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Tactique générale

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Le char de bataille, une dépense inutile?

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Par le Chef d’escadrons Guihem de TARLÉ

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En période de crise budgétaire, la tentation de sacrifier une capacité peu employée comme le char de bataille est tentante. Pour l’auteur de cet article, une telle action traduirait une réelle méconnaissance de cet outil. Bien au contraire, il peut être réellement utile, voire décisif dans tous les types d’opérations.

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Le char de bataille, une dépense inutile?

En période de crise budgétaire, la tentation de sacrifier une capacité peu employée comme le char de bataille est prégnante. Une telle action traduirait une réelle méconnaissance de cet outil et des effets bénéfiques de son emploi.

La France consacre chaque année entre 80 et 100 millions d’euros à l’entretien programmé des matériels (EPM) de son char de bataille. Cependant, cet outil, le char Leclerc (appartenant à la catégorie «char chenillé»), n’a participé à aucune des trois dernières opérations terrestres majeures  (Afghanistan, Mali, République Centrafricaine).

Ce paradoxe soulève avec acuité la question de l’intérêt d’une telle dépense, particulièrement dans un contexte économique difficile ayant pour conséquence la réduction comme peau de chagrin de notre outil de défense.
Cette situation donne lieu à plusieurs interrogations: pourquoi conserver une telle capacité? Ou, au contraire, pourquoi ne pas l’employer davantage? Comment justifier de tels engagements financiers pour un si faible taux d’emploi aux yeux du contribuable? Au final, est-ce une dépense utile?

Face à ces questions pertinentes, l’effort consenti par les armées pour conserver la capacité «char de bataille» apparaît cependant primordial. Il doit se concrétiser par une redécouverte de cet outil appartenant aux forces conventionnelles et qui est capable de répondre avec efficacité aux phases d’intervention et de stabilisation des engagements actuels et futurs.

En effet, réel facteur de puissance, le char de bataille est un outil polyvalent dont le coût et les modalités de soutien incitent à un emploi plus large que celui observé jusqu’à présent. En définitive, il convient de dépasser les préjugés et de réapprendre à utiliser cette capacité conventionnelle.

Le char de bataille, un facteur de puissance toujours d’actualité

Lorsque, de nos jours, est abordée la question du char chenillé, la première réponse régulièrement entendue est qu’il s’agit d’une capacité obsolète, conçue pendant la Guerre Froide pour affronter le Pacte de Varsovie dans les grands espaces est-européens. Cet équipement ne répondrait plus aux exigences des engagements actuels. En effet, d’une part, la probabilité d’un affrontement de chars est assez faible et, d’autre part, se pose la question de la «déployabilité» d’un escadron de chars (avec le soutien incorporé) en termes logistiques et, par conséquent, financiers.

Faut-il donc renoncer à une telle capacité, apparemment onéreuse et inutile? Certains pays ont déjà fait un tel choix par le passé, comme le Canada qui a fait machine arrière depuis[i] ou, plus récemment, les Pays-Bas. Ces exemples isolés ne sont pas révélateurs de la tendance mondiale actuelle, qui se traduit par une augmentation d’une capacité en chars chenillés partout, sauf en Europe.

Le char de bataille est en effet utile et même précieux dans les engagements actuels, y compris dans les combats en zones urbaines (ZURB). Les nombreux enseignements des guerres d’Irak et d’Afghanistan attestent de la plus-value d’un tel outil dans les combats de contre-rébellion.[ii],[iii]

Ce n’est donc pas un hasard si, comme dit précédemment, la plupart des pays en dehors de l’Europe conservent, voire augmentent leur composante chars chenillés, signe révélateur d’une situation internationale future jugée de plus en plus incertaine et instable.

Un classement des nations, établi en fonction du nombre de chars «modernes» opérationnels détenus, fait apparaître cinq «clubs»[iv] 
Le critère retenu est le nombre de chars de bataille en ligne (excluant les engins en unités de formation), c’est-à-dire attribués à des unités régulières et servis par des équipages entraînés. Voilà pourquoi la France apparaît avec moins de 200 chars, chiffre pourtant indiqué sur le «papier» par le dernier livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN). Seuls les trois régiments de chars restant à l’été 2014, avec 51 chars chacun, ont été pris en compte.

Le char chenillé est ainsi toujours vu comme un facteur de puissance et une capacité contribuant à la crédibilité, la force et la volonté du pays à exister dans la «mêlée mondiale». C’est d’ailleurs à ce titre que la France a déployé à deux reprises le char Leclerc en opérations (Kosovo 1999-2002, Liban 2006-2010). Il s’agissait à la fois d’apporter un signal clair aux protagonistes et une réponse décisive à la crise en cours.

L’engagement de chars est donc perçu comme un message politique fort et la marque de la détermination à agir au sein d’un conflit. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, désireuse de tenir son rang de grande puissance militaire, la France ne peut donc sacrifier sa composante char de bataille.

De plus, cet outil comporte un aspect clairement dissuasif, au niveau tactique comme au niveau stratégique. En France, il participe, au même titre que les autres outils des forces conventionnelles, à la politique de dissuasion nationale: «l’efficacité de la dissuasion suppose la cohérence d’ensemble du système de défense», affirme le Général Desportes[v].
Cette politique doit donc passer par la possibilité d’un système de riposte graduée dont la capacité char de bataille fait partie intégrante. Il convient donc de ne pas la sacrifier et d’y consacrer les ressources financières adaptées.

Au-delà du coût apparent, un marché de soutien propice à l’emploi du char de bataille

Dépenser en moyenne entre 80 et 100 millions d’euros par an pour conserver une capacité exige parfois, à enveloppe constante, de faire des choix, voire certains sacrifices au détriment d’autres matériels. Cependant, en période de restrictions budgétaires et de report de programmes d’armement majeurs pour l’armée de Terre (SCORPION incluant notamment le VBMR et l’EBRC[vi]), le maintien de cette dépense soulève des interrogations, surtout quand les choix capacitaires à effectuer peuvent fragiliser la cohérence d’ensemble des forces terrestres.
Parmi les objections à la conservation de la capacité «char Leclerc» en l’état actuel figurent les propositions d’aménagement suivantes: ne vaudrait-il pas mieux, tout en la conservant a minima, diminuer cette capacité à la portion congrue (qui reste à déterminer: n’y sommes-nous pas déjà?) et ainsi réallouer les ressources financières à d’autres matériels utilisés régulièrement en opérations et dont la disponibilité technique opérationnelle (DTO) n’est pas satisfaisante? Ou alors, pourquoi ne pas mettre les chars sous cocon et ne s’en servir qu’en cas de réel besoin (par exemple en cas d’atteinte à l’intégrité du territoire national, une des menaces identifiées dans le dernier LBDSN)?
En réalité, la mise en pratique de ces propositions visant à faire des économies aurait des conséquences négatives pour notre pays et notre armée.
En effet, accepter de conserver une capacité et d’en payer le prix garantit une faculté d’adaptation rapide aux menaces rencontrées et une plus grande liberté d’action: certes, un char Leclerc coûte plus cher qu’un VLTTP4 (équivalent de la «jeep» française) ou qu’un VBL (véhicule blindé léger), mais l’emploi et les capacités sont totalement différents. Le char de bataille est un outil polyvalent offrant des atouts indéniables dont il faut exploiter au maximum toutes les capacités.
À ce titre, l’abandon de cette capacité entraînerait la perte rapide de savoir-faire techniques et tactiques particuliers qui exigeraient beaucoup de temps pour être tout d’abord redécouverts, puis enseignés et, enfin, parfaitement maîtrisés. Il importe donc de conserver constamment un minimum d’équipages formés et entraînés dont le niveau entretenu de préparation opérationnelle participe à la capacité de notre pays à intervenir sur court préavis. 

Par-delà la théorie, il apparaît que le marché de soutien du char Leclerc (marché de soutien en service post-production ou marché SSPP) contractualisé avec la société Nexter est particulièrement adapté à la projection de ce matériel à moindre coût. En effet, les conditions de ce marché garantissent à l’armée de Terre, pour un volume de deux escadrons de chars Leclerc (soit 26 chars au total), un taux de service de rechanges de 95%, quelles que soient les conditions d’utilisation. En pratique, une heure de fonctionnement en opération extérieure (OPEX) équivaut à une heure d’utilisation en métropole: le coût financier n’est pas plus élevé, avec la garantie d’une DTO permanente très satisfaisante.
Pourquoi donc ne pas mettre à profit ces conditions très favorables pour déployer des chars chenillés et permettre ainsi à d’autres outils (AMX10RC, VAB, VBCI) d’être moins sollicités? Leur DTO pourrait ainsi être conservée à un niveau satisfaisant garantissant à la fois la projection en opérations et l’entraînement en métropole. Cela éviterait un engagement  de dépenses non planifiées pour la remise en condition de ces véhicules.
Dans cette logique, peut-être aurait-il été judicieux de projeter un SGTIA Leclerc au Mali à la place d’un SGTIA AMX10 RC en utilisant le même mode d’acheminement (voie maritime). Les contraintes logistiques n’auraient été guère différentes (élongation, usure des patins de chenille[vii]), et le ratio coût/efficacité tactique vraisemblablement meilleur (grâce aux avantages du marché SSPP et à une moindre utilisation du parc AMX10RC qui sera vraisemblablement très sollicité à l’avenir, en remplacement de l’ERC90).

Le char de bataille, un outil conventionnel qu’il faut oser employer

L’opération Serval au Mali donne lieu, depuis le début de la mission, à l’engagement des forces terrestres appuyées par des avions de chasse face à des combattants débarqués ou légèrement motorisés. Le succès des différents combats menés jusqu’à présent a démontré l’efficacité de la coopération entre ces deux composantes terrestre et aérienne. Il est cependant intéressant de noter que ni la disproportion du rapport de force ni le coût engendré par le déploiement de Rafale n’ont semblé offusquer quelqu’un. Face à ce constat, il semble légitime de se poser la question suivante: pourquoi les réactions sont-elles différentes vis-à-vis du char de bataille qui rencontre, dans notre pays, tant de réticences et d’opposition à son déploiement?[viii] L’image véhiculée, en France, par le char chenillé apparaît comme faussée et décorrélée de la réalité. Plusieurs de nos alliés ne s’embarrassent pas de telles considérations.

Le char chenillé semble en effet victime, dans notre pays, d’une certaine réticence culturelle à son déploiement en opérations. Cela s’explique en partie par quelques idées préconçues et erronées mais persistantes. Cantonné à un rôle de dissuasion tactique qui le rend au final inemployable, cloisonné dans l’aspect «choquant» et «va-t’en guerre» que pourraient avoir des images le mettant en scène en opérations, le char paraît soumis à une certaine frilosité d’emploi. Il semble condamné à être uniquement déployé dans les camps de manœuvre de l’est de la France ou dans le cadre de partenariats au Qatar ou aux Émirats arabes unis (ces exercices internationaux démontrant d’ailleurs les aptitudes du char Leclerc à combattre sous de fortes chaleurs et en terrain désertique, donc également en Afrique).

Dans la préparation d’une opération, l’impact médiatique d’un déploiement de chars de bataille et le message politique qu’il traduit ne doivent pas être négligés. Cependant, lors du processus de génération de forces, il convient de garder à l’esprit que le char Leclerc est un outil des forces conventionnelles dont le marché de maintien en condition opérationnel est très favorable en termes de coût et qui est particulièrement apte à être engagé dans la phase d’intervention d’un conflit. Dès que le niveau de menace aura diminué (phase de stabilisation), il sera alors temps de faire évoluer son emploi puis de le désengager.

De manière concrète, le char de bataille possède des atouts tactiques indéniables quels que soient le milieu et les latitudes concernées. Protection, mobilité, puissance de feu, précision des tirs, capacité d’observation et de tir à longue distance en déplacement, communication et «survivabilité» sur le champ de bataille sont ses principales qualités, toutes soulignées par les différents retours d’expérience des guerres d’Irak et d’Afghanistan, que ce soit en ZURB, en terrain cloisonné ou en espace ouvert.
À titre d’exemple, les récentes opérations au Mali incluant les missions de raid blindé, de contrôle de zone, de couverture, d’identification puis de destruction d’ennemis correspondent parfaitement à l’emploi d’un escadron de chars. De même, toutes les qualités du VBCI qui se sont avérées très utiles au cours de ces combats sont les mêmes qui font la force du char Leclerc: feu, observation jour/nuit stabilisée, tir à longue distance, télémétrie, air conditionné, mobilité tout terrain, blindage.
               
Il est donc nécessaire que les mentalités évoluent, au sein des armées comme à l’extérieur, pour replacer le char de bataille à sa juste place d’outil conventionnel de réponse à une situation de crise dans les opérations de coercition.

En définitive, dépense utile et nécessaire, le char de bataille constitue un facteur de puissance qui sera déterminant à l’avenir. L’augmentation du nombre de chars chenillés dans le monde en est une bonne illustration. Il importe donc de consentir à payer le prix pour conserver une telle capacité et, par la suite, à en exploiter toutes les aptitudes. En combattant les idées erronées véhiculées à son sujet et en exploitant au mieux les possibilités du marché de soutien SSPP, l’armée de Terre devrait tirer avantage d’un plus large emploi de cet outil polyvalent qui contribue à remporter rapidement la décision dans la phase d’intervention d’un conflit. Elle justifierait ainsi les dépenses occasionnées et rentabiliserait pleinement cette capacité.



Officier traitant à la SIMMT, le Chef d’escadrons Guihem de TARLÉ a servi pendant sept ans en régiment de chars. Il est actuellement stagiaire à l’École de guerre





[i] Après avoir abandonné cette capacité, l’armée canadienne a acheté en urgence 100 chars Léopard 2A5 aux Pays-Bas en 2007 afin de combattre efficacement les Talibans sur le territoire afghan.
[ii] «Enseignements de l’opération IRAQI FREEDOM», centre d’évaluation et de retour d’expérience du Commandement de la doctrine et de l’enseignement supérieur n°153/CDES/CEREX du 19/09/2003
[iii] The relevant of armor in counter insurgency operations, by Major Douglas F.Baker, US ARMY (2012)
[iv] Étude réalisée par CFT/division appui contact environnement/bureau contact environnement en liaison avec le CERT et l’École de cavalerie. Les chars d’anciennes générations (M60, T55, T62) ont été exclus du total cité par pays (parfois la moitié des chars pour certains pays).
[v] Revue de la défense nationale n°758, mars 2013, p.65
[vi] VBMR: véhicule blindé multi-rôles
 EBRC: engin blindé de reconnaissance et de combat
[vii] En urgence opérationnelle, il aurait sans doute été  possible d’acquérir des semelles de type «Hutchinson», trois fois plus résistantes que les semelles courantes et que les pneumatiques des véhicules à roues.
[viii] À titre d’exemple, le coût unitaire maximum d’une munition de char est de 5k€, le coût d’une bombe de 250 kg 2ASM est de 95k€, le coût d’un missile terrestre moderne est entre 100k€ et 200k€.
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