Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Saut de ligne
Image

La tentation du caporalisme stratégique

Image

Par le chef de bataillon François-Régis JAMINET

Image

Le 9 avril 2003 dans Bagdad «libérée», le caporal X du 4ème Régiment des Marines affuble la statue de Saddam Hussein d’une bannière étoilée. Un officier se précipite et lui ordonne d’enlever le drapeau. Mais il est trop tard. La photo de cette image symbolique fera le tour du monde. Elle viendra alimenter l’idée que les États-Unis sont engagés en Irak dans une guerre d’annexion. La notion de «caporal stratégique» développée à la fin des années 1990 par le Général américain Charles Krulak s’incarne particulièrement bien dans cette affaire. De fait, par un phénomène de loupe médiatique, une action individuelle de portée tactique peut se transformer en un véritable «buzz» stratégique. Que l’on s’en félicite, au nom de la transparence de l’action militaire, ou qu’on le déplore, au titre de la juste estimation de l’action des forces, il s’agit aujourd’hui d’une réalité. Son impact sur le commandement en opérations n’est pas à négliger. Il pourrait même constituer une révolution dans cet art qu’est la conduite des hommes au feu.

Image

En effet, face à cette interaction entre l’action tactique et l’univers du «web 2.0», le stratège, dont la vocation est de décider dans l’incertitude et de privilégier la vision de long terme sur le micro-management de court terme, est soumis à la tentation du «caporalisme stratégique». S’il devait succomber, cela pourrait se traduire par deux types de dérives, non exclusives l’une de l’autre.

Tout d’abord en cédant à l’effet de mode d’une illusoire application au monde militaire du principe de précaution, le stratège abdiquerait tout ou partie d’une de ses principales prérogatives qu’est l’emploi de la force armée. Imprégné par une société en voie de judiciarisation et caractérisée par une hyper sensibilité aux pertes subies, l’immobilisme pourrait être privilégié sur l’action de force. Il s’agirait alors d’une forme d’auto censure pouvant conduire à une castration de la spécificité militaire. Au nom de la tranquillité d’esprit, l’on refuserait l’idée de combattre et d’en assumer le coût.


Mais c’est aussi dans l’effacement du principe de subsidiarité que le caporalisme stratégique pourrait trouver un point d’application majeur. Prenant prétexte d’un nécessaire contrôle, le niveau stratégique pourrait, peu à peu, dénier aux échelons subalternes leur liberté d’action. Cela se traduirait par l’édiction d’ordres plus directifs et de règles d’engagement prolifiques à force de tendre vers l’exhaustivité des cas envisagés. Les échelons tactiques seraient alors privés de leur capacité d’initiative et de conception. 

Pour le subordonné du niveau tactique, la perte de liberté d’action le transformerait à terme en un exécutant dénué de toute imagination créatrice. Cette situation de soumission subie, par opposition à une obéissance active, aboutirait à une véritable stérilisation de la pensée, de l’initiative et de l’envie de servir.

Bien plus, l’échelon tactique, soumis aux pressions combinées – sans pour autant qu’elles soient complices – de sa hiérarchie et de l’adversaire, serait alors placé dans une situation de type schizophrénique. Coincé entre un supérieur qui ne lui ferait que peu ou pas confiance et un adversaire dont il aurait tout à redouter, quelle solution resterait-il à l’homme de terrain, excepté celle de délaisser son arme pour saisir d’une main un Code Pénal et d’une autre un parapluie?

 

Cette situation demeure encore une fiction. Néanmoins, face à la pression grandissante qui s’exerce sur un stratège soumis à l’angoissante perspective de «l’effet papillon», il faut dépasser le stade de l’analyse pour déboucher sur des propositions.

 


*


*   *

 

La solution de facilité serait de demeurer passifs et de subir un processus qui semble à la fois inexorable et immaîtrisable. Pourtant, une posture offensive est possible. En choisissant d’agir dans les champs de la communication, de l’éducation et des moyens, on peut tirer parti de ces évolutions pour que l’action tactique gagne en légitimité comme en efficacité.

 

À un bouleversement dans le domaine de la communication, il est impératif de répondre par une modification de notre stratégie.

L’action militaire tactique est d’une grande valeur médiatique. Dans une société envahie par l’image et fascinée par les destins individuels – tragiques ou héroïques – qui permettent de trancher avec l’anonymat quotidien, notre caporal stratégique est avant tout médiatique. Qu’on le veuille ou non, il sera mis en avant. Efforçons-nous donc de valoriser son image. Acceptons plus librement les journalistes au sein des troupes engagées en opérations, diffusons systématiquement les images prises par nos équipes spécialisées, investissons les sites de mise en ligne comme «Dailymotion» ou «You tube».

 

Mais cette action sur l’univers de propagation du «buzz» ne saurait suffire. Il convient aussi de faire œuvre de pédagogie. Il faut initier nos décideurs politiques en leur faisant mieux connaître les conditions complexes des opérations, en leur montrant que l’action de guerre n’est jamais linéaire et complètement prévisible. La méfiance naît de la méconnaissance, l’entrisme de l’absence de confiance. Il faut en outre poursuivre un processus déjà largement engagé, celui de l’éducation de nos propres troupes. Éducation par un entraînement réaliste et poussé combinant gestion du stress et intelligence de situation pour tous les niveaux.

 

Enfin, c’est peut-être surtout sur le théâtre de nos engagements qu’il faut opérer. Pour minimiser les risques de dérapage des hommes de terrain, il convient de leur donner les moyens de remplir leur mission.

Moyens matériels, bien sûr, notamment dans le domaine de l’armement en s’assurant que chaque unité dispose de l’ensemble du panel lui permettant de contraindre l’adversaire – armements à létalité réduite – ou de le neutraliser.

Moyens juridiques aussi en faisant effort, au-delà de mandats internationaux issus de compromis politiques, sur les règles d’engagement. Pour éviter que sur certains théâtres d’opérations l’on ne puisse aboutir à des règles juridiquement acceptables mais militairement dangereuses. Comme lorsque l’on demande à un soldat de discerner «l’intention hostile» de «l’acte hostile» en sachant que seule une fraction de seconde peut séparer les deux, le temps pour une balle adverse d’atteindre son objectif.

Moyens humains enfin, parce que dans des conflits pouvant évoluer en quelques heures de manière brutale, le principe de «juste suffisance» des moyens engagés peut s’avérer finalement être juste de l’insuffisance.

 

Oui, il existe aujourd’hui un risque de sur-réaction d’un stratège qui perdrait confiance dans son caporal tactique. C’est dans l’action concertée de l’ensemble de la chaîne de commandement que se trouve probablement la solution. Pour que l’on puisse continuer à écrire «De minimis non curat praetor».

 

Image
Image