3. Les décideurs jouent donc leur « survie » politique en légitimant leurs actions militaires auprès de leurs administrés.

Ainsi, en n'arrivant pas à faire comprendre clairement les raisons de son engagement au Viêtnam alors que selon leur conception ils se battaient « en bonne conscience [...] pour servir les plus larges intérêts nationaux »4 , le gouvernement américain a créé une coupure avec la population qui rendait à terme la victoire stratégique difficile voire impossible.

On peut également citer l'exemple des Pays-Bas dont le gouvernement, face aux pertes liées aux engins explosifs improvisés (IED), a dû retirer son contingent d'Afghanistan pour satisfaire une opinion publique qui ne comprenait pas ou plus l'intérêt de ses pertes.

Dans un monde où des organisations interétatiques veulent gérer (à défaut de régler) les tensions et conflits qui secouent le monde, il faut également tenir compte de l'opinion publique internationale.

Pour l'Organisation des Nations Unies (ONU) l'intervention armée est hors la loi sauf dans des cas bien particuliers qui sont la résistance à l'agression, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les luttes de libérations nationales. Par conséquent, afin de ne pas se mettre en difficulté ou s'isoler sur la scène internationale, tout état voulant s'engager dans une intervention armée doit faire légitimer son action par l'ONU en montrant que son action concourt à l'affirmation de la dignité de la personne humaine ou à la défense de la paix et de la dignité des peuples.

C'est pourquoi, avant d'intervenir en Irak en 2003, les Etats-Unis ont mené de grandes manoeuvres diplomatiques afin d'obtenir l'aval de la communauté internationale. Sans cet aval et malgré le soutien de certains alliés, l'incapacité de trouver, après l'intervention, des preuves concrètes pour étayer les accusations portées contre l'Irak a eu un effet néfaste sur la stratégie américaine au Moyen-Orient.

A l'opposé de la décision unilatérale américaine d‘intervenir en Irak, la France semble dorénavant s‘orienter vers des interventions qui se feraient dans le cadre de résolutions de l'ONU afin de n'engager ses forces que sur des actions légitimées par la communauté internationale. Ainsi, en République de Côte d'Ivoire, la force Licorne intervenait en appui des forces déployées par l'ONU, et en Lybie l'action militaire a attendu une résolution de l'ONU pour commencer.

Le dernier type d'opinion publique est bien plus délicat à convaincre. En effet il se compose de la population concernée physiquement par l'intervention militaire. Deux cas peuvent se présenter :

Soit la population (une partie) a elle-même demandé l'intervention ; dans ce cas une partie de l'opinion est acquise, il convient alors de mener des actions pour conserver son soutien mais également pour chercher à obtenir celui de la frange de population qui n'a pas demandé cette intervention. C'est le cas de l'intervention récente en Lybie où la demande d'intervention émanant de l'opposition qui venait de se constituer dans l'est du pays a permis une action militaire légitimée par la communauté internationale.

Soit la population subit l'intervention ; il faut alors communiquer auprès d'elle pour lui faire comprendre les raisons de l'intervention et la convaincre que celle-ci se fait dans son intérêt. On se retrouve alors dans une situation où il faut « gagner les coeurs ». C'est le cas de l'Afghanistan où la coalition mène des actions (opérations d'influences) à destination de la population pour faire accepter la Force et pouvoir mener à bien sa stratégie d'endiguement du terrorisme.

La recherche du soutien de l'opinion publique doit donc se faire sur plusieurs plans, l'idéal étant d'obtenir le soutien de l'intégralité du « spectre d'opinion ». Le problème qui se pose alors est simple : plus le décideur cherche à convaincre et à satisfaire de niveaux d'opinion différents, plus il soumet son outil militaire à des contraintes qui brident singulièrement la liberté d'action du chef tactique.

Ainsi le chef tactique va se retrouver confronté aux contraintes des traités internationaux, des contingences morales qui régissent sa société d'origine et des règles propres aux sociétés au sein desquelles va se dérouler son intervention. Il va donc en découler des impératifs qui vont restreindre ce que l'on pourrait appeler l'aspect technique de la tactique.

Le premier enjeu réside dans la maîtrise des pertes « amies ». En effet, si l'on se réfère aux sociétés occidentales victimes de ce que Rémy Porte appelle « l'imposture intellectuelle du concept de zéro mort »5, l'idée même de souffrance est inacceptable dans un monde pour lequel l'intégrité physique est une impérieuse obligation. C'est pourquoi Patrick Legal écrit qu'aujourd'hui « les soldats ne doivent pas mourir. Cela apparaîtrait rapidement comme inacceptable à l'opinion publique et donc aussi insupportable au gouvernement qui les a envoyés au combat »6 ; l'exemple de l'émotion suscitée par la mort des soldats lors des événements d'Ouzbeen en août 2008 ne peut que confirmer cet état de fait ; de même, si le spectacle des victimes de la guerre des clans à Mogadiscio a provoqué le débarquement des soldats américains, les premiers décès de GI's ont provoqué le mécontentement de la population américaine et ont conduit au départ du corps expéditionnaire.

Ainsi les décideurs militaires doivent planifier méticuleusement chaque opération en poussant au maximum la prise en compte du facteur risque. En effet des pertes « minimes » peuvent, en fonction de l'exploitation médiatique qui en est faite, transformer un succès tactique en échec politique/stratégique. Cet état de fait est encore plus vrai face à un ennemi qui attaque directement l'opinion publique grâce à l'intégralité du spectre médiatique (médias, internet,...). Cela a un effet concret sur la mise en place d'une chaîne sanitaire dimensionnée pour répondre au plus vite à toutes les situations, de procédures strictes d'intervention des appuis (hélicoptères, artillerie, aviation,...) pour éviter d'avoir des troupes isolées sur le terrain en mauvaise position mais également pour éviter les tirs fratricides.

Dans ce cas le principal frein tactique est un risque de lenteur du système et donc de perte de réactivité, l'autorité se trouvant limitée dans sa liberté d'action par des délais et la disponibilité de moyens spécifiques, et contrainte de communiquer en permanence pour limiter l'impact négatif des pertes.

Le deuxième enjeu est d'éviter les pertes civiles. Si la restriction de ses propres pertes vise à conserver le soutien de l'opinion publique nationale, le fait d'éviter les pertes civiles tend à conserver le soutien des trois types d'opinion présentés dans la première partie.

Les conventions internationales ont fixé le statut des civils dans les conflits armés mais ont également déterminé l'interdiction d'emploi de certaines armes (en fonction des pays signataires). Ainsi des règles d'engagement (ROE : rules of engagement) sont fixées pour encadrer strictement l'emploi de la force et un garant (LEGAD : Legal Advisor) est mis en place auprès du commandant des forces. Ces règles tenant compte du droit national, du droit international mais pouvant également prendre en compte les us et coutumes du théâtre d'opération, le chef militaire se retrouve contraint dans l'emploi tactique de son « outil ». Par exemple, dans le cadre de la rédaction des ordres d'opération de la force d'intervention de l'ONU au Liban (FINUL), les ROE sont contrôlées et validées à New-York, loin du commandant de la force.

Le risque principal de cette situation et de la complexité des ROE est une inhibition de la force en matière d'utilisation des armes. Ce risque est d'autant plus présent

dans le cadre d'interventions se déroulant au milieu de populations où il est difficile de discriminer combattants et non-combattants. Cet effet pervers d'inhibition pouvant se révéler désastreux pour la force, une directive d'identification opérationnelle a été diffusée par l'Armée française au cours du second trimestre 2011.

Concernant l'opinion publique « locale », sa prise en compte peut entraîner l'obligation de se priver d'avantages certains pour éviter de perdre des avantages hypothétiques. On se trouve là dans le domaine du fameux « Gagner les coeurs » du général Petraüs.

Par exemple, contrairement à ce qui a été fait par les américains en Irak, la décision pourrait être prise de ne pas détruire certaines infrastructures vitales pour la population mais permettant à une force adverse de les exploiter (centrales électriques, usines de traitement des eaux, ...). Ainsi pour éviter que la population ne se retourne contre la force, le décideur prend le risque d'affronter un adversaire moins affaibli et donc plus dangereux.

La force devra également prévoir des actions, souvent consommatrices en personnel et en temps, agissant directement sur le quotidien de la population pour améliorer la perception de son action mais avec des résultats aléatoires.

Cependant il est essentiel de ne pas oublier que, quelle que soit la décision prise, elle sera mise en oeuvre par un système d'arme des plus complexes : l'Homme. Or sous l'uniforme il y a un membre de cette fameuse opinion publique dont le décideur cherche à obtenir ou conserver le soutien. Le soldat, en tant qu'individu, aura donc naturellement tendance à être le reflet d'un grand public qui a été leurrée par la notion de « zéro mort ». Ce grand public peut donc être amené à considérer que la notion de l'esprit de sacrifice au sens de l'acceptation de la mort au combat s'avère décalée, difficile à comprendre dans une société habitée par l'individualisme et l'hédonisme ambiants7 et où l'interdiction de la violence est une règle morale. Cet état d'esprit, incompatible avec le statut du militaire, doit être par conséquent pris en compte dans la recherche du soutien de l'opinion publique afin que ce soutien puisse servir de moteur « moral » à ceux qui mettent en oeuvre la tactique.

Ainsi, en opération, le soldat se retrouve confronté à ce que Nicolas Tavaglione a appelé « le dilemme du soldat »8. Ce dilemme place le soldat entre la notion de la guerre juste légitimant le recours à la force et celle de la prohibition du meurtre prônée par la société dont il est issu.

Hésitant naturellement à tuer le soldat peut cependant l'accepter s'il considère que c'est pour une juste cause. Ainsi le soutien de l'opinion publique pour le combat qu'il mène tendra à démontrer au soldat qu'il se bat pour une cause juste et qu'il peut donc conduire à leur terme les actions de combat qui lui sont confiées.

La recherche du soutien de l'opinion publique nationale doit donc, tout en n'oubliant pas d'expliquer le « pourquoi », s'appuyer sur une communication ciblée sur le travail réalisé par les soldats, tout en mettant en valeur l'engagement de ceux-ci et leur esprit d'abnégation face à leur mission. Il convient de montrer à la société comment ses soldats participent au rayonnement et à la bonne image du pays et de l'ensemble de ses citoyens. Il faut que leur « sacrifice » soit compris (à défaut d'être accepté) et reconnu.

Cette « reconnaissance » par l'opinion publique du combat mené par le soldat a également un deuxième volet moral.

Comme l'écrit Michael Walzer, « à partir du moment où les soldats sont réellement engagés, et surtout s'ils sont engagés dans une guerre [...] juste, une forte pression joue contre la convention de la guerre et en faveur des violations de ses règles dans des cas précis »9. La permanence du lien entre l'Armée et la Nation permettra au soldat de toujours agir au regard des références morales qui règlent la vie de la société dont il est issu et d'éviter des dérives du genre de celles qui se sont déroulées dans la prison d'Abu Graïb lors de l'intervention américaine en Irak. Par conséquent l'Armée doit également communiquer vers les soldats afin de leur montrer comment leur action est ressentie par la société. Il faut veiller à entretenir et fortifier le lien qui se crée entre les soldats et le tissus social civil qui les entoure en garnison afin que ce lien puisse s'exprimer pendant les projections et ce quelles que soient les difficultés de ces missions. Ce lien participera à améliorer l'engagement du soldat en renforçant ses forces morales et sa volonté.

Pour conclure, on peut donc effectivement dire que, même si la recherche du soutien de l'opinion publique (nationale au pire et sous ses trois formes au mieux) est une nécessité stratégique, elle représente un frein à l'application technique de la tactique. Cependant l'obtention du soutien de l'opinion publique peut également avoir un effet de moteur moral sur les combattants qui demeurent, il ne faut pas l'oublier, le « système d'arme » de base pour l'application de la tactique. De plus, cette notion de frein peut être minimisée par des actions en amont de la projection.

Il apparaît tout d'abord qu'une campagne de communication externe et interne sur l'action à mener est primordiale et doit être conduite avec beaucoup de soins. De plus un entraînement intensif (« drill ») pour l'application des procédures spécifiques doit être entretenu dès le « temps de paix » avec une phase d'accélération pendant la mise en condition avant projection (MCP) ; par exemple, les procédures de demande d'un appui feu hélicoptère doivent être connues et maîtrisées par le plus grand nombre, tout comme les techniques élémentaires de secourisme et de sauvetage au combat. Mais on peut également considérer que l'intégration au plus tôt, lors des MCP, de l'ensemble des participants à une mission (sans oublier les fonctions d'environnement) permettra également d'améliorer la connaissance, la cohésion et donc la résilience d'une Force avant son déploiement. La diffusion, la prise en compte, la compréhension et l'apprentissage en amont des ROE propres au théâtre doivent également être mis en application avec le plus grand soin afin d'éviter tant la mise en danger des soldats que de « mauvaises » réactions qui mettraient en péril l'image de la Force engagée. Enfin l'adaptation de la doctrine (comme cela a été fait avec la directive d'identification opérationnelle citée dans la deuxième partie), sa diffusion et surtout son assimilation aux plus bas échelons doivent également être recherchées.

Ces méthodes, non exhaustives, déjà prises en compte par une Armée Française de plus en plus réactive, et ne demandant qu'à être approfondies et développées, doivent être complétées par la poursuite de la communication opérationnelle pendant les opérations. Il en va de la crédibilité de nos interventions militaires.

1 Charles Krulak - « The Strategic Corporal: Leadership in the Three Block War » - Marine Corps Gazette.

2 Rémy Porte - « Zéro mort » - Le sacrifice du soldat.

3 Michael Walzer - Guerre justes et injustes.

4 Townsend Hoopes cité par Michael Walzer - Op. cit.

5 Rémy Porte - Op. cit.

6 Patrick Legal - L'esprit de sacrifice dans l'armée professionnelle aujourd'hui - Le sacrifice du soldat.

7 Patrick Legal - Op. cit.

8 Nicolas Tavaglione - Le dilemme du soldat : guerre juste et prohibition du meurtre.

9 Michael Walzer - Op. cit.


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