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Histoire et Stratégies

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Le camp retranché de Paris en 1914

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Par le Général de corps d'armée (CR) ANDRÉ BOURRACHOT

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C’est une histoire qui commence très tôt, en 1792, pour être précis. Pour nous, elle débutera en 1870 étant entendu que l’appellation de Camp Retranché de Paris existe depuis la création en 1840 par la volonté de M. Thiers d’une enceinte continue bastionnée de 34 km de périphérie – marquée aujourd’hui par le périphérique – et des 17 forts qui s’en détachent sur 70 km de tour. Vient la guerre de 1870, l’investissement par les Prussiens (mais il y a aussi des Bavarois et des Wurtembergeois), puis le siège de la Capitale. L’ennemi n’essaye pas de rentrer dans Paris; l’existence du Camp Retranché n’y est pour rien car les Allemands n’ont aucune envie de s’engluer dans des combats de rue interminables. Mieux vaut réduire la cité par la faim et les privations. Ils se contentent donc de l’encercler à distance de tir d’artillerie, c’est à dire à environ à 4 ou 5000 m de l’enceinte continue. Ils pilonnent ainsi les forts extérieurs et les bastions mais très peu l’intérieur de la cité (330 morts civils seulement du fait des bombardements pendant le siège). En fait les Allemands vont établir de très solides lignes de défense à la fois pour empêcher les armées (gardes mobiles pour l’essentiel) de Paris de tenter une percée mais aussi, ce qui est moins connu, les forces de province (armée de la Loire par exemple) de venir délivrer Paris. L’enceinte continue est peu touchée par les tirs d’artillerie mais les forts détachés sont plus sévèrement atteints.

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Le conflit franco - prussien se termine mais c'en est un autre, franco - français, qui commence: la Commune, avec à l'issue la reconquête de Paris par les «Versaillais» et notamment un certain Séré de Rivières, général du génie. Il prendra aux insurgés les forts détachés d'Ivry et de Vanves.
 
Ce conflit terminé par une guerre civile et la perte de l'Alsace et de la Loraine meurtrit durablement la France. La rivalité franco - allemande et le retour des provinces perdues deviennent les contraintes fortes de la politique étrangère et de la politique militaire de la France, «pensons- y toujours, n'en parlons jamais dit Gambetta».
 
La France est sonnée par sa défaite et elle va s'enfermer dans son pré carré. Séré de Rivières, déjà cité, va concevoir, construire ou réhabiliter (son œuvre sera prolongée après lui) un fantastique réseau de forts qui va couvrir tout le territoire, y compris les côtes. C'est une véritable paranoïa défensive qui saisit la France et, jusque dans les années 1880-1890 il n'y a pas de réelles interrogations sur la valeur de tels systèmes. Bien que le Camp Retranché de Paris n'ait servi à rien en 1870 on retient que l'Allemand, installé sur la couronne de hauteurs qui bordent la périphérie de l'Ile de France, a pu bombarder à sa guise la ville et ce qui n'était pas encore sa banlieue. D'où l'idée de construire une autre ligne de forts plus loin du centre. Une loi de 1874 va autoriser la construction de 56 forts et batteries réparties en trois régions: Nord, Est et Sud-Ouest. Entre chacune de ces trois régions des espaces laissés volontairement libres, par et dans lesquels, ce qu'on appelle les armées mobiles auraient pu manœuvrer.
 
Énorme travail qui reste toujours inscrit sur le terrain: forts de Vaujours, Villeneuve-Saint-Georges, Bouviers, Haut Buc, etc., existent encore presque tous. Ces ouvrages construits à peu près sur le même modèle, maçonneries revêtues de plusieurs mètres de terre, abritent pour certains d'entre eux plusieurs dizaines de canons (jusqu'à 60!) à l'air libre pour évacuer la fumée dégagée par les tirs. Ils constituent de véritables conservatoires de l'artillerie française depuis le Ier Empire. On compte jusqu'à 23 modèles de pièces différents, en bronze, en fonte, en acier, se chargeant par la bouche ou la culasse, bref un cauchemar logistique. Le Camp Retranché de Paris comporte donc à l'époque trois lignes de défense: l'enceinte continue, les forts détachés de 1840 et enfin les nouveaux forts Séré de Rivières.
 
Mais l'artillerie en trente ans fait plus de progrès que dans les trois siècles précédents: canons en acier se chargeant par la culasse et utilisant la mélinite comme explosif pour les obus, poudre sans fumée (dite poudre B) pour la charge et freins ou amortisseurs de recul. De plus, le calcul des probabilités et les progrès de la cartographie aidant, on commence à savoir tirer et surtout régler scientifiquement un tir. Les forts sont quasiment obsolètes au moment où on achève de les construire. En 1886 on en sacrifie un, tout neuf, celui de la Malmaison, et on tire dessus avec des obus de 155 et de 220 mm chargés à la mélinite. Devant le résultat ravageur le ciel, si on peut parler ainsi, tombe sur la tête de l'état-major et des politiques. Que faire?
 
Trois solutions apparaissent: sortir les canons des forts et les disperser par batteries de 4 à 6 pièces, renforcer les ouvrages par du béton puis un peu plus tard du béton armé, enfin mettre les pièces sous tourelles de préférence à éclipses. On fera les trois, dans l'est surtout (Toul, Épinal, Verdun, Belfort). Et à Paris? et bien à Paris on ne fera ...rien!
 
Le coût de ces réhabilitations est trop élevé et Paris ne peut pas avoir la priorité d'autant plus qu'à ce moment le devenir de l'enceinte continue pose de multiples problèmes. Les bastions et la zone de servitudes, non aedificandi, qui leur est associée, étouffe une capitale dont la démographie et le développement économique explosent. Cette zone, par ailleurs, a une réputation détestable et on lui attribue volontiers tous les péchés du monde, notamment celui d'être un cloaque peu hygiénique et source de maladies contagieuses. D'où l'idée d'élus parisiens et de parlementaires de vendre à la ville de Paris tout ou partie de l'enceinte et de sa zone; mais il y faut une loi d'autant plus que les militaires qui ont besoin de beaucoup d'argent (fabrication du canon de 75, par exemple) sont près à lâcher du lest si la compensation financière est significative et si elle revient au budget de la guerre (c'est une MRAI[1] avant l'heure). Échanger la réhabilitation de la fortification Séré de Rivières contre l'abandon de tout ou partie de l'enceinte continue donne une magnifique occasion d'engager une tractation «gagnant - gagnant». On commence par discuter sur une partie de l'enceinte allant du Point du Jour à la Porte de Pantin. Naturellement la spéculation foncière est aux aguets et les parties ne se mettront d'accord qu'à la veille de la guerre, trop tard pour passer à l'acte.
 
Jusqu'en 1914 à Paris on étudie et on étudie même beaucoup. Les services du génie et de l'artillerie tiennent des dizaines de conférences militaires. L'ÉMA, les services et le ministre «réfléchissent» au rythme des plans de mobilisation qui tous ont pour conséquence la rédaction de nouveaux journaux de mobilisation; la France est partie en guerre avec le plan XVII! Très tôt on s'est orienté vers le renforcement a minima des forts (quelques tourelles de 75 et un peu de bétonnage) et plutôt vers la construction d'ouvrages extérieurs à la ligne de forts: batteries d'artillerie et ouvrages d'infanterie, certains avec réduits bétonnés, telles que tranchées, positions de tir de mitrailleuses, mise en place de barbelé, création d'abatis, etc. Ces batteries et ouvrages d'infanterie ont la particularité d'être repoussés vers l'extérieur pour tenir compte des progrès de l'artillerie allemande (notamment un canon de 150 mm qui tirerait à 13,5 km), et le périmètre de la zone défendue dépasse 200 km. Mais et c'est là un point essentiel, on déclare qu'on ne fera rien avant la mobilisation! Pas question de toucher aux propriétés privées en temps de paix sauf à acheter les terrains qu'on ne peut pas ...payer à des électeurs qu'il faut ménager. Toujours par manque d'argent on ne fera rien non plus sur les forts. En fait on arrive à peu près à savoir ce qu'on devrait faire mais le ministre décide de ne rien faire avant le décret de mobilisation qui le mettra à l'abri de toute récrimination.
 
Le 2 août 1914 la mobilisation est décrétée et immédiatement le général Michel, Gouverneur de Paris depuis 1911, et son état-major se mettent au travail suivant le planning prévu qui s'exprime en tâches à accomplir à partir de la mobilisation.
 
Il doit:
 
 
 
· Mettre en état de défense la fortification permanente c'est à dire améliorer les forts Séré de Rivières
 
Construction d'abris à l'épreuve de l'artillerie, dégagement des superstructures du fort et construction de banquettes d'infanterie, mise en place de réseaux de barbelés, bétonnage des descentes de caponnière, etc... À terminer entre le 30ème et 46ème jour.
 
 
 
· Construire des positions avancées
 
Sous ce vocable très général se cachent ce qu'il faudrait appeler des organisations défensives: tranchées, positions d'armes automatiques (mitrailleuses) enterrées ou aménagées dans les murs d'enceinte des très nombreux châteaux, réseaux de fils de fer barbelés, obstacles divers (coupures dans les routes, abattis d'arbres, etc...). Il peut y avoir plusieurs lignes en profondeur suivant le terrain et la vulnérabilité supposée de la zone. À réaliser entre le 10ème et le 35ème jour.
 
 
 
· Construire des points d'appuis principaux et centres de résistance
 
On en construirait une trentaine tout autour de Paris. Ce sont les seuls ouvrages qui nécessitent l'emploi de béton. À terminer avant le 40ème jour.
 
 
 
· Installer des batteries
 
Plusieurs centaines devraient être construites, certaines non armées. À terminer entre le 21 et 30ème jour, compris la construction des dépôts, la confection et la répartition des munitions.
 
 
 
· Préparer des démolitions
 
La destruction de nombreux ponts routiers et voie ferrée est nécessaire pour retarder l'ennemi et ils sont nombreux à Paris et autour de Paris. Certains ouvrages d'art ferrés comportent ce qu'on appelle des dispositifs de mine permanents (DMP). Les ouvrages plus anciens n'en disposent pas nécessairement. À terminer entre le 10ème et le 35ème jour.
 
 
 
· Installer un réseau de voies ferrées de 0,60 et de 0,50
 
Son extension dépasserait 200 km pour desservir magasins et batteries. La traction est mixte: traction animale sur une partie du réseau et traction mécanique sur l'autre (système Péchot). À réaliser entre le 20ème et le 30ème jour.
 
 
 
· Procéder à des déboisements
 
Ils sont nécessaires pour dégager les champs de tir en dérasant les crêtes d'artillerie aussi bien des forts que des positions avancées dont l'efficacité militaire est liée à des vues suffisamment larges et profondes. Ce sont plusieurs milliers d'hectares qu'il est prévu de couper à la mobilisation. À terminer entre le 10ème et 35ème jour.
 
 
 
· Établir des réseaux de distribution d'énergie et d'information
 
L'électricité n'est pas distribuée comme aujourd'hui et tous les cantonnements à l'exclusion des casernes des forts s'éclairent à la lampe à huile ou à pétrole. Cependant le réglage des tirs (liaison observatoire - batterie) et les liaisons de commandement réclament un réseau téléphonique (et dans certains cas télégraphique). Délais non prévus.
 
Pour faire tout cela il dispose de 32 compagnies de génie, 18 batteries d'artillerie et quatre divisions territoriales de place pour occuper les positions, c'est ce qu'on appelle la garnison de sûreté. Le ministre, en plus, lui donne comme garnison mobile deux divisions de réserve la 61ème et la 62ème et une division territoriale de place la 84ème. Mais ces unités sont lâchées avec un élastique. Pas une seule division d'active donc et la majorité de la main d'œuvre est constituée de territoriaux et de réservistes de la territoriale (RAT qui ont entre 42 et 49 ans)!
 
Et naturellement rien, ou presque rien, ne se passe comme prévu. Les fameux RAT dont l'entrain à manier la pelle et la pioche est tout relatif alors que la situation n'est pas jugée critique ne seront disponibles que le 25 août ; le 15 septembre beaucoup seront encore en civil. Les quatre divisions territoriales dont on escomptait qu'elles fourniraient environ 3.000 travailleurs par jour n'en fournissent aucun ou presque, alléguant, ce qui est vrai, que des territoriaux sans instruction militaire depuis des décennies ont bien besoin d'être pris en main. Qui plus est le ministre (Messimy) autorise le travail sur les propriétés privées au rythme où il évalue la menace. Comme Joffre en dit le moins possible et qu'il faudra attendre le 23 août pour savoir avec certitude que l'avalanche allemande arrive par la Belgique, c'est à peu près à la même date que les restrictions seront levées.
 
Le 26 août Messimy débarque Michel qui n'a pas démérité, en tout cas pas plus que son ministre plus soucieux de ses électeurs que de la défense de Paris. Il quittera lui-même son poste le lendemain après avoir nommé Gallieni GMP. Gallieni, qui n'est pas le pur héros de la légende, accepte le poste mais commence à dire tout le mal qu'il pense de son prédécesseur à Millerand (nouveau ministre de la guerre ) et à Poincaré. Quand il arrive aux affaires à peu près 40 % du travail prévu est effectué mais cela représente mal la réalité. Si par exemple beaucoup de batteries sont installées, les munitions ne sont pas dans les magasins, les planchettes de batteries n'existent pas et les servants, RAT, cavaliers sans monture, auxiliaires divers, sont inexpérimentés. Il ne sait pas de combien de temps il dispose mais il est persuadé que l'objectif des Allemands est Paris comme en 1870. Alors il va commander, ce qui est la marque de son caractère. Par exemple le 31 août toutes les batteries (534 canons, 99 batteries) disposent d'au moins 50 coups par pièce et les planchettes de batteries sont achevées. Pour accélérer le creusement des tranchées et des emplacements d'armes il va embaucher environ 15.000 travailleurs civils, force de travail médiocre, car ou trop âgée ou trop jeune ou en mauvaise santé, mais qui a le mérite d'exister. Il va réquisitionner à tour de bras, outillage, voies de 60, barbelé et fera même confectionner de la mélinite pour la préparation de ses destructions. Dans la semaine du 27 août au 3 septembre il arrive à constituer de bric et de broc une sorte de ligne de défense qui n'aurait cependant pas arrêté l'armée allemande.
 
Remarquons qu'on creuse, obstrue, coupe, déploie du barbelé sur tout le pourtour du Camp Retranché; les batteries sont réparties sur les 360° et aucune idée de manœuvre n'apparaît dans ce qui est une conception entièrement statique. Il y avait pourtant en août - septembre 1914 une direction dangereuse et d'autres qui l'étaient moins, voire pas du tout. Gallieni, homme de Bazeilles, ayant passé presque toute sa carrière aux colonies, et à la différence de Joffre, beaucoup plus moderne, ne conçoit pas la défensive par la manœuvre. Il continue dans ses correspondances à faire le distinguo entre l'armée mobile et l'armée de sûreté et au moment de la Marne lorsqu'il renforce Maunoury avec des éléments du Camp Retranché il ne manque pas de faire remarquer qu'il prend sur sa garnison de sûreté. Le «tous éléments réunis» est pour lui une expression inconnue. S'il n'avait pas eu la VIème armée à sa disposition et encore ne pouvait-il pas en faire ce qu'il voulait car, in fine, c'est Joffre qui ordonnait, il n'aurait pris aucune mesure particulière pour défendre Paris dans la direction d'où venait l'attaque ou, pour être plus précis, rien ne transparaît dans les archives qu'il ait pu avoir cette intention. Plus sérieusement cependant il fait préparer la destruction de 61 ouvrages, VR et VF, 25 sauteront. Quoi qu'il en soit Paris a été sauvée par la manœuvre ....et par Joffre!!
 
Mais le 29 août Paris est rattaché à la zone des armées et Gallieni reçoit la VIème armée renforcée de diverses autres unités. Le 1er septembre il passe sous les ordres de Joffre et commence la saga de la bataille de la Marne. Gallieni se consacre entièrement dans ces quelques jours à ses fonctions de commandant d'armée que manifestement il apprécie. Ultérieurement, dans ses mémoires ou par adulateur interposé, mortifié de ne pas avoir vu son rôle dans la bataille de la Marne reconnu, il savonnera avec constance et application la planche très instable sur laquelle se trouvait Joffre mais sans jamais citer son nom autrement que par le GQG ou le Haut commandement! Gallieni écrit à Joffre comme au temps où ce dernier était son subordonné: «Mon cher Joffre», avec cette nuance dans la formulation qui montre bien qui est le patron et qui est le subordonné.
 
Le 12 septembre, après la Marne, Joffre reprend le commandement direct de la VIème armée et des unités rattachées. Gallieni revient à son Camp Retranché probablement avec une certaine nostalgie et, avec aigreur, il fera remarquer que si on lui avait donné deux corps en plus il aurait transformé en déroute la retraite de la 1ère armée allemande. Toujours dans la même philosophie de la défense statique il va en rajouter. Le Camp Retranché est mort mais personne ne le sait et surtout pas lui. Il va successivement faire organiser une ligne de défense au Nord de Paris sur 100 km, de Epte à Lizy sur Ourcq, puis orientée sud une seconde allant de Lizy sur Ourcq à Melun, de 70 km de longueur. Au moment de quitter le Camp Retranché pour devenir ministre de la guerre en remplacement de Millerand il avait fait entériner par le gouvernement la création d'une troisième ligne allant de Melun à ...Briare sur la Loire. Elle ne sera heureusement pas commencée.
 
Le Camp Retranché de Paris aura vécu 75 ans depuis 1840 et il n'a servi à ...rien. En 1870 les Allemands ont pris grand soin de l'éviter, en 1914 ils ont perdu la bataille avant d'y pénétrer, en 1940 la capitale a été déclarée ville ouverte.
 
 
 
[1] Mission pour la Réalisation des Actifs Immobiliers, Ministère de la Défense.
 
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