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Tactique générale

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Le bilan des pertes ennemies en contre-rébellion : facteur d’efficacité tactique ou nécessité politique ?

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Par le CBAMARGUET Antoine

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Le bilan des pertes ennemies en opération de contre-rébellion peut parfois apparaitre comme une nécessité politique. Cette perspective est cependant un facteur de danger pour les unités de l’armée de Terre engagées dans ces opérations.

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« Les seuls bons Indiens que j'ai vu étaient des Indiens morts ». Cette phrase, attribuée au général américain Sheridan1, n'est aujourd'hui reprise et adaptée par aucun  chef  militaire  occidental,  sur  aucun  théâtre  d'opération.  Cependant,  nos armées restent influencées par une logique coulant de la guerre froide : elle se résume à attribuer la victoire au prorata des pertes. Cette logique linéaire2 consistant à apprécier la réussite au seul prisme de l'arithmétique des ts adverses perdure aujourd'hui encore, y compris en Afghanistan. Ce théâtre, sur lequel l'are de Terre a mené jusqu l'automne 2012 un combat de contre-bellion, n'échappe pas à la règle.  L'armée  américaine,  qui  n'envisage  le  combat  qu'au  prisme  de l'anéantissement de l'adversaire, a bien cherché à se détacher de cet axiome en mettant en place une doctrine de contre-bellion. Mais, il s'avère difficile d'effacer

des   dizaines   d'anes   d'impgnation   culturelle,   notamment   au   niveau   des

bataillons.

 

En contre-bellion, le combat mené n'est pas un combat d'anéantissement de l'ennemi dans lequel les divisions tiennent un front linéaire et s'opposent « fort contre fort ». Le concept de compte des pertes semblent donc inadap à ce type de conflit. Or, l'ISAF3, et l'armée française dans une moindre mesure, continuent cependant de mettre en avant les pertes infligées aux rebelles.

 

Or si afficher les pertes ennemies peut apparaître comme une nécessité politique en contre-bellion, cette approche est inappropriée au niveau tactique car elle est à la fois facteur de risque et source d'erreur d'appréciation de la situation.

 

 

 

 

cessité politique ?

 

Dans   un   environnement   contraint   par   le   temps   politique   et   marqué   par l'omniprésence des médias, le fait de mettre en avant les pertes infligées à l'adversaire  semble  parfois  apparaître  comme  une  cessité  politique.  S'il  est possible de la mettre en avant aux plus hauts niveaux de commandement et de

cision  dans  un  cadre  politico-médiatique,  elle  est  aussi  pour  certains,  à  des

 

 

 

 

1 Le général Sheridan était le supérieur du général Custer, le vaincu de Little Big Horn.

2 Sur l'approche linéaire, lire : Hervé PIERRE, « Des limites de l'approche linéaire en contre-

rébellion », fense & Sécurité Internationale - 56 - vrier 2010.

3 International Security and Assistance Force


niveaux  moins  importants,  une  manière  de  justifier  leur  ussite  tactique  sur  le terrain.

 

 

 

 

L'armée de Terre a connu en Afghanistan un niveau de pertes que les ares françaises n'avaient plus connu depuis les années 90 et les opérations menées en ex-Yougoslavie, notamment à Sarajevo. De plus, ces pertes ont é parfois concentrées lors d'un seul évènement, comme lors de l'embuscade d'Uzbeen en

2008, l'attaque IED4  de septembre 2009 ou l'attaque suicide de Joybar de juillet

2011. L'opinion publique a é profondément marquée, et l'impact sur le monde politique a é par conséquent  important. Le pas a alors éfranchi. Le volume des pertes des rebelles a é communiqué aux journalistes. Le but était clairement de diminuer l'impact médiatique des nombreux morts français en mettant en avant un nombre supérieur de morts chez les rebelles. Les écances électorales majeures ont renforcé cette approche. Le résultat dans les médias et l'opinion publique n'a pas é probant, les difrentes enqtes d'opinion sur l'engagement français en Afghanistan ne montrant pas de els effets à privilégier la communication sous cet angle. Si l'échelon politique national a succombé à la tentation de communiquer les pertes rebelles dans le cadre de la grande politique, certains militaires français, à l'instar de leurs homologues alliés, ont eux aussi mis en avant les pertes infligées aux rebelles par leurs unités afin de valoriser leur réussite sur le terrain.

 

 

 

 

Ainsi, il n'a pas été rare de voir des briefings destinés à un auditoire extérieur à l'unité commencer par une diapositive présentant le nombre d'opérations alisées, mais surtout le nombre de rebelles ptendument ts. Cette façon de faire est rassurante, tant pour celui qui l'utilise que pour celui qui reçoit l'information. Celui qui utilise cette thode se rassure ; en effet, il se raccroche à un résultat qu'il considère comme tangible. Comme lors des exercices mes sur carte face à un ennemi blindé-mécanisé, la réussite se mesure à l'attrition ennemie. Afficher le nombre de rebelles neutralisés rane ainsi à une méthode connue et à priori éprouvée. Cette approche, de type linéaire, permet dans le même ordre d'idée, de présenter des cartes où apparaissent les vallées, conquises au prix de combats difficiles, comme lies de l'influence rebelle. C'est aussi un fait concret et vérifiable sur le terrain, où sont installés des postes de combat franco-afghan. me si le cœur de la vallée reste pour les rebelles une zone au sein de laquelle ils ficient d'une grande liberté d'action... S'appuyer sur les pertes ennemies pour évaluer la ussite de sa mission s'apparente donc au même mirage.

 

Pour celui qui reçoit cette information, c'est également rassurant ; en effet, le ratio pertes amies / pertes ennemies est toujours très favorable à nos forces. Mais, si s'appuyer sur les pertes ennemies peut apparaître comme une nécessité politique,

 

 

4 Improvised Explosive Device, engin explosif improvisé.


tant au niveau national qu'au niveau interne au sein de l'are de Terre, cela peut

provoquer des erreurs d'appréciation.

 

 

 

 

Une vision biaie de la situation

 

 

 

 

Ces erreurs d'appréciation proviennent de l'erreur à prendre en opération de contre- rébellion un référentiel issu du combat classique. Celui-ci mesure le succès en terme de terrain gagné ou perdu et de différentiel pertes amies / pertes ennemies. Ainsi, plus je tue de rebelles, moins il y en a. A terme, j'ai donc ussi ma mission. Or, l'approche linéaire est comptement inadaptée au combat de contre-bellion, notamment aux opérations menées par l'are de Terre en Afghanistan, et plus scialement en Kapisa. En effet, le combat mené dans cette province de l 2008 à  l'automne  2012  ne  fut  pas  un  combat  d'anéantissement  de  l'ennemi.  Les

Groupements Tactiques Inter- Armes5 ne s'opposaient pas frontalement à des unités

ennemies équivalentes. L'ennemi n'agissait que lorsqu'il pensait pouvoir sortir vainqueur de l'affrontement, attaquants qu'il croyait celer un point faible, et cherchant à pousser au maximum son avantages qu'il pensait pouvoir profiter d'une faille. De plus, les rebelles afghans ne partagent pas le même rapport à la mort que les occidentaux. Cela rend donc caduc un succès fondé sur l'attrition de l'adversaire.

 

 

 

 

En contre-bellion, le centre de gravité ne réside pas dans le potentiel de combat de

l'ennemi, mais dans la population. Lors de la guerre d'Algérie, l'are française a pu

- pendant une courte riode correspondant à la mise en place et à l'exécution du Plan Challe - mettre en avant les pertes infligées aux Katibas du FLN6 pour quantifier son succès. Cette période correspond à un affrontement face à un ennemi qui avait commen à  se  structurer  en  « grandes  unités ».  Une  fois  ces  grandes  unités truites, l'action militaire s'est déplacée vers la population, avec la mise en place des Section Administratives Sciales. En Afghanistan, et plus particulièrement dans les vallées du Nord de la zone d'action de la Task Force LAFAYETTE7, à aucun moment pendant les quatre années de présence française les rebelles ne se sont organisés comme avaient pu le faire les hommes de l'ALN8. Par ailleurs, dans ces vallées qui n'ont pas connu une psence sovtique forte dans la durée, le code d'honneur pachtoun reste la loi. Il impose aux membres masculins de la famille de prendre les armes pour venger celui qui vient dtre tué. Ainsi, tuer un rebelle revient

à faire basculer dans la bellion le père, les frères et les cousins. Si cette gle du

 

5 GTIA

6 Front de Libération Nationale

7 La Task Force LAFAYETTE est la brigade qui a été mise en place de novembre 2009 à décembre 2012 pour commander les bataillons français déployés en Kapisa et Surobi.

8 Armée de Libération Nationale


talion est valable entre Afghans, elles l'est bien évidemment tout autant contre les étrangers. Le Général Mac Christal9 a lui-même déclaré que tuer un rebelle revenait à en armer plusieurs autres. Il est cependant parfois nécessaire de tuer, surtout si cela est à propos, c'est-à-dire juste et compris par la population. Simplement, ce ne doit pas être un objectif, pas l'effet majeur, et surtout pas contre-productif. Il vaut mieux considérer l'adversaire aux yeux de la population que le transformer en martyr.  Ainsi,  en  affichant  fièrement  le  nombre  de  rebelles  neutralisés,  non seulement la force se trompe de référentiel, mais surtout elle alimente indirectement

l'hydre qu'elle est sensée combattre. C'est une grave erreur d'appréciation.

 

 

 

 

Cette erreur est amplifiée par la difficulté dvaluer de façon réaliste les pertes infligées aux rebelles. En effet, le combat en contre-bellion se roule au milieu d'une population dont sont issus les rebelles. Quand l'un d'eux est blessé ou tué, ses camarades ne le laissent pas sur le terrain.  Le blessé, mais aussi la dépouille mortelle du rebelle, ne sont pas abandonnés sur le terrain. Les troupes engagées retrouvent rarement les cadavres des rebelles, même en reconnaissant les positions ennemies abandonnées. Il est ainsi extrêmement difficile d'avoir une idée juste des pertes  ennemies  à  l'issue  des  combats.  Certes,  dans  certains  cas  particuliers, comme lors du tir d'un tireur d'élite, la mort de l'adversaire peut être certaine. De plus, comme les rebelles sont majoritairement issus de la population locale, il est aussi possible de connaître, via les sources des difrents capteurs, le nombre d'enterrements qui se roulent immédiatement après. Parfois, les troupes qui ont é engagées au combat le matin observent en fin de journée l'enterrement de l'un de leurs adversaires. Mais ces renseignements restent parcellaires. A cela s'ajoute le fait que les combattants étrangers sont souvent enterrés à la va-vite ; leurs pertes sont donc difficilement quantifiables. Ainsi, s'appuyer sur les pertes présumées de l'adversaire en contre-bellion, notamment en Afghanistan, pour évaluer le succès de son action est illusoire, et donc dangereux.

 

 

 

 

Un facteur de danger

 

 

 

 

Ces différentes erreurs d'appréciation sont surtout, pour les forces terrestres, un facteur de danger au niveau tactique. En effet, en cas de relève, elles peuvent induire en erreur la compagnie ou le bataillon qui arrive sur le théâtre. Elles sont aussi un danger potentiel pour les hommes engagés au combat, tant au niveau

physique que psychologique.

 

 

 

 

 

 

9 Le néral Mac Christal a commandé l'ISAF entre juin 2009 et juin 2010


Si un bataillon chargé d'une mission de contre-bellion fonde la ussite de sa mission et de son mandat sur les gains territoriaux et les pertes infligées à l'ennemi, il peut offrir au giment qui le relève une image faussée de la situation. Alors que le bataillon descendant présente une situation apaisée en s'appuyant sur des faits tangibles  (gains  territoriaux,  pertes  ennemies),  la  situation  sur  le  terrain  ne correspond pas forcément à cette image. Cela ne constitue pas un facteur de risque, mais bien une mise en danger. En effet, l'approche n'est pas la même pour la première sortie si le bataillon effectue une mission  dans une zone présentée comme pacife, ou dans une zone définie comme dangereuse. En Afghanistan, cette problématique est renforcée par la différence de la situation tactique entre la riode

hivernale  et  lté,  traditionnellement  appelé  « la  saison  des  combats »10.  Or  la

bascule entre les deux saisons s'est toujours effectuée au moment des opérations de

relève.

 

 

 

 

Pour les troupes combattantes directement engagées au contact de l'ennemi, quantifier le succès de la mission en fonction des pertes ennemies est aussi source de danger. En effet, en combat de contre-bellion, la tension est permanente. Non seulement elle est prégnantes que la force sort de ses cantonnements, puisque l'ennemi est partout et nulle part à la fois et peut frapper à 100 mètres de la base. Mais elle peut aussi être permanente si cette même base est soumise à des tirs indirects, de type mortier ou roquette. Cela est suffisant pour que le soldat engagé sur une mission au sein de la population se retrouve naturellement sous tension. Si, en arrière-plan, il agit avec l'idée que plus il tuera des rebelles, plus il participera à la ussite de la mission, le risque est el pour lui de croire que l'objectif principal de sa mission est de tuer des rebelles. Or, après la perte d'un camarade, ou simplement une joure compte de combat, nos soldats n'ont pas besoin d'avoir cette petite zone d'ombre dans un coin de leur tête : ils ont parfois, malg leur  extrême  professionnalisme,  la  rage  au  cœur  au  moment  d'agir.  La tension accumulée est suffisante pour que le niveau d'agressivi cessaire au combattant soit atteint. Y ajouter une motivation basée sur un bilan des morts ennemis peut devenir source d'erreurs d'appréciation susceptible de provoquer des dommages collatéraux aux répercussions importantes. De plus, les unités engagées dans des opérations de combat, confrontées à un ennemi manœuvrier et bénéficiant parfois d'armement pouvant aller jusqu'au canon sans recul de 82 mm et au fusil de précision Dragunov, n'ont pas besoin de cette motivation supplémentaire pour infliger

aux rebelles des pertes lorsque cela est nécessaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

10 Il existe une activi insurgée durant l'hiver, mais elle est réduite et plus facilement contrôlable à

cause du moindre cloisonnement du terrain.


S'appuyer en opération de contre-bellion sur le bilan des pertes ennemies peut donc apparaitre comme une nécessité politique pour nos dirigeants. Cependant, au strict niveau militaire, en faire un indicateur aliste de la réussite de la mission constitue  une  erreur.  C'est  une  erreur  car  il  est  impossible  de  connaître  avec précision les pertes réelles infligées à l'ennemi. C'est une erreur car c'est faire passer le centre de gravité des opérations de la population aux forces rebelles. C'est une erreur car cela peut être source d'incompréhension au moment des relèves. C'est enfin une erreur car cela peut s'avérer dangereux pour les soldats engagés sur le terrain. Cependant, si cela est vrai pour les opérations de contre-bellion, il convient de souligner le fait que dans un combat symétrique face à un ennemi organisé et s'appuyant sur des armements lourds, comme cela a été le cas face aux troupes du colonel Kadhafi, l'attrition infligée aux unités ennemies demeure bien un des indicateurs de la victoire.

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