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Histoire et Stratégies

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La stratégie de l’abstention

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Par monsieur Hervé JUVIN

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Quand les aborigènes d’Australie avec lesquelles elle avait choisi de vivre l’interrogèrent, Mundo Morgan essaya de leur décrire les jeux et divertissement des Blancs. Le football, le tennis, le poker, la natation, tous ses récits plongèrent ses auditeurs dans la consternation. Ces Blancs devaient être bien malheureux pour passer ainsi leur temps à s’affronter les uns les autres! Ne comprenaient-ils pas le mal qu’ils se faisaient, à ceux qui perdaient aussi bien qu’à ceux qui gagnaient, puisqu’ensuite ils ne pouvaient plus être ensemble comme avant? Pourquoi ne passaient-ils pas simplement leur temps ensemble, en goûtant le temps, la douceur des choses, et en se méfiant de l’action qui change les choses et bouscule le temps?

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Notre maladie d’agir a pris historiquement bien des formes, la plus récente et la plus actuelle étant celle de l’économie. La guerre actuelle n’est pas la guerre des sociétés les unes contre les autres, des concurrents les uns contre les autres sur le marché, c’est la guerre de l’économie contre les sociétés constituées, leurs institutions, leurs structures, et c’est la guerre que leur mobilisation économique conduit contre la liberté des individus. Peut-elle être gagnée? La crise récente n’est qu’une péripétie dans ce conflit qui dure depuis l’origine de la révolution industrielle. Ce conflit a pris la forme de la guerre contre la nature, puis celle de la colonisation, et enfin celle de la mondialisation comme nous l’avons connue – la mobilisation du travail gratuit pour le consommateur occidental. Et il est vrai qu’elle a obtenu la plupart des buts de la guerre sans les moyens de la guerre – nous avons vaincu la nature sans armées et sans déclaration de guerre, nous avons détruit les sociétés des peuples colonisés, leurs croyances et leur fierté, à coups d’idéologie et de déclarations universelles plus que de canons, et nous avons réduit le monde aux dividendes qu’il nous sert sans beaucoup de démonstrations de forces, mais à grand renfort de proclamations de droits, de signature de contrat et de promesses de participation.

La guerre contemporaine est économique, et c’est la mobilisation pour l’économie contre la société. Nous y sommes. Toutes les forces qui parlent, qui publient, qui régulent et qui réglementent, agissent dans le même sens: justifier le mot de Margaret Thatcher, «There is no such thing as a society», et faire qu’il n’existe plus rien qui ressemble une société, rien que des individus libres devant le marché libre, c’est-à-dire des êtres seuls, sans repères et sans structures, devant la forme anonyme, permanente et insensible du marché. La manière dont les sociétés privées s’emparent du vocabulaire militaire, de la mobilisation au déploiement stratégique, est significative. Du droit individuel à l’enfant à la généralisation du travail des femmes, de l’instauration du changement à l’obligation de croître, tout agit en ce sens (l’éditorial de «The Economist» (2-8 janvier 2010) en fournit une merveilleuse illustration en préconisant l’adaptation des rythmes scolaires, la suppression des grandes vacances et l’allongement des journées d’école, afin de permettre le travail des femmes, sans qu’à aucun moment ne soit posée la question de leur capacité de choisir de travailler ou non, ou bien celle de l’utilité d’ajouter du travail au travail dans des sociétés de surcapacités évidentes!) Son origine, sa foi, sa Nation, faisaient l’homme; son travail, c’est-à-dire jadis son emploi, aujourd’hui sa valeur de marché, doit faire de l’homme son propre produit. Et tout indique qu’à rebours de ce que veulent considérer tant d’esprits naïfs, la sortie de crise marque une nouvelle étape dans l’extension et dans la radicalisation de la mobilisation des individus au profit de l’économie, contre la société qu’ils forment, ses structures, ses préférences collectives, ses singularités. Nous avons beaucoup à découvrir encore sur les conséquences d’une idéologie qui fait de l’économie une patrie, du développement un devoir absolu, et de la croissance un article de foi. Et d’abord que l’obligation de croître, le devoir de se développer, après avoir commandé pendant deux siècles la guerre contre la nature, sont bien près de recréer les conditions des guerres entre les hommes, des guerres qui pour apparaître inconcevables n’en prendront moins les formes que la nécessité leur donnera; nécessité de l’espace vital, nécessité de l’accès aux ressources, nécessité de sociétés choisies, et non subies. Sortir de la confusion du monde ne se déroulera pas sans que l’épée tranche le nœud qu’a embrouillé le mondialisme.

Pour éviter la guerre, et plus précisément pour éviter que la sidération de nos sociétés par l’économie ne nous conduisent aux guerres pour la survie, ou ce que nous croirons tel, le dépassement de notre système du monde est nécessaire et urgent. Il est nécessaire et urgent que les sociétés humaines retrouvent la primauté sur l’économie, et que des choix, des débats, de la conscience, décident de ce qui est confié au marché et de ce qui lui est retiré, de ce qui appartient au droit et au contrat, et de ce qui leur échappe, de ce qui relève du domaine privé, et de ce qui revient au domaine public. Ce dépassement appelle moins le retour du politique, il n’a été que trop présent à l’origine de la crise, il n’est que trop présent dans la confusion de la sortie de crise, qu’il n’appelle le retour de sociétés humaines constituées, conscientes d’elles-mêmes, en charge de leur histoire et en quête de leur destin – des sociétés autonomes. Il appelle surtout un retour critique sur l’action, telle qu’entend l’exprimer et l’organiser la stratégie, quand elle s’avère un succédané de la croyance religieuse ou révolutionnaire, quand elle s’impose pour elle-même, indépendamment de tout Bien ou de tout Vrai qu’elle pourrait servir, comme l’ultime ressource d’organisation et de pacification d’individus qui ne font plus société entre eux.

Retenue, modération, abstention

L’un des thèmes préférés des miniatures mongoles montre des personnages, dans des poses diverses, sous le ciel étoilé, dans des jardins, au bord de bassins, et qui ne font rien; ils regardent la nuit. Regarder la nuit, regarder les nuages, était l’un des passe-temps favori des empereurs mongols et de leur suite, et ceux qui ont vécu les nuits brûlantes d’avant mousson sur le toit des maisons, quand l’air est si pur que la main croit pouvoir décrocher les étoiles, savent ce que signifie une nuit claire. Nous allons mourir de ne plus savoir regarder les nuages, de ne pas comprendre que le passage du temps s’occupe à régler tous les problèmes des hommes, et que ceux qui demeurent ne valaient pas la peine qu’on s’en charge; si le temps n’y peut rien, nous n’y pouvons rien. La modestie, la retenue, l’indifférence même, ont quelques chances de devenir les plus grandes vertus stratégiques du monde qui vient.

Dans son discours sur l’engagement américain en Afghanistan, devant les cadets de l’académie militaire de West Point, le 1er décembre 2009, le Président Obama a employé le mot de «retenue», nouveau dans le vocabulaire américain, nouveau aussi dans le vocabulaire stratégique occidental. Ce mot serait le bienvenu s’il annonçait une révolution dans les affaires militaires américaines, d’une toute autre ampleur que l’assez pitoyable «RMA»[1][1] annoncée dans les années 1990, et qui a abouti aux fiascos successifs de l’Irak et de l’Afghanistan, il serait prophétique s’il annonçait la fin de cette maladie de l’action qui a conduit l’Europe à traiter les autres continents comme des terres de mission, l’Amérique à considérer le monde comme un problème qu’il faut régler, l’Occident à employer la planète comme une proie à dépecer, et les entreprises à développer la mobilisation de leurs salariés, des organisations et des ressources planétaires comme une fin en soi.

Dans le monde qui vient et pour conjurer le tour inédit que peut prendre à tout moment la guerre économique, le devoir de retrait est vital. La modération, la retenue, l’abstention, l’indifférence, l’écart, sont destinés à redevenir des vertus stratégiques éminentes – il est même possible qu’elles signifient la mort des stratégies comme nous les avons connues. Quand nous aurons achevé de prendre conscience de ce que signifie la découverte que le monde n’est pas seulement fini dans l’espace, qu’il est aussi fini dans le temps, du moins pour la vie humaine, la maladie de l’action va nous apparaître pour ce qu’elle est: une condamnation à court terme. Nous allons être conduits à nous intéresser à toutes les externalités, pas seulement matérielles, qui font de l’action une maladie qui court et qui gagne. Au terme de cette nouvelle conscience, ce n’est pas seulement le PIB qui perd le sens de mesure du progrès avec lequel il a été confondu pendant près de deux siècles, il est possible que la notion de stratégie elle-même ait à changer de sens. Puisque toute stratégie se déploie désormais dans un ensemble fini, et même, petit, tout ce qui peut être pris est nécessairement retiré à un autre, de sorte que tout gain obtenu par l’un ou l’autre joueur ne fait en définitive qu’accroître le risque de conflit final entre eux. Nous quittons un monde où l’action n’avait pas d’externalités, on pouvait s’en moquer, pour entrer dans un monde où la plupart des actions entreprises dans le réel exercent des externalités de plus grande importance que le bénéfice qu’elles apportent à leurs acteurs directs; il serait intéressant de réexaminer quelques-uns des conflits récents à cette lumière. Qu’il suffise d’indiquer que des retours sur investissement de 15% ou 20% dans un univers fini et des économies sans croissance signifient moins performance méritante que prédation au détriment de concurrents, de l’environnement ou de la société, c’est-à-dire au total destruction de valeur; le déploiement sans mesure des stratégies d’entreprise conduit les plus forts à être très riches et très grands, au milieu d’un champ de ruines. Nous quittons donc un monde où les stratégies pouvaient déployer amplement les volontés et les moyens pour obtenir un résultat précis, délimité, compté, un monde où l’action était à somme positive, où toutes les grandeurs pouvaient monter au ciel, pour un monde où ce qui est obtenu par l’un est pris à l’autre, un monde où plus personne ne monte au ciel, un monde où l’action est à somme nulle. Il nous faut méditer le traité de Vienne, et les bases de la Sainte-Alliance; l’analyse pénétrante du désordre introduit par le changement et l’action a valu cette rare chance à l’Europe d’un demi-siècle de paix…

Le paradoxe est éclatant; le système du monde construit par l’Europe et par la maladie occidentale de l’action est condamné par son succès, et par lui seulement. Les plus éminentes vertus de l’Europe détruisent le monde qui les acquiert, et sont bien près de se retourner contre elle. La passion du dépassement, le «toujours plus» européen, américain, désormais chinois ou indien, produisent l’excès violent des capacités et des moyens sur le monde auquel ils s’appliquent. Faute d’objet à leur mesure, nos techniques sont sans emploi, notre force se retourne contre elle-même, et le risque que le cynisme et la contradiction déterminent l’explosion de l’irrationnel d’abord, la guerre de tous contre tous, grandit.

Face à l’ingérence, au «sans-frontiérisme», à l’humanitaire occidental, auxquels malheureusement la France, ou certains Français, ont tant contribué, la question de la légitimité a quelques chances de redevenir l’une des plus actuelles, et l’une de celles auxquelles les États comme les ONG et les entreprises se trouveront durement confrontées; nous mesurons déjà les effets délétères de l’action de certaines institutions supranationales, comme le TPI ou comme le principe de compétence universelle donné à certains tribunaux. Nous n’avons pas fini d’être confrontés aux effets retour de la naïve croyance que les capacités valent légitimité, c’est-à-dire que les bons sentiments et l’argent autorisent l’action. Le monde n’est pas un jouet à disposition. Et la manière dont des organisations privées, des généreux entrepreneurs, soucieux ou autres donateurs, soucieux la cinquantaine venue de se réconcilier avec eux-mêmes, considèrent le monde comme un terrain de jeu n’a pas fini de déclencher des effets en retour. Car les possédés de l’action se heurtent aux limites du monde comme un insecte pris au piège. Car ce monde est trop petit pour leurs capacités, celles que la technique, le numérique et la finance de marché mettent entre leurs mains. Qu’un spéculateur heureux comme Georges Soros, fort des centaines de millions de dollars qu’il distribue à des Fondations, se mette en charge de modifier les politiques européennes relatives au droit des migrants, à travers «Open Society», au mépris de l’identité des peuples d’Europe, qu’un ancien dirigeant de fonds d’investissement (KKR en l’occurrence ) et professeur à la Harvard Business School, converti à la microfinance comme M. Michaël Chu, affirme sans rire «en définitive, notre mission est de changer l’humanité», devrait servir de mise en garde. Les apprentis sorciers sont partout, qui eux aussi prétendent changer l’humanité au nom de leurs bons sentiments, d’une idée géniale, ou d’un procédé ingénieux. Beaucoup produiront de la bonne conscience, une posture avantageuse devant la presse, au prix de bouleversements incalculables, irréversibles, et déstabilisants pour ceux dont ils se seront emparés de la vie, pour la changer – en mieux évidemment. Il fut un temps où chacun d’entre eux aurait d’abord été en butte à un interrogatoire sur leur légitimité; qui les a mis en charge de changer l’humanité? Leurs dollars valent-ils élection? Il fut un temps où ce qui pense et ceux qui pensent auraient interrogés en d’autres termes; il est permis de changer l’humanité au nom de ce qui lui est supérieur, et une telle mission ne peut venir que d’une autorité supérieure. Si ce ne sont ni les Dieux, ni les Rois, ni l’élection, quelle est donc cette autorité supérieure qui confie une tâche si vaste, et si démesurée? La réponse concernant chacun d’eux n’est que la fortune; ceux qui ont gagné beaucoup d’argent peuvent façonner la société à leur image. La fortune donne légitimité à agir. Ah bon? La réponse collective ne peut être que la croissance, sous l’avatar du développement, et l’alibi de la lutte contre la pauvreté. Cette autorité suprême là mérite être avouée, publiée, et confrontée à ses effets, et aux effets de ses effets; nous commençons de les découvrir.

Devant eux, et devant les ravages du Bien, il faut imaginer un avenir où l’action économique, le travail et l’investissement comme nous les avons connus, un avenir où la stratégie comme nous l’envisageons – je gagne, peu importe les autres – apparaîtront comme de singulières perversions de l’esprit humain et de la volonté collective. Il faut imaginer un monde où l’abstention, l’inaction, l’indifférence, seront les premières vertus, un monde dans lequel, n’en déplaise à Edgar Morin, confronté au système des castes en Inde nous devrons supporter l’insupportable, comme les plus grandes civilisations apprenaient à le faire avant nous. Il faut imaginer des sociétés qui s’interrogeront sans comprendre sur l’immensité des sacrifices individuels et collectifs consentis à ces dieux morts, à ces icônes renversés dans la poussière, qui s’appelaient croissance, concurrence, marché. C’est là se livrer à l’exercice le plus salutaire, en même temps que le plus décapant; regarder notre monde, notre système du monde, depuis le monde qui vient. Et c’est là anticiper un sens nouveau au mot de stratégie, un sens qui ne pourra être que coopératif, un sens qui entendra d’abord prudence, ensuite respect, et enfin singularité.

L’exercice révèle d’abord à quel point nous avons renoncé à nous comprendre nous-mêmes depuis que le marché nous a assuré le fonctionnement anonyme, opaque et permanente de nos relations individuelles, et depuis que l’État est venu à l’appui du marché, nous assurer qu’il n’était plus besoin de faire société entre nous, que toute préoccupation de l’intérêt collectif et de la chose publique était superfétatoire; l’arrangement naturel et spontané entre nos intérêts individuels, tel que le réalisait le marché, s’en chargeait parfaitement et à moindres frais. À cet égard, la crise que nous traversons est d’abord une crise de l’intelligence; l’abandon au marché de la conduite des sociétés humaines rend ignorant d’abord, bête ensuite. Ce n’est pas la moindre faute du néolibéralisme que d’avoir rendu infantile toute une génération politique en lui assurant que les choses allaient toutes seules, à condition ne se s’occuper que d’économie.

Pour tous ceux qui ont cru à la fin de l’histoire, à l’occidentalisation du monde, au ralliement planétaire du consommateur rassasié et de l’investisseur comblé à la démocratie et aux Droits de l’homme, plus encore pour ceux qui se sont laissé bercer au doux chant du désarmement des puissances, de la dissolution des peuples et du jeu mondain avec les identités collectives, il est grand temps d’en revenir au réel, même et surtout s’il est insupportable. Le modèle de l’homme de marché, de l’homme liquide, fluide, délié de tout, s’abîme dans ses incarnations caricaturales des maîtres de Wall Street ou de la City, dans leurs clones effrayants que sont les nouveaux capitalistes de l’Asie, des Émirats, de la Russie. Il débouche quelquefois sur la fortune, rarement sur la satisfaction, parfois sur l’abondance, toujours sur la solitude. Nous ne serons jamais en retraite du monde, nous serons toujours les hommes d’ici et de maintenant, de quelque part et des nôtres. «Ami ou ennemi»? La question va bientôt revenir nous hanter. Malheur à ceux qui auront oublié leur mot de passe, ceux qui sont leurs, et ceux qui sont les autres.

L’exercice qui nous interroge depuis le monde qui vient nous appelle surtout à confesser notre identité, nous, Français, Européens, d’ici, de cette terre et des nôtres. Il ne s’agit pas seulement de redécouverte, il s’agit de production du monde comme écart, diversité, altérité, indifférence, éloignement, surprise, disparition. La tâche de sortie de crise est une tâche de retour au réel, elle appelle un immense travail de recontextualisation, c’est-à-dire un travail exactement inverse de celui auquel a procédé l’idéologie du marché, de la concurrence pure et parfaite, de la vérité des comptes, de la mise en conformité des décisions, de la contractualisation des relations. Notre origine est devant nous, écrivait Heidegger. Le chantier de l’origine, qui est aussi celui du projet collectif, identifié, circonscrit, défini, est le plus grand chantier politique des années à venir. Travail d’arpenteur ou de géomètre, sans doute, travail de portraitiste, d’entomologiste ou d’herboriste surtout, travail de reconnaissance des écarts, de révélation du divers, d’invention du séparé, de découverte du particulier, là où la loi des comptes, des nombres, des modèles et des normes travaillait à réduire au même, à conformer au modèle, là où le droit, le marché et le contrat travaillaient à dispenser l’action et la relation humaines de tout contexte et de toute singularité. Faudra-t-il parler d’art, et de la capacité à enchanter ce qu’une étonnante conjuration de forces s’est employée à banaliser? Pour comprendre la crise, pour dépasser la crise, nous avons moins besoin de politiques que de photographes – combien de regards ont appris la terre devant les images de Yann Artus-Bertrand? – et de conteurs d’histoires, moins d’économistes que d’ethnologues et de philosophes, moins d’experts et de spécialistes que de passeurs et de curieux. Où sont les arpenteurs des champs du savoir et de la conscience qui se riaient des disciplines, des catégories et des appellations? Où sont ces trafiquants du savoir, journalistes un jour, ethnologues le lendemain, et romanciers de leur vie toujours, qui ont fait mieux que nous dire le monde, qui nous l’ont fait rêver? Ils sont les auteurs nécessaires et précieux, non des stratégies pour agir plus, mais des savoirs pour être mieux à soi-même et aux autres.

Un nouvel enchantement du monde?

Le philosophe cherche la vérité de la conscience, l’historien, la vérité des évènements, l’ethnologue la diversité, l’infinie diversité des raisons et des formes que les sociétés humaines donnent à l’existence. Au moment où nous entrons dans l’inconnu d’un système unique, d’un désir unique, d’une croyance unique, aussi inouïe, aussi folle, aussi déraisonnable que toute autre, il n’est pas d’enseignement plus utile et plus nécessaire que le leur, il n’est pas de geste plus nécessaire que le pas de côté qu’ils nous invitent à faire, pour nous considérer depuis le monde qui vient, pour nous surprendre de nous-mêmes, voire pour rire de notre sujétion consentie et de notre étrange abdication. Le recueil, l’analyse, l’interprétation des mythes, jouent un rôle central dans le travail de l’ethnologue. Car le mythe est plus qu’une règle de vie, il est l’expression du noyau mystérieux des origines, là où tout se joue, la montée du soleil, l’amour des femmes, la fuite du jaguar. Le mythe assure à ceux qui le partagent la sûreté d‘eux-mêmes, l’estime de soi, et la paix du monde; puisque le mythe explique sa course, depuis les origines jusqu’aux jours des fils de nos fils, puisqu’il suffit d’accomplir les rites de salut, devant le totem du corbeau roi et de l’ours pêcheur, pour se ménager les rigueurs du temps et défier le retour de l’hiver!

Depuis le monde qui vient, que notre folie est simple, et que notre mythe est pauvre, lui qui nous tient et nous unit comme aucun autre n’a su le faire! Car il nous tient, et nous avons érigé notre croyance en idole universelle, avec tant de fanfare et de bruit que nul n’ose se dérober à ses rites et à son culte obligé. Car il nous tient, et les fumées de la raison, et les encens des méthodes et des systèmes ne sont que sacrifices à cette figure renouvelée du Dieu crocodile, ou de Ganesh, l’éléphant bienveillant à la longue mémoire. Nous aussi avons notre mythe, celui de la croissance. Nous avons notre enchantement, celui de l’action productive, de la création de valeur, et des indices qui montent au ciel. Nous avons nos rites de salut, ceux du marché. La tribu répète les mots de concurrence, de développement, de création de valeur, de libre-échange, quand il faut s’assurer du retour des saisons, du panier garni, ou de continuer à vivre. Elle leur a tout sacrifié, et se retrouve peu à peu seule, dans un univers seulement boisé de mots, animé de chiffres, peuplé de rendements. Mais elle n’a pas de choix, elle continue à aligner les formules qui l’ont conduite à son isolement radical, à la destruction de tout ce qui n’est pas l’objet de sa foi méritante, le totem de la croissance infinie, et elle n’en finit pas de répéter les rites du marché parfait, en attendant le ciel. Au nom de la raison, l’irrationalité la plus grande. Au nom de la logique, des modèles mathématiques et de la prévision modélisée, le désordre le plus immense, et le plus coupable. Au nom de l’abondance, le désert. Le marché est notre rite de salut. Nous n’en avons pas d’autre, et nous sommes prêts au sacrifice suprême, celui de notre monde, pour satisfaire au Dieu cruel de la croissance, et alimenter la forge rugissante des corps et du sang qu’elle réclame, puisque la fin des mythes n’est jamais autre chose que la mort de ceux dont ils étaient la vie.


[1] Revolution in military affairs.
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