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Tactique générale

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LE CIBLAGE A 2500 ANS (Accessit prix leclerc 2014)

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Par le chef de bataillon François Perrier, de la DESTIA.

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Janvier 2013. Un coup d’arrêt brutal est mis à l’avancée des djihadistes sur Bamako. Tandis que les hélicoptères d’attaque frappent les colonnes des groupes armés, des raids aériens détruisent les bases arrières de l’ennemi, ses points d’appui logistiques, ses dépôts de munitions, etc. Il est désormais possible, grâce aux missiles de croisière et aux bombes guidées, d’atteindre n’importe quel objectif avec une précision et une efficacité inégalées dans l’Histoire.

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Ces images de bombardements qui ont popularisé le concept de ciblage ne sont néanmoins que la face émergée de l'iceberg. Elles sont en fait la partie visible d'un long et complexe travail d'analyse destiné à répondre à une question cruciale : comment prendre l'initiative en neutralisant les centres nerveux de l'adversaire, où qu'il se trouve sur son territoire, avec un minimum de moyens, tout en limitant au maximum les risques de victimes civiles ?
 
Cette révolution technologique et tactique est pourtant loin d'être achevée et recouvre bien plus que le seul domaine des frappes aériennes. Tout en soulevant de profondes questions éthiques, elle bouscule les principes mêmes de la guerre et revitalise la pensée tactique d'une manière inédite.
 
Mais replacé dans la logique de la longue durée, le ciblage semble aussi vieux que la guerre elle-même. L'homme a toujours cherché à identifier le point de son adversaire, qui en étant frappé, le mettrait à terre. Les mythes les plus célèbres illustrent cette quête d'une victoire quasi immédiate. C'est le passage de l'ancien testament dans lequel David terrasse d'un coup de fronde bien placé le terrible Goliath mais c'est aussi le combat d'Hector et d'Achille au pied de Troie.
  
Comment considérer le ciblage, comme le plus vieil art de la guerre ou comme une nouvelle discipline capable de bouleverser nos vieux principes tactiques ?
 
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Le ciblage en perspective historique

Loin d'être un succédané des bouleversements techniques que nous connaissons depuis quelques décennies, le ciblage s'intègre dans les principes millénaires de la tactique et de la stratégie. Il permet d'identifier la faiblesse de l'adversaire et de trouver le meilleur « coup » pour le mettre à terre. Cibler, c'est prendre l'initiative et imposer son rythme grâce à une parfaite connaissance de son ennemi.
 
« Les principes qui permettent de vaincre un seul homme sont applicables pour venir au bout de mille ou dix mille ennemis » écrit au XVIe siècle Miyamoto Musashi(1), samouraï invaincu après toute une vie de combats. Ces mêmes principes, vieux de plusieurs siècles sont aujourd'hui toujours appliqués dans le ciblage.
  
Il faut « devenir son adversaire » c'est à dire, le comprendre en profondeur pour connaître ses intentions. Nous parlons aujourd'hui de neutralisation, Musashi souhaitait quant à lui « faire perdre l'équilibre mental de son ennemi » en prenant l'initiative par un assaut acharné qui l'empêche de décider quoi que ce soit. Nous dissuadons dans nos campagnes modernes. Hier, il s'agissait « d'effrayer » en attaquant par surprise ou en faisant croire à l'ennemi que le petit nombre dont on dispose est plus important qu'il n'est en réalité. Les principes du ciblage sont posés par Musashi : connaissance en profondeur de l'adversaire, identification des opportunités, choix des moyens pour attaquer.
  
Cinq cents ans avant J-C, Sun Tsu(2) écrivait : « il en doit être des troupes à peu près comme de l'eau courante. De même que l'eau qui coule évite les hauteurs et se hâte vers le pays plat, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse. »
  
Frapper la faiblesse : les exemples historiques de grands stratèges terrassant leurs ennemis grâce à une judicieuse analyse du centre de gravité et des vulnérabilités adverses ne manquent pas. Alexandre le grand, puissant à terre mais faible sur mer, aura conquis une partie du monde en attaquant les ports de l'empire perse le long de la côte méditerranéenne.
 
 Inversement les échecs dus à de mauvais choix stratégiques parsèment aussi l'Histoire. Hitler, à deux doigts de faire s'effondrer une royal air force à bout de souffle durant sa campagne d'Angleterre change brutalement d'objectif stratégique en attaquant les villes. Les avions et le niveau des équipages allemands étaient exactement les mêmes mais un mauvais choix des cibles à traiter - les villes plutôt que la défense aérienne - allait conduire à un échec de la campagne du IIIème Reich.
 

L'entrée de l'humanité dans l'âge de l'information et l'avènement de nouvelles technologies vont favoriser l'émergence de nouvelles théories. Paralyser l'adversaire va alors consister à viser, en priorité, ses systèmes de commandement et de traitement de l'information.

C'est la théorie du bombardement stratégique développée par John Warden dans les années 80. Il va notamment modéliser l'ennemi en cinq cercles - du plus vital au centre, au moins essentiel à l'extérieur. Si les cercles extérieurs sont traditionnellement les plus faciles à atteindre, les cercles du centre - le pouvoir et les ressources - ont toujours été difficiles à neutraliser tout au long de l'Histoire, raison pour laquelle les conflits ont souvent porté sur la seule neutralisation des forces armées adverses.
 

Toutefois, la particularité de notre époque est que ces différents cercles sont désormais interconnectés par des systèmes d'information ce qui qui représente tout au plus une centaine de cibles dites « à haute valeur ajoutées ». Warden suggère de générer une « attaque parallèle » (parallel attack) en détruisant un maximum de ces cibles dans un laps de temps très réduit afin d'entraîner une paralysie stratégique.

Le « ciblage » est né et il est désormais inscrit au fronton des grandes évolutions de l'art occidental de la guerre.
 
L'american way of war reste encore très imprégné de Warden et de la guerre par attrition. Pour nos alliés américains, le ciblage - composante centrale de la planification - reste très nettement associé aux campagnes de bombardements. C'est la stratégie de l'uppercut, il faut submerger l'adversaire de sa masse, faire très mal. C'est cette vision américaine du ciblage qui prévaut, pour le moment, au sein de l'OTAN et parmi ses membres. Il est néanmoins légitime de se demander si le bombardement d'infrastructures n'arrive pas à ses limites. Warden est-il encore pertinent en Afghanistan ou au Mali ? Si le ciblage entièrement tourné vers le bombardement a peut-être vécu, par quoi doit-il être remplacé ? La France détient une partie de la réponse.
 
 
Le ciblage : un processus qui modifie les principes de la guerre occidentale
 
Aujourd'hui, plusieurs écoles semblent s'affronter. Certains voient, dans le ciblage, la forme polie et aseptisée du bombardement d'autrefois. D'autres le considèrent plus comme une chasse à l'homme dont l'objectif serait de capturer ou de neutraliser des individus d'une grande importance stratégique. Enfin, les adeptes des opérations d'information le considèrent comme une méthode pour influencer ou contraindre, de manière non létale, des groupes humains et des personnalités importantes.
 
Tous ces débats révèlent en fait une profonde incompréhension de ce qu'est le ciblage. C'est exactement comme si nous débattions de ce qu'est la boxe en ne parlant que des gants. La boxe ne se résume pas au gant comme le ciblage ne se résume pas à l'arme utilisée. Le ciblage est avant tout un processus décisionnel. Il s'inscrit à tous les niveaux de conception et d'exécution d'une campagne et touche à l'ensemble du spectre des opérations, de l'anticipation, à la conduite, en passant par la planification.
 
Le ciblage, dans son acception militaire actuelle, consiste à identifier méthodiquement des cibles ennemies grâce à une connaissance en profondeur de l'adversaire. Il cherche ensuite à produire des effets militaires sur les systèmes adverses en agissant sur les cibles sélectionnées par des moyens létaux ou non létaux. La réalisation de ces effets s'inscrit dans les objectifs de campagne et doit permettre d'atteindre l'état final recherché.
 
Le ciblage qui n'agit jamais seul est donc au cœur de la préparation et de la conduite des engagements militaires. Il utilise le renseignement pour proposer des options militaires aux chefs, coordonne la synergie de certains moyens spécifiques lors de la conduite des opérations et participe à l'évaluation du déroulement de la campagne.
 
Les bouleversements entraînés par la précision des munitions, par la multiplication des capteurs de renseignement ainsi que par les nouvelles perspectives liées à l'espace cybernétique sont colossaux. Nourri par ces avancées technologiques, le ciblage devrait peu à peu bouleverser les principes de la guerre - concentration des efforts, liberté d'action et économie des moyens - et les principes de l'action - connaissance, volonté, capacité.
 
Comme l'écrit le général Guy Hubin, le principe de la concentration des efforts occupe une place prééminente dans la culture occidentale de la guerre. « Expression de l'impatience du sédentaire, homo economicus, qui ne peut consacrer trop de temps à l'activité guerrière au détriment de ce qui fonde sa richesse, ce principe a valorisé au cours de l'Histoire, le mythe du choc, du corps à corps et de la charge [...] Ce principe est au cœur de notre modèle, de notre culture de l'action à un point tel qu'il a fini par tordre les deux autres principes de manière à ce qu'ils respectent sa prééminence. Sous-tendu principalement par le pouvoir et le vouloir, par la puissance et la volonté, il a conduit les institutions militaires occidentales à négliger le savoir, la connaissance, la compréhension, le milieu.(3)» Fort de la révolution technologique que nous connaissons et d'un besoin accru de compréhension de l'adversaire, il est possible que le renseignement réoccupe, à l'avenir, une place plus centrale, en se positionnant à l'origine des décisions et de l'action.
 
Autre principe, la liberté d'action n'est perçue que dans sa dimension capacitaire par les armées occidentales. « On caricaturera à peine la réalité en soulignant que, dans un état-major occidental, le renseignement intéresse peu. On ne voit pratiquement jamais une idée de manœuvre naître au bureau renseignement » poursuit le général Guy Hubin. « Le renseignement sert plus à valider les idées préconçues et l'option des chefs qu'à fonder véritablement la réflexion militaire ». Mais le ciblage commence à changer la donne dans les états-majors occidentaux. Etant considéré comme un processus essentiel de la guerre moderne, il influence par capillarité tout le cycle des opérations. Par voie de conséquence, l'analyse et la compréhension de l'adversaire avec la recherche de cibles et d'effets militaires associés s'imposent comme des étapes clés de la réflexion tactique et stratégique.
 

En permettant de connaître l'adversaire d'une manière inédite, les moyens technologiques actuels conduisent irrémédiablement à faire reculer l'emprise de « la capacité » dans la réflexion militaire. Le savoir, la connaissance et la compréhension sont appelés à réinvestir la réflexion militaire. Musashi nous prévenait déjà au XVIe : « connais ton ennemi comme toi-même ».

La France est-elle à la hauteur de ses ambitions ?

Le ciblage français s'est développé juste après la guerre Kosovo. Il dispose de véritables atouts qu'il faut mettre en valeur. Alors que le ciblage « à l'américaine » reste très marqué par le bombardement et la destruction d'infrastructure, les armées française doivent miser sur l'humain et la connaissance de l'autre : sa véritable force.
 
En créant en 1795 l'école spéciale des langues orientales qui deviendra ensuite INALCO, la France montrait que la connaissance des autres cultures était centrale pour ses diplomates et ses militaires. Ce souci de comprendre l'autre reste la marque d'une vision française de la guerre. Cet atout n'est pas des moindres dans un contexte où le ciblage cherche désormais à atteindre les esprits, les mentalités et les volontés, plus que les infrastructures. Après avoir été ingénieur, le « cibleur »(4) doit devenir sociologue.
 
Pour aller dans ce sens, l'étude des individus via des profils psychologiques - décideurs, chefs de tribus, chefs religieux - l'étude des populations (réseaux sociaux) et l'étude des aspects cognitifs (référentiels culturels, sociaux, religieux, historiques) doivent être davantage développées au sein du renseignement militaire, des travaux d'anticipation et de ciblage.
 
Forte de ses atouts, la France doit également innover dans le ciblage de demain. Car si elle dispose d'une réelle capacité de frappe à distance, elle peut difficilement exercer la même pression armée que les Etats-Unis. Il nous faut donc trouver, dans une logique de ciblage, d'autres moyens de toucher nos adversaires, en investissant dans les moyens informationnels et non létaux. Le ciblage doit donc être élargi aux opérations d'influence dans une logique de parfaite synergie des effets, ce que Britanniques appellent le « full spectrum targeting ». Ce principe vient d'être adopté par la France dans sa nouvelle doctrine de ciblage, preuve qu'elle souhaite s'affranchir de l'influence américaine d'un ciblage trop marqué par l'attrition.
 
Il faut enfin oser imaginer des moyens d'actions originaux. Créer un média, animé par des journalistes locaux, et cumulant radio, télévision et site internet peut se révéler être un moyen performant pour influencer une population et déstabiliser un chef d'Etat adverse. Les opérations d'influence doivent également bénéficier des avancées technologiques que nous maîtrisons : surveillance et interaction avec les réseaux sociaux, envois massifs de messages internet dans le cadre d'une campagne de déception etc.
 
Ces actions prennent du temps et semblent donc être en contradiction avec notre urgence occidentale. Mais la complexité de nos engagements actuels ne nous permettra pas de faire l'économie d'une réflexion sur les moyens d'action permettant d'avoir prise sur le champ informationnel. Le ciblage doit aller dans ce sens.
 

Conclusion

Que vont donc changer la précision et la portée des armes, les nouvelles capacités d'acquisition du renseignement ainsi que les nouveaux modes de traitement et de diffusion de l'information ? Il est fort possible qu'ils amènent notre modèle militaire à évoluer en rééquilibrant les principes de l'action. Ils vont porter un coup à la prééminence du principe de concentration et changer la nature de l'origine de la liberté d'action en la déplaçant du pouvoir vers le savoir. Mais pour s'adapter aux engagements de demain, le ciblage devra sortir de la seule culture du bombardement d'aviation pour investir le champ informationnel et développer d'autres modes d'action, notamment non létaux.
 
Au final, malgré des aspects novateurs, le ciblage est probablement une des plus vielles disciplines de l'art de la guerre. Nous ne faisons que le redécouvrir en pensant l'inventer.
 
(1) Le traité des cinq roues Miyamoto Musashi
 
(2) L'art de la guerre Sun Tsu
 
(3) La guerre, une vision française général Guy Hubin
 
(4) Le cibleur est l'expression d'usage dans les armée pour désigner le planificateur en charge du cibkage.
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